La hotline des Guérini affole le PS

L’ancien ministre socialiste de la défense Alain Richard remet aujourd’hui à Martine Aubry son rapport sur la fédération PS des Bouches-du-Rhône. Et sur les graves soupçons de dérives clientélistes qui visent les élus locaux de Marseille et de sa région. Jusqu’à présent, de nombreux responsables parisiens ont défendu Jean-Noël Guérini, le tout-puissant président socialiste du Conseil général des Bouches-du-Rhône.

Mais au Tribunal de grande instance de Marseille, le juge Charles Duchaine rassemble de plus en plus d’éléments compromettants pour Jean-Noël Guérini. Dans le cadre d’une procédure instruite contre son frère, Alexandre Guérini, poursuivi pour corruption, trafic d’influences, détournements de fonds publics et escroqueries en bande organisée.

En un peu plus d’un mois, les gendarmes, sur commission rogatoire du juge, ont multiplié les perquisitions. Dès le 2 mai chez 13 Développement, société d’économie mixte oeuvrant pour le Conseil général et le lendemain au sein même du Conseil général – de nouveau perquisitionné le 17 juin.

Le 3 mai, alors que la commission présidée par l’ancien ministre Alain Richard auditionnait élus et militants du PS local sur le fonctionnement de la fédération, les gendarmes se sont rendus chez 13 Habitat. Le plus gros propriétaire d’appartements HLM de la ville, avec 30.000 logements, soit deux fois plus qu’HMP, autre bailleur marseillais. Un office HLM dans lequel Jean-Noël Guérini et son père ont travaillé. Ce matin, c’est Jean-François Noyes, ex-président de 13 Habitat, qui est à nouveau entendu dans les locaux de la gendarmerie. Administrée par des proches de Jean-Noël Guérini, 13 Habitat a largement alimenté de curieux copinages, organisés par le frère, Alexandre Guérini.

En témoigne le script de conversations téléphoniques au sujet de l’attribution de logements à quelques personnalités marseillaises, écoutées par les gendarmes. On y découvre Alexandre Guérini donnant ses ordres à Jean-François Noyes, président jusqu’en avril dernier de 13 Habitat (autrefois appelé OPAC-Sud), et son assistante Antoinette Camiglieri. Comme le montre le procès-verbal ci-dessous.

Compte-rendu d’enquête

Dans cette écoute téléphonique interceptée le 4 mai 2009, Alexandre Guérini insiste pour que l’un de ses protégés habite dans le 4ème ou le 5ème arrondissement. Soit le 3ème secteur de Marseille, là où s’est jouée la campagne des municipales de 2008, que son frère Jean-Noël a perdu d’un cheveu face à Jean-Claude Gaudin – 49 sièges au conseil municipal pour les socialistes et 51 pour la majorité UMP.

Devant les enquêteurs, Jean-François Noyes, auditionné en qualité de témoin, a répété les affirmations qu’il tenait dans cette conversation sur la façon dont il a été nommé à la tête de l’institution. C’est Alexandre Guérini, a-t-il concédé, qui a recommandé à son frère Jean-Noël de le nommer. Quant à la dénommée Castagliotti, dont l’octroi d’un T3 est envisagé, il s’agit de la fille de Bernard Barresi, comme l’avait révélé Bakchich en décembre dernier. Fiché au grand banditisme, ce dernier est au croisement de deux affaires : celle des marchés truqués des Bouches-du-Rhône, mais aussi celle des marchés frauduleux de Haute-Corse, toutes deux instruites par le juge Duchaine. Bernard Barresi dort depuis juin 2010 à la prison de Luynes, près d’Aix, après 18 ans de cavale.

Et la liste des bénéficiaires du duo Alexandre Guérini/Antoinette Camiglieri ne s’arrête pas à ces deux seuls noms. Lors de son audition le 29 novembre 2010 à la section de la gendarmerie de Marseille, l’assistante de Jean-François Noyes essaie d’expliquer qu’elle n’en savait rien :

Question : connaissez-vous les nommés […] COSTAGLIOTI, […] ROUZAUD Antoine, […] BARRESI, […] NARDUCCI, […]
Réponse : Tous ces noms ne me disent rien, sauf ceux des conseillers généraux Mme NARDUCCI, M. ROUZAUD Antoine.
Question : selon nos informations vous avez attribué des logements à ces personnes au cours de l’année 2009 en relation avec GUERINI Alexandre. Qu’avez-vous à dire ?
Réponse : C’est possible, je ne sais pas. Ce n’est pas moi qui attribue. Je n’en sais rien, je suis l’intermédiaire. […]

Parmi les heureux élus donc, Antoine Rouzaud, vice-président de la fédération PS 13, administrateur de 13 Habitat et adjoint de la communauté urbaine chargé des déchets. Conseiller général sortant, il a été battu aux cantonales de mars dernier dès le premier tour, après une campagne acerbe de l’UMP sur “les affaires”.

Autre nom cité, celui de Lisette Narducci. Elle est maire de secteur et conseillère générale du Panier, fief politique historique de Jean-Noël Guérini. Figure aussi Patrick Rué, n°2 de Force Ouvrière, syndicat ultra-majoritaire à la ville et à la communauté urbaine de Marseille.

Pour les services rendus, les gendarmes soupçonnent Alexandre Guérini d’avoir appuyé une augmentation du salaire d’Antoinette Camiglieri. Aux enquêteurs, cette dernière a admis avoir “fait recruter” son mari, et sa fille et sa soeur :

Question : Avez-vous eu des augmentations récemment ?
Réponse : j’ai été augmentée l’année passée. J’ai pris 30 points. Je suis cadre et c’est normal. C’est ESCALLE Bernard qui me les a octroyés [NDLR : directeur de l’office].
Question : Pourquoi GUERINI Alexandre a-t-il expressément demandé, en mars 2009, à NOYES Jean-François que vous soyez augmentée ?
Réponse : je ne sais pas. je l’ignore. je ne lui ai pas demandé d’intervenir.
[…]
Question : Avez- vous fait recruter des membres de votre famille avec l’aide de GUERINI Alexandre ?
Réponse : j’ai fait recruter mon mari, Jacques, par M. GUENOD qui était à l’époque directeur général comme responsable du patrimoine. […] Ma fille Anne-Laure est également embauchée comme assistante à 13 Habitat. Elle a été recrutée par M. COZZI il y a plusieurs années. Ma soeur O. Rose a été recrutée par M. ESCALLE ou M. GUENOD. […]

Pourtant, Jean-Noël Guérini précisait en décembre 2010 :

Je ne suis concerné ni de près, ni de loin par les affaires et les entreprises de mon frère.


Illustration FlickR Paternité par sophie roques

15.000 logements au bord du scandale

C’est désormais prouvé : la ville de Marseille gère ses HLM en multipliant irrégularités, embrouilles, et mauvaises manières. Un rapport de la Mission Interministérielle d’Inspection du Logement Social (Miilos), diffusé en petit comité, dresse un bilan accablant des activités de Habitat Marseille Provence (HMP), l’un des plus gros bailleurs sociaux de la ville. 15.000 logements sur l’ensemble du territoire marseillais. Le rapport, achevé en janvier dernier, a été remis à quelques décideurs. Mais sans provoquer de réel changement dans la gestion de HMP, un office public dirigé par la municipalité. OWNI a décidé de mettre en ligne ce document, dans son intégralité (voir ci-dessous).

Parmi les négligences les plus graves, la Miilos met les élus en garde contre des retards importants dans l’entretien et la maintenance d’une partie du parc « susceptibles dans certains cas de ne pas garantir la sécurité des locataires ». Et énumère quelques lacunes à la limite du copinage coupable : absence d’appel d’offre pour l’assistance et le conseil pour la gestion et le recouvrement des loyers (confié à la même SARL depuis mai 2006); absence de contrôle interne et hiérarchique pour la tenue de la comptabilité, etc. Les conclusions des auteurs évoquent un inventaire de crapuleries organisées sur une vaste échelle :

Les taux de loyers supérieurs aux maxima conventionnels actualisés doivent être supprimés et les trop-perçus remboursés. HMP s’attachera à supprimer les irrégularités relatives à certaines prestations commandées sans publicité ni mise en concurrence et aux ventes de logements aux locataires qui ne respectent pas les prix maximum autorisés réglementairement.

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HMP précise qu’il « prend acte des constats de la mission et qu’il poursuit » ses efforts. Si le rapport de la Miilos se limite à l’audit des exercices 2009 et 2010, la gestion très contestable d’HMP se révèle plus ancienne. Nous avons rencontré à Marseille des locataires lancés dans de véritables guérillas judiciaires pour faire valoir leurs droits auprès de l’organisme public.

Le 2 novembre 2010, la Cour d’appel de Marseille a donné raison à un collectif regroupant 89 d’entre eux. Leur cité, rentable depuis 1967, ne recevait pas les fonds indispensables à l’entretien extérieur et la rénovation des appartements. Une victoire historique pour ces familles, après onze années d’une procédure entamée en août 1999 avec une plainte contre HMP. Mais qui, sur le terrain, ne provoque pas de réels changements. Louise Nenna, présidente de la « Confédération Nationale du Logement 13 », que nous avons rencontrée, livre un constat désolé après cette décision :

Les travaux sont reculés tous les ans. Ils devaient commencer fin 2010 et sont repoussés au 4ème trimestre de 2011. L’organisme est en réalité condamné à effectuer des travaux qu’il n’a pas fait depuis 1926. Les façades, les volets, les fissures, etc., pour éviter les remontées d’humidité entre autres.

Le patron de HMP, Jean-Luc Ivaldi, ex-directeur adjoint du cabinet de Jean-Claude Gaudin, renvoie les locataires « à la lenteur de la justice ». Ailleurs, on cherche encore les explications. En 2007 par exemple, dans la cité des Lauriers (13ème arrondissement de Marseille), les habitants ont été privés d’ascenseurs durant plusieurs semaines. Même chose à la cité des Oliviers. Mais les ascenseurs changés, HMP n’a plus été en mesure de financer les travaux de réhabilitation et le gros entretien.

Sans véritables raisons.


Cet article est le premier volet d’une enquête au long cours. A suivre /-).

Illustration Flickr CC Nicolas Vigier