Sociologie radioactive

Annie Thébaud-Mony est sociologue, directrice de recherche à l’Inserm. Entre 1988 et 1997 elle a étudié la sous-traitance dans le milieu de l’industrie nucléaire. Ses travaux portaient sur une centaine d’entreprises sous-traitantes qu’elle a suivies durant cette période.

Que désigne l’expression « intervention de maintenance » dans l’industrie nucléaire ?

L’essentiel de la maintenance consiste en ce qu’on appelle une servitude nucléaire : l’entretien de la tuyauterie, la robinetterie, l’électronique, la mécanique comme les opérations sur les couvercles de cuves, les contrôles non destructifs (utilisation de radiographie ou la gammamétrie pour mesurer le niveau de rayonnement gamma émis).
L’exploitant s’occupe de la conduite au moment du redémarrage et il dispose d’un petit volant de salariés qui peuvent intervenir sur des aléas de fonctionnement. Parfois comme le signale Mediapart, certains agents accompagnés de sous-traitants interviennent sur des réacteurs en fonctionnement pour éviter les arrêts de tranche.

Quelle est l’origine de l’utilisation des sous-traitants ?

À la construction des centrales, la maintenance a été assurée au départ un peu comme un service après vente partagé entre les agents EDF et les salariés des constructeurs tels qu’Alstom et Framatome qui avaient participé à cette construction. Progressivement, au fur et à mesure que le parc s’est amplifié, a émergé le problème de l’irradiation au cours de la maintenance. En 1998 une limite a été fixée par l’Europe avec application en France en 2003 : la main d’oeuvre ne devait pas être exposée à plus de 50 mSV.
Pour parvenir à respecter la valeur réglementaire, conçue comme une sorte de crédit d’irradiation, il fallait pouvoir disposer de personnel qui soit exposé très peu de temps. Dès 1988, une solution avait déjà été choisie par EDF. Dans son rapport interne, l’exploitant décidait de “faire-faire” et justifiait ainsi la sous-traitance. Ce sont des tâches que les employés d’EDF ne sauraient pas faire.
Pourtant ces travaux de servitude nucléaire, rebaptisés aujourd’hui logistiques consistent en une préparation des interventions, une décontamination et préparation des sas. En somme, travailler sous exposition pour préparer l’intervention de ceux qui sont plus spécialisés. Une fois que la décontamination est effectuée par les sous-traitants, la dose d’irradiation est très affaiblie par rapport à ce qui peut être dans un tuyau que le sous-traitant vient d’ouvrir.

Des restructurations ont eu lieu dans le courant des années 2000, avec le développement des formes de filialisation des exploitants. Mais la division du travail est toujours du type : ceux qui préparent et ceux qui sont chargés des interventions plus techniques, ce qu’ils appellent “interventions importantes pour la sûreté”. Dans le cas d’un soudeur qui intervient, il faut qu’il ait assez de temps pour réaliser correctement la soudure. Mais le niveau de dose doit être bas. Pour que les doses ne dépassent pas le seuil, il y a certaines interventions pour lesquelles ils se succèdent au rythme de trois minutes. Dévisser quatre boulons et les enlever peut nécessiter de s’y mettre à quatre et de tourner. Ils sont entraînés comme des sportifs de haut niveau.

La synergie qu’ils doivent développer pour ces interventions sous-entend une bonne entente en amont avec l’ensemble de l’équipe. Agents EDF compris ?

La situation est très hétérogène mais, de façon générale, ils n’ont pas ou peu de relations avec les agents. La seule obligation qu’ils aient de se croiser, c’est lorsque le sous-traitant vient récupérer un dossier d’intervention. Les agents EDF travaillent dans la conduite donc hors période de maintenance. Le contrôle qu’ils exercent sur leurs sous-traitants – qui interviennent seuls sur l’installation – se fait sur papier. C’est surtout une relation qui se base sur la hiérarchie.
Les agents EDF sont recrutés à des niveaux BTS pour faire de l’encadrement, mais c’est un encadrement particulier puisqu’ils ne sont pas chefs et n’ont pas à intervenir dans le travail du sous-traitant. Quand les sous-traitants viennent récupérer leur dossier d’intervention, les chargés d’affaires d’EDF voient arriver des salariés d’une entreprise comme Framatome. Souvent, en réalité c’est une filiale de filiale qui sous-traite.

Pour une entreprise comme EDF, quel est l’avantage de sous-traiter la maintenance ?

Un des premiers avantages : ils peuvent éviter les problèmes avec le comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT). Ensuite il y a une différence majeure entre les agents EDF et les sous-traitants : la syndicalisation, à laquelle participent peu les sous-traitants. À cela s’ajoutent le fractionnement et les difficultés d’organisation. Sauf que l’organisation n’est pas une contrainte liée à ce que sont les centrales, c’est un choix. Les exploitants peuvent tout à fait avoir des salariés permanents mais ils seraient obligés.

Vis-à-vis de la différence entre sous-traitants et agents d’exploitant, quelles sont les différences qu’on peut observer entre leurs deux statuts ?

Pour commencer, il y a des grosses différences de salaires. Ensuite la médecine du travail n’est pas du tout la même. Dans une grande entreprise, le médecin du travail connaît petit à petit tous les salariés qu’il surveille, même s’il n’a pas le temps de les voir sur le terrain. Chez EDF un médecin suit en moyenne 500 salariés. Pour les sous-traitants, ce sont des services inter-entreprises qui voient 3 000 à 4 000 salariés d’entreprises différentes. Le droit à la médecine n’est pas différentiel, il faudrait qu’il y ait une discrimination positive. Autre exemple, le texte sur les cancérogènes et la radioactivité souligne l’importance du suivi post-exposition : vous êtes salarié, un médecin doit vous suivre après radiations. Une fois en retraite vous avez droit à ce suivi post-professionnel. Pour les agents EDF, le suivi post-exposition est pris en charge par EDF. Pour les salariés de la sous-traitance, il n’y a pas de suivi quand ils quittent le nucléaire. C’est un choix de ne pas l’avoir fait.

À court et long terme, quelles sont les conséquences pour le sous-traitant ?

Pour les sous-traitants, le problème le plus important est les suites de l’exposition à une radioactivité. En 2005 sortait une enquête – qui avait exclu les sous-traitants – portant sur les radiations externes et la mortalité dûe au cancer dans 15 pays différents. Les résultats montrent des excès de cancer significatifs à dose carrière de 19 mSV. Or les sous-traitants que je vois et qui ont un cancer, ont été exposés à des doses de 300 à 400 mSV. Des doses pareilles engendrent des problèmes aigus en matière de cancer et de risque reprotoxiques. Il y a très peu de documents car les sous-traitants abordent peu ce genre de problème. Même au cours de consultations avec la médecine du travail. Certains ont pu me confier leurs témoignages, leurs problèmes pour avoir des enfants. Mais au bout de plusieurs entretiens ou lorsque je connaissais leur épouse.
Je me suis beaucoup inquiétée quand j’ai eu plusieurs témoignages dans des lieux complètement différents, des entreprises qui n’étaient pas les mêmes non plus. On ne savait pas encore à quel point il y avait ce type de problèmes. Aujourd’hui certains tombent malades. Et parlent plus facilement.
Les exploitants, les entreprises de sous-traitance, tous auraient pu mettre en place ce suivi médical. Mais ils n’ont pas voulu. Et maintenant quand j’en retrouve certains, ils ont plusieurs cancers.

Y’a-t-il un lien à établir entre la sous-traitance et les accidents/incidents nucléaires ?

Oui. Et ce pour deux raisons : d’une part compte tenu du fait qu’ils travaillent continuellement en mode dégradé, leur marge de manoeuvre dont ils disposent pour faire le travail est incompatible avec l’absence d’incident.
Et deuxièmement, avec la mobilité, on observe une perte d’expérience sur les sites. Le savoir se disperse en continu à travers leurs déplacements. Quand un salarié fait 15 déplacements en 6 mois, personne ne va aller le chercher pour savoir ce qu’il a changé sur une autre installation d’un autre site il y a 6 mois. Mais ils sont non seulement compétents, mais aussi consciencieux et soucieux des responsabilités en matière d’intérêt général. Si nous n’avons pas plus d’accidents aujourd’hui, c’est parce qu’ils sont continuellement en train de faire le travail le mieux qu’ils peuvent en prenant sur leur temps de sommeil, leur santé et sous la pression de cette responsabilité. La majorité des enquêtés rencontrés avaient ce raisonnement.
On m’a dit un jour “J’ai accepté de rester 20 heures dans le bâtiment sans en sortir.” C’est de la folie.

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La sous-traitance nucléaire explose

La CGT d’EDF atomise les sous-traitants

La sous-traitance nucléaire explose

En début de semaine, EDF jouait les bons élèves en transmettant à l’Autorité pour la Sûreté Nucléaire (ASN) des conclusions très rassurantes à propos de la filière nucléaire française. Pas de chance, cette remise de copie intervient quelques jours après un accident survenu à Marcoule dans le Gard, au Centre de traitement et de conditionnement de déchets de faible activité (Centraco). Sur ce site géré par le groupe EDF, le 12 septembre, l’explosion d’un four d’incinération a tué une personne et en a blessé quatre autres.

Plusieurs enquêtes de l’ASN, de l’Inspection du Travail et la gendarmerie sont en cours pour déterminer les causes de cet incident nucléaire. Mais dès à présent, les différentes personnes travaillant sur place, avec lesquelles nous nous sommes entretenues, expliquent le drame par une gestion approximative de la maintenance, fondée selon eux sur une multiplication des sous-traitants. Ces derniers travaillant le plus souvent dans des conditions préoccupantes. 350 personnes sont employées au Centraco, 210 relevant de contrats de travail passés par le groupe EDF et 140 relevant de plusieurs entreprises de sous-traitance.

Externalisation des risques et multiplication ubuesque des intermédiaires

Concernant la maintenance, auparavant gérée par une filiale d’Areva, STMI, elle est à présent sous l’égide de deux entreprises différentes : Endel, filiale de GDF-Suez pour la maintenance mécanique et SPIE Nucléaire pour la maintenance électrique (( qui a remplacé en 2004 Polinorsud, filiale de STMI, elle-même filiale d’Areva )). De manière générale, la maintenance est moins coûteuse quand elle est sous-traitée.

José Andrade, délégué CGT de la centrale Cruas-Meysse et sous-traitant du nucléaire depuis une trentaine d’années, explique :

Le but de la sous-traitance, c’est surtout de diluer les responsabilités. L’entreprise sous-traitante a toute la charge sur les épaules et il y a moins de garanties pour les salariés. En externalisant les risques, celui qui délègue écarte toute responsabilité pour l’avenir.

Un accident sur site est comptabilisé dans le nombre d’accidents de travail du prestataire. Et la comptabilité des accidents de travail reste à zéro chez l’entreprise donneuse d’ordre à qui appartient l’installation. Les nomades du nucléaire, comme se surnomment les sous-traitants, subissent les nombreux intermédiaires pour les tâches à effectuer. Un familier du site de Marcoule, nous confie, sous condition d’anonymat :

Le personnel permanent demande à intégrer les équipes de Socodei (NDLR : l’entité juridique du groupe EDF chargée de Marcoule) depuis longtemps. Sans les intermédiaires, l’entreprise gagnerait en efficacité et perdrait moins de temps.

Les deux entreprises en charge de la maintenance placent ainsi des salariés sur Centraco qui évoluent ensemble sous la direction d’un même chef de service du groupe EDF. Qui à son tour doit gérer les résultats des deux sous-traitants, de la simple action de maintenance à l’arrêt technique.

Contrats de maintenance et redistribution des habilitations

Conséquence de ces délégations : une mauvaise organisation et l’obligation d’effectuer des tâches dans des délais raccourcis, parfois en une semaine au lieu d’un mois. Au quotidien, les salariés subissent de concert le stress dû à la charge de travail et les manœuvres en sous-effectifs. Le groupe EDF délègue mais exige de ses sous-traitants que l’installation soit accessible et en fonctionnement 99% du temps. Le 1% restant correspond à l’immobilisation pour maintenance.

Pour Manu Joly, secrétaire général CGT de l’union locale du site de Marcoule, les modifications des relations contractuelles n’arrangent rien :

La durée des contrats de sous-traitance est maintenant passée de 1 à 3 mois. Quand on pouvait avoir des investissements, sur la durée, ou même une volonté de remise aux normes, c’est avant tout parce que les contrats étaient longs. Ce qui n’est plus le cas maintenant. Et l’installation a réintégré certaines manipulations de maintenance, qu’elle sous-traitait jusqu’à présent.

La maintenance, nerf de la guerre pour les exploitants comme pour les sous-traitants, comprend pour les quelques employés de la SPIE DEN et de ENDEL Suez, les gros arrêts techniques, la grosse maintenance.

Causes-conséquences d’un conflit social

Stress, sous-effectif, revendications salariales qui ne sont pas entendues, les griefs ne manquent pas contre la direction et les intermédiaires nombreux rendent les négociations parfois complexes. Mais sous-traitants et permanents s’accordent à trouver la situation tendue. Ce qui explique les différents conflits qui ont éclaté sur Marcoule. L’année 2007 a été marquée par la décision d’Areva (( départ effectif en avril 2010 )) de quitter la Socodei. Les employés de la filiale de maintenance d’Areva ne demandaient qu’à être intégrés dans les nouvelles équipes d’EDF. Mais avec la garantie de conserver 100% de leurs salaires. Un proche du site explique :

Pour certains, passer chez EDF c’était la panacée !

Pourtant, depuis cette réintégration, régulièrement, les employés de la filiale d’EDF essaient de quitter la Socodei et ses conditions de travail pour l’usine voisine Eurodif Production, détenue par Areva. Sans succès ces derniers temps puisque l’usine fermera ses portes en fin d’année 2012 et sera démantelée à partir de 2016. “On n’embauche plus” confirme une responsable.

Côté sous-traitants, même constat de tension avec en décembre 2010, la décision de la direction de SPIE de la mise à pied d’un de ses salariés. “Sans autre raison qu’un manque de budget pour la prestation, le montant du contrat avait été revu à la baisse.”, avance José Andrade. Après une semaine de grève des salariés de SPIE, le directeur de Centraco est allé à la rencontre du syndicaliste pour lui expliquer qu’il ne pouvait pas intervenir en faveur du salarié :

Concrètement, il ne pouvait pas parlementer avec la direction de SPIE, ses sous-traitants, au risque de faire preuve d’ingérence.

Dans la chaîne d’intervenants on se renvoie la balle mais tout est à la charge de l’entreprise sous-traitante : de la réalisation et de la maintenance de l’ouvrage à la résolution des conflits. Et la fiabilité passe après.

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Illustrations par Marion Bourcharlat pour Owni

Photos via Flickr: Joséphine Chaplin [cc-by-nc-sa]

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Sociologie radioactive

La CGT d’EDF atomise les sous-traitants

Apple coupe le son

De sources juridiques, OWNI a obtenu confirmation que le groupe Apple attaquait devant le Conseil d’État un décret (( Il ne s’agit pas du décret 2007-510 du 4 avril 2007 qui définit les attributions de l’Autorité de Régulation des Mesures Techniques ou ARMT )) mettant fin aux Mesures techniques de protection, appelées MTP par les professionnels (( ou Digital Rights Management DRM en anglais )) . Ce texte du 10 novembre 2010 oblige ainsi les industriels du web à rendre leurs fichiers et leurs logiciels compatibles les uns avec les autres, en particulier dans le domaine de la musique et des vidéos. Une mesure qui contraint Apple à déverrouiller ses produits iTunes.

Bataille juridique au Conseil d’État

Apple a donc déclenché une guerre de position devant le Conseil d’État contre la Haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet (Hadopi), c’est-à-dire l’instance chargée de faire appliquer les différents décrets. Déjà, ce mercredi 14 septembre, neuf juges du Conseil d’État délibéraient sur une précédente requête d’Apple et de sa filiale luxembourgeoise iTunes. Dans ce cas, François Molinié, l’avocat de la firme, demandait l’annulation du décret organisant les attributions mêmes de la Hadopi (( Le même jour, dans la salle des contentieux de la rue de Valois, les rapporteurs et juges des 10ème et 9ème sous-sections délibéraient sur les requêtes de Benjamin Bayart et French Data Network attaquant aussi la Hadopi. Pour lesquelles le rapporteur public a également demandé un rejet. )) .


Au cours de la séance à laquelle nous avons assisté, le rapporteur public a demandé un rejet des demandes de l’industriel (( verdict dans une quinzaine de jours )) . Mais le texte attaqué, fixant les statuts de la Hadopi, n’aborde pas les questions de fond sur les Mesures Techniques de Protection.

Pour conserver iTunes et son modèle verrouillé, Apple est prêt à tout. OWNI a contacté la direction de la communication d’Apple pour interroger des responsables de la firme quant aux motifs de cet acharnement juridique. Pour toute réponse, nos interlocuteurs nous ont demandé de leur adresser une copie de notre article.

Interopérabilité versus verrouillage

La peur d’Apple avec Hadopi tient en quelques lettres : l’interopérabilité. Autrement dit la possibilité de lire un même fichier sur tous les supports imaginables. Ce qui n’est pas le cas actuellement avec certains de leurs fichiers circulants. Jusqu’en 2009, tous les MP3 achetés sur l’iTunes Store, la boutique en ligne d’Apple, possédaient des MTP maison. Le verrouillage des produits, marque de fabrique de la pomme, est un véritable outil de gestion de son écosystème : la synchronisation d’un iPod – porte d’entrée des consommateurs dans le système Apple – n’est envisageable qu’avec iTunes. Idem pour l’ajout de morceaux ou vidéos sur l’iPhone. Qui possède l’un de ces produits doit se contenter de le faire fonctionner avec le logiciel made by Apple.

Les démarches devant le Conseil d’État contre les différents décrets visent avant tout à préserver ses bénéfices. Si la requête examinée mercredi devrait être rejetée par le Conseil d’État, en revanche, leur dernière demande sur la régulation des MTP sera l’occasion d’un débat juridique à l’issue plus incertaine.

Illustrations Flickr CC PaternitéPartage selon les Conditions Initiales Xjs-Khaos et Paternité Thing Three

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Apple à livre ouvert et Où Apple planque ses tunes

Illustration de Une par Loguy

Le référencement tourne au vinaigre

Dans un échange de courriels avec OWNI, l’investisseur du web Jérémie Berrebi (( co-fondateur avec Xavier Niel du fonds Kima Ventures, actionnaire minoritaire d’OWNI/22Mars )) a confirmé sa décision de faire appel d’un jugement du 26 juillet dernier du Tribunal de commerce de Paris. Depuis plusieurs mois, ce dossier atypique passionne le petit commerce de l’indexation sur Google. Le 26 juillet, l’une des sociétés de Berrebi, zlio.com, a été condamnée à payer une facture non-réglée à referencement.com, chiffrée à 17.000 €.


Mais dans son jugement, le tribunal a également sanctionné l’homme d’affaires pour s’être emporté, dans un tweet, en exprimant tout le mal qu’il pensait de son ancien prestataire. Conséquence : 10.000 € de dommages et intérêts à verser à referencement.com pour “dénigrement”.

61039959 Con Damnation de La Societe Zlio

L’affaire remonte à septembre 2007, lorsque les gérants de zlio.com constatent une brutale dégradation dans l’indexation de leur site sur Google. Ils font alors appel à referencement.com, société spécialisée dans le placement des sites sur les moteurs de recherches (( Appartenant à Holosfind, société spécialisée dans l’édition de logiciels Search marketing, d’optimisation du ROI – retour sur investissement – et gestion de campagnes Adwords )) . Et donc chargée de faire remonter les pages du site de boutiques en ligne.

Selon un porte-parole de Google, qui a insisté pour que son nom ne soit pas cité, un site peut être déréférencé – manipulation temporaire et définie dans le temps par les équipes techniques de Google et/ou action de l’algorithme – ou peut perdre en visibilité :

Cette intervention peut arriver lorsque les sites ne sont pas pertinents, voire s’ils sont malveillants. Dans la majorité des cas, le propriétaire du site reçoit une ou plusieurs notification en amont. Sauf pour les sites en infractions répétées.

L’action n’étant pas irréversible, même pour les sites qui ne respectent pas les CGU, referencement.com avait pour mission de rendre à zlio.com sa visibilité première. Avec un budget important d’environ 30 000 euros, une belle somme pour l’époque et la problématique. Mais quelques mois plus tard, les associés du site lésé remarquent que la mission de leur prestataire n’est pas à la hauteur de leurs attentes. Et décident de ne pas verser les 17 000 euros restant à l’ardoise correspondant au paiement à livraison pour “inexécution des engagements”. Un proche avance l’existence d’un mail, intégré au dossier et expliquant que la deuxième partie de la facture « ne serait versée qu’en cas de résultats satisfaisants de referencement.com ».

Un ancien développeur de referencement.com nuance les performances des sociétés de ce type :

Au royaume du SEO (( Optimisation pour les moteurs de recherche ou Search Engine Optimization )) (optimisation de l’indexation, Ndlr), le résultat du référencement naturel n’est jamais garanti à 100%. Il est toujours possible de garantir de travailler les critères on-site, soit ce qui concerne le référencement dans les pages même du site, respectant ce que pourrait souhaiter l’algorithme de Google. Mais pour les critères off-site, ce qui peut représenter environ 70 à 80% de la proportion de prise en compte, nous ne maîtrisons pas vraiment les choses.

Son dû en attente et quelques rappels envoyés à Zlio – restés sans réponse -, Sylvain Bellaïche, président de referencement.com, décide d’assigner son client au Tribunal de Commerce de Paris pour non paiement de la prestation, le 30 janvier 2009.

140 signes pour une jurisprudence

Mais si le juge statue en faveur du prestataire, dans la balance judiciaire, il n’y a pas qu’un simple refus de paiement de la part de Zlio. Est aussi apparu au cours de la procédure un tweet de Jérémie Berrebi sur son compte Twitter personnel, contre les performances de referencement.com. C’est la première fois en France qu’une condamnation est prononcée contre l’auteur d’un tweet.

L’avocate de referencement.com, Me Sylvie Gauthier refuse de s’exprimer sur le sujet. Et celui de Zlio, Jean-Philippe Hugot explique que “la motivation du tribunal est incompréhensible, surtout concernant la diffamation.” Pour lui, le tribunal de commerce ne peut pas juger d’une diffamation.

Cependant, pour Me Gérard Haas, spécialiste des questions concernant le droit et Internet, le tribunal de commerce est compétent pour juger ce genre d’affaires :

Un tribunal de commerce est plus au fait des relations entre commerçants qu’un autre tribunal et la condamnation a encore plus de de poids dans le cas de dénigrement. La décision de condamner un tweet diffamatoire est intéressante pour le futur de la e-reputation : on est responsable de ses tweets.


L’affaire, qui sera donc réexaminée en appel, est emblématique de la forte concurrence à laquelle sont confrontés les sites pour atteindre les résultats des premières pages de Google. Les simples désaccords entre commerçants du net deviennent des batailles rangées. Un phénomène qui devrait prendre de l’ampleur avec le nouvel algorithme de Google, déployé il y a un mois, et qui bouleverse les règles de l’indexation pour plusieurs secteurs économiques.

Illustration Paternité woodleywonderworks

Les excès de patriotisme d’Areva

Il y a près d’un an, au mois de juin 2010, le groupe Areva a pu vendre une de ses entités à un duo d’industriels français, Schneider et Alstom, mais au terme d’un arrangement secret très contestable, comme le montre un document obtenu par OWNI. La société Areva Transmission et Distribution, filiale dédiée à la transmission et à la distribution d’électricité, a en effet été cédée à cette paire française à la barbe de deux acheteurs étrangers, General Electric et Toshiba. Alors que ce dernier avait formulé la meilleure offre dans les négociations.

Demande d’exclusivité

Ainsi, dans un courrier du 30 novembre 2009 portant la mention “strictement personnel et confidentiel”, les responsables d’Alstom et de Schneider s’engagent auprès d’Areva à “porter les améliorations nécessaires à leur offre” – donc éventuellement à la faire coïncider avec celle des autres prétendants – si le géant du nucléaire leur garantit d’être les seuls acquéreurs. Ce courrier adressé à Jean Huby, alors directeur de la stratégie d’Areva, ressemble à un contournement des principes d’une saine concurrence entre les différents industriels en lice pour reprendre cette filiale.

Un représentant d’Areva a expliqué à OWNI que le dépôt des offres a été clôturé le 9 novembre et que la négociation poussée a commencé avec le consortium le 30 du même mois, sur demande du Conseil de Surveillance d’Areva. Ce que nuance fortement le document reçu par Jean Huby et mis en ligne ici.

AlstomSchneider

Courrier d’Alstom et Schneider, adressé à Areva, fin novembre 2009

L’histoire de cette opération financière remonte à janvier 2004. Le secteur Transmission et Distribution d’Alstom est vendu à Areva pour 913 millions d’euros. Selon des témoins, la demande est à l’époque appuyée par Nicolas Sarkozy pourtant ministre de l’Intérieur, de la Sécurité intérieure et des Libertés locales. À l’origine, la vente de cette branche, la plus rentable, sert à renflouer les caisses et faire survivre les autres divisions. Le PDG d’Alstom, Patrick Kron, et Anne Lauvergeon, déjà à la tête de la multinationale, s’y opposent. Mais ni l’un ni l’autre n’obtiennent gain de cause et Areva, détenue à plus de 90% par l’État, rachète finalement la branche d’Alstom en 2004.

Problèmes de cash

Mais un EPR à Flamanville et une centrale en Finlande plus tard, Areva doit trouver des liquidités le plus rapidement possible. La vente de Transmission et Distribution – Areva T&D – est la solution la plus efficace. En juillet 2007, plusieurs acheteurs se proposent. Fin septembre 2009, les candidats en lice sont le japonais Toshiba, qui offrait plus que les deux autres, l’américain General Electric et un consortium constitué d’Alstom, spécialiste des infrastructures de transport et d’énergie, et Schneider, spécialiste français des équipements électriques. Ces deux derniers déposent leur dossier commun en juillet 2009.

Pourtant, en novembre 2009, le comité de groupe européen – CGE – estime que l’offre de rachat du consortium français est “celle qui présente le plus de dangers pour l’emploi”. Bruno Blanchon, membre du CGE, déclarait lors d’une conférence de presse de l’époque :

Aucune des trois offres n’est valable du point de vue des salariés, et la pire de toutes c’est bien celle d’Alstom et Schneider.

Alors que les salariés s’inquiètent des conséquences, des accords vont se signer plutôt rapidement.

Le choix du 100% français et une négociation pour les salariés

Alstom et Schneider Electric obtiennent donc que le secteur revienne pour une partie à Alstom et l’autre à Schneider. Un ancien salarié du groupe confie à OWNI :

Il fallait que ça reste en France. On entendait cette phrase dans les couloirs. La branche qu’on avait racheté à Alstom rapporte le plus de liquidités, et de façon rapide.

Toshiba et General Electric écartés, Alstom et Schneider ont donc raflé la mise. Non sans être intervenus en amont et de façon confidentielle. Ils ont su bien s’allier pour obtenir la garde du bébé. Voire négocier.

Les salariés, malgré les garanties des accords de branche signés le 5 juillet 2010 – après discussion lors d’une réunion du Comité de Groupe Européen le 17 décembre 2009, soit 15 jours seulement après avoir demandé par courrier l’exclusivité à Areva – craignent surtout pour leur avenir.

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Accords de branche négociés avec le Comité de Groupe Européen, juillet 2010

Un ancien salarié d’Areva explique ainsi leurs craintes en interne :

On a surtout peur de perdre la synergie qu’il a été possible de développer depuis ces dernières années. Passer d’Alstom à Areva puis à Alstom Grid ou Schneider en 7 ans ne permet pas de garder une continuité, une entente entre les équipes. Et est-ce que des accords de branche peuvent garantir réellement de conserver son emploi ?

La cession effective au 1er janvier 2011, Areva Transmission et Distribution, véritable “poule aux oeufs d’or” a été négociée aux dépens de l’activité la plus rentable de l’entreprise, sous le manteau.


Crédits photo : Fotolia @Chandelle, avec adaptation de Loguy pour Owni /-)

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Le rapport financier qui punit Areva
Areva court après le cash

Une du mercredi 12 octobre 2011, illustration de Marion Boucharlat pour Owni /-)