La course aux fadettes du couple Lauvergeon

Le Canard enchaîné de mercredi révélait l’espionnage d’Anne Lauvergeon par une agence privée suisse. En ligne de mire, les factures détaillées du couple et le suivi minutieux des faits et gestes du mari de l’ancienne présidente d’Areva. Le couple a déposé plainte lundi auprès du procureur de la République de Paris pour surveillance de leurs correspondances privées. Motifs de la plainte : « complicité et recel de violation du secret professionnel », « complicité et recel de divulgation de données portant atteinte à l’intimité de la vie privée » et « complicité et recel d’abus de confiance ».

Jean-Pierre Versini-Campinchi, l’avocat du couple a précisé à OWNI :

Il ne s’agit pas d’écoutes mais de demandes de fadettes. Entre février et juin 2011.

Au programme, l’épluchage non seulement des communications de l’ancienne présidente d’Areva, mais aussi celles de son mari Olivier Fric, consultant en ingénierie technique dans le domaine de l’énergie – hydrocarbures, chimie et énergie renouvelables – à Lausanne. MATRIC SA récemment immatriculée en Suisse – en mai dernier – a donc aussi fait partie du lot de factures téléphoniques et aller-retours listés minutieusement. Toujours selon le Canard, l’enquête de police privée a listé « sa vie personnelle, ses séjours en Suisse […] et même les dates de ses arrivées dans tel ou tel hôtel »« . Parcours universitaire, casier judiciaire vierge et comptes en banque compris.

UraMin et surveillance des proches de la transaction

Avec sa longue expérience dans les industries minières et pétrolières, l’ex-directeur de Mocoh Resources, ancien directeur exécutif d’Anzon Energy Ldt (compagnie pétrolière australienne et gazière cotée en bourse et récemment racheté par ROCOil) et ancien directeur du groupe de dérivés énergétiques à Total Fina Elf a aussi travaillé comme cadre supérieur chez Elf Trading. Ce qui pouvait intéresser les commanditaires de la surveillance d’Anne Lauvergeon : les conflits d’intérêts possibles avec son mari dans le cadre du rachat d’UraMin, transaction aujourd’hui jugée à un tarif exorbitant.

Les raisons invoquées de la surveillance d’Anne Lauvergeon, de son mari et de Daniel Wouters – ancien directeur du développement d’UraMin – et d’une amie de sa fille : l’achat polémique de la petite société canadienne implantée en Namibie – mais immatriculée dans les Îles vierges britanniques – entre 1,6 et 1,8 millions par Areva en 2007, affaire révélée par Paris Match. Entre le second tour de la présidentielle et le premier des législatives, alors même que les Canadiens n’avaient encore rien exploité.

La décision hâtive en a intrigué plus d’un et si le cabinet d’Eric Besson et une cellule de trois indépendants du côté de chez Areva – appartenant au conseil de surveillance du groupe – vont à leur tour enquêter séparément sur les conditions de rachat de ce qu’il est commun d’appeler le gouffre financier d’Areva, certains avaient des raisons de surveiller les allées et venues téléphoniques de l’ancienne présidente et de son mari. Juste avant sa non reconduction à la tête du groupe. De quoi chercher à savoir comment charger la mule de celle qui allait être évincée de l’entreprise qu’elle avait créée.

Partage des responsabilités

Pourtant, Anne Lauvergeon n’apparaît pas être seule responsable de l’achat d’UraMin. Pointée dans le rapport de Marc Goua qu’OWNI avait mis en ligne, la responsabilité de l’Agence des participations de l’état et la précipitation de la prise de décision en plein moment électoral, sous pression d’UraMin qui fixe alors le calendrier.

Tantôt l’urgence est décrétée, au motif qu’UraMin a fixé au 31 mai 2007 la date limite d’une opération d’achat de ses titres. Personne ne s’étonne que le calendrier puisse être fixé par le vendeur. L’urgence invoquée cache pourtant mal sa ressemblance avec les méthodes de marketing en usage dans la grande distribution à l’occasion des ventes flash de fruits et légumes. Dans ces circonstances, tout devrait inciter à la retenue, et en premier lieu le respect du temps démocratique. Pourtant l’entreprise, et les services du ministère à sa suite, paraissent au contraire placer insensiblement l’autorité politique devant le fait accompli. Le 15 juin 2007, Areva annonce une offre publique d’achat sur Uramin sur la base d’un prix de 7,7 dollars américains par action, soit une prime attractive hors dividende de 21 % sur le cours moyen pondéré vingt jours au 8 juin 2007. Le communiqué d’Areva indique que le conseil d’administration d’UraMin a jugé que l’offre « était dans le meilleur intérêt de [ses] actionnaires […] En juillet 2007, l’acquisition récente est encore qualifiée par les services de l’APE de « beau succès ». ».

Mais dans ce rachat, « d’autres intermédiaires de poids sont intervenus » selon une source proche du dossier. De quoi faire frissonner plus d’un des soupçonnés par le Canard, à commencer par Henri Proglio, François Roussely et Luc Oursel, dans le cercle restreint des dirigeants du groupe depuis janvier 2007. Pour le trio pressenti, la solution de sécurité : surveiller ses appels, ceux de ses proches et leurs aller-retours.

Refuser un poste de ministre à Nicolas Sarkozy, tenir tête à Bouygues (( en refusant la fusion entre Alstom, entreprise dirigée par Patrick Kron, et Areva )), et chercher à éviter le démantèlement de l’entreprise en conservant le modèle intégré tout en s’opposant à la filialisation des mines sont autant de prises de position qui auront couté son poste à Anne Lauvergeon. Et occasionné l’épluchage de sa vie privée.


Photo d’Anne Lauvergeon par Claire Berthelemy à Science-Po Bordeaux en novembre 2011 [cc-byncsa]

Le verbe en campagne

Les gens veulent que leur histoire leur ressemble ou au moins qu’elle ressemble à leurs rêves.

Charles de Gaulle cité dans le discours de François Hollande.

La foule réunie autour de François Hollande scande « François, président » et régulièrement le martèlera pendant plus d’une heure. Nous sommes le 22 octobre dernier, soir de la convention d’investiture de l’ancien premier secrétaire du Parti socialiste. François Hollande s’inspire du discours qui lui a été écrit, use sans abuser de digressions, d’ajout de verbiage et d’envolées lyriques. Le verbe lent, la phrase courte, il harangue les militants. Décryptage d’un long discours (( Nous avons utilisé le discours du candidat à la présidentielle 2012 disponible sur le site du parti socialiste )).

De la data

Dans les pronoms utilisés par François Hollande, trois dominent : je, il et nous (( dans le « il » sont comptés les « il y a », « il est temps », etc. )).

Mais utilisés différemment au cours du discours, on perçoit plutôt une alternance du je et du nous. Quand le candidat à la présidentielle n’utilise pas le je, il s’exprime à la première personne du pluriel. L’utilisation des pronoms, corrélée avec le temps, donne l’infographie suivante et met en évidence une alternance.
Dans le graphique, le violet correspond aux « moments » du discours où le je et le nous sont prononcés tous les deux, l’un plus que l’autre selon les moments. Par exemple, dans le cas le plus à droite en fin de discours, on peut entendre François Hollande prononcer 3 nous et 8 je.

Concernant les références (thématiques) employées dans son discours d’investiture, globalement, il reste très neutre et fidèle à sa volonté de faire de « l’éducation [sa] priorité ». Tel un ovni, le champs du rêve apparait neuf fois. Le rêve français – moqué à droite – est toujours en phase de réenchantement.

Il n’existe pas de réelles différences, significatives, entre les références ou notions utilisées et les substantifs. Reviennent à des positions quasi identiques France, français, gauche, jeunesse, croissance, président. Le candidat de la gauche déchirée par les primaires socialistes est là où on l’attend.

Lors de notre précédent article sur l’analyse sémantique des discours, ceux des candidats de la présidentielle de 2007, Ségolène Royal, candidate du parti socialiste, usait de la même manière que Nicolas Sarkozy de l’alliance des verbes vouloir et pouvoir. Cinq ans plus tard, François Hollande a mis de côté l’idéal méritocratique à tendance droite « quand on veut on peut », pour laisser plus de place à l’agir avec les verbes « faire » et « venir », les auxiliaires être et avoir mis de côté. Et l’ouverture sociale chère à la gauche est présente aussi, « permettre », « proposer » et « donner » comme trois valeurs du socialisme.

À la découpe

Un peu moins de 6 000 mots pour à la fois remercier militants et élus, parler au « peuple français », tacler la droite et Nicolas Sarkozy et présenter ses principes et ses engagements. Son discours mélange les références : mai 68, les Indignés d’aujourd’hui, les grandes figures de la gauche. Et en s’adressant au peuple français, il ratisse large :

J’ai entendu la plainte des ouvriers, brisés par l’injustice de décisions qui les frappent motivées par le seul profit. Des employés, qui expriment, parfois dans la honte, leur souffrance au travail, celle des agriculteurs qui travaillent sans compter leurs heures pour des revenus de misère, celle des entrepreneurs qui se découragent faute de pouvoir accéder au crédit, celle des jeunes qui ne sont pas reconnus dans leurs droits, celle des retraités qui craignent, après les avoir conquis, de les perdre. Celle des créateurs qui se sentent négligés. Bref, la plainte de tous ceux pour lesquels nous luttons, nous les socialistes.

Son discours est découpé en quatre parties inégales. Commençant par s’adresser au peuple français, il enchaine avec sa propre histoire et raconte la Corrèze et ses mandats. La transition qu’il utilise pour amener le sujet Président actuel, Nicolas Sarkozy, et la droite, passe… par la crise en Europe ou comment sauter d’un point de vue micro à une explication macro : l’Europe en berne est gouvernée par une droite « au pouvoir dans 21 pays sur 27 », Merkel et Sarkozy à la barre des accusés. L’avant-dernière étape de son discours est consacrée à un focus sur la France et la « prétention » du président sortant et son impuissance à régler la crise. Centré sur un seul homme.

Accablant Nicolas Sarkozy – de façon plutôt courte comparée au reste de son discours -, noyant son mandant sous les dettes chiffrées, la perte de confiance, les niches fiscales et les « promesses bafouées », il change soudain de ton et de registre. Il accuse pour mieux exhorter et confier l’espoir qu’il a dans « une France d’aujourd’hui » et dans les Français qui la composent. Cette partie du discours, la plus longue, pendant qu’il expose ses différents « principes » et « pactes » (vérité, volonté, démocratie, éducation, etc.), laisse malgré tout en filigrane, une comparaison avec le constat – amer compte tenu du ton utilisé – qu’il fait du mandat de la droite de ces cinq dernières années. Et avec l’Europe, la France et la gauche pour clôturer son discours, le clap de fin « propose » et « donne rendez-vous ».

Pour celles et ceux qui seraient tentés, la vidéo :

Discours de François Hollande à la convention… par PartiSocialiste


Illustrations Marion Boucharlat et Geoffrey Dorne
Article réalisé avec l’aide de Birdie Sarominque pour la partie statistique.

Le désastre prévu d’Areva

Le plan d’action stratégique d’Areva, aux allures de plan de rigueur, a été présenté hier devant le Conseil de surveillance du groupe avant d’être dévoilé ce matin en conférence de presse[PDF]. Il officialise le désastre financier d’Areva, que nous avions décrit en révélant l’audit de Marc Goua et la lettre de François Baroin adressée à Jean-Cyril Spinetta.

Paradoxe de cette crise, les mauvais résultats d’Areva s’expliquent pour une large partie par une application au pied de la lettre des recommandations figurant dans un rapport confidentiel défense de 80 pages de juin 2010, sur l’avenir de la filière nucléaire, rédigé par François Roussely et dont une brève synthèse avait été rendue publique. L’exercice consistait surtout à placer EDF au sommet du nucléaire français. Or, ce nouveau plan d’action stratégique, rendu public ce matin, ne propose rien de moins que de continuer à suivre les préconisations de ce document classifié.

Ces derniers jours, nous avons retrouvé et contacté les différents membres de l’équipe de François Roussely (( y compris François Roussely )) et les acteurs ayant gravité – de près – autour de cette mission secrète. Soucieux de ne pas être cités, ils nous ont néanmoins permis de comprendre les manœuvres à l’origine de ce grand mécano industriel, et leurs grosses conséquences financières.

EDF à la tête

Quatre mois de travaux auront été nécessaires aux huit émissaires réunis autour de François Roussely, l’ancien président d’EDF et vice président du Crédit Suisse Europe. Un peu moins d’une centaine de pages recommandent fortement de mettre EDF à la tête de l’équipe de France du nucléaire, au détriment de son principal prestataire Areva. Mais le rapport n’est pas né du hasard.

En juin 2009, le groupe multiplie les décisions surprenantes. Il décide de vendre une de ses branches les plus rentables (Areva Transmission et Distribution), de céder des participations dans Eramet et STMicroélectronics et d’ouvrir le capital à hauteur de 15 %. Trois mois plus tard, Nicolas Sarkozy demande à François Roussely de lui préparer un rapport sur la filière nucléaire, pour le début de l’année 2010. Et Pierre Gadonneix n’étant pas farouchement attaché au projet de fusion Alstom/Areva souhaité par Bouygues, Nicolas Sarkozy ne le reconduit pas à la tête d’EDF et nomme Henri Proglio. Un proche de ces tractations précise :

Le grand ami de Roussely [Henri Proglio, NDLR] se posait déjà en leader de l’équipe de France du nucléaire et préconisait une ouverture de capital d’Areva NP. Il n’était même pas encore officiellement chef qu’il voulait déjà diriger la filière.

La composition de l’équipe du rapport aurait de quoi attiser la curiosité. Mais le discours sur la constitution du groupe est bien rodé. « La constitution a été réfléchie, pensée, pour que différents acteurs se retrouvent ensemble pour réfléchir sur la filière et les choses à améliorer. En toute indépendance », martèle un proche.

On pourrait y voir un agencement préparé spécialement pour le sujet “filière nucléaire”. De composition neutre. Autour de l’ancien président d’EDF, François Roussely, parmi les huit penseurs « experts de haut niveau » pour reprendre les termes de Nicolas Sarkozy, trois appartiennent – ou appartenaient – à EDF et ceux qui n’appartiennent pas au même groupe avaient déjà travaillé ensemble.

Au premier rang, Cédric Lewandowski, l’ancien chef de cabinet de François Roussely. Le spécialiste de géopolitique a été attaché parlementaire d’Alain Richard puis chef adjoint de son cabinet au Ministère de la Défense. Où il rencontre François Roussely. Et ce dernier l’embarque avec lui lors de sa nomination à la tête d’EDF : il le nomme chef de son cabinet – de Président du groupe – en 1998. Quelques nominations plus tard, l’ancien assistant parlementaire est directeur de la Division Collectivités Territoriales d’EDF et à la tête de TIRU, branche d’incinération d’EDF.

Deux font partie d’Areva (ex-Cogema) (( absorbée par Areva, résultat de la fusion Framatome/Cogema )) dont Valérie Derouet aujourd’hui chez EADS. Qui a longtemps côtoyé dans le cadre de précédentes missions Philippe Delmas et … Cédric Lewandowski. En septembre 2007, les trois membres de la mission Roussely travaillaient déjà ensemble au sein du “groupe de travail sur les missions de réflexion sur le rapprochement des missions, des structures et des modes de financement des grandes institutions publiques en charge de la formation, de la recherche et de l’analyse des questions de sécurité et stratégiques. »

Contacté par OWNI, le président de Ph. D. Associates, Philippe Delmas, énarque, ancien vice-président d’Airbus (et bras droit de Noël Forgeard) et conseiller référendaire à la Cour des comptes, ”refuse de répondre et ne veut pas communiquer sur le sujet”.

Confidentiel défense

Les huit décideurs et Roussely ont classé le rapport confidentiel défense. Les 80 pages de recommandations, suite de deux visites à OL3 et Flammanville et d’auditions nombreuses, modifient l’organisation de la filière nucléaire en silence et en petit comité.

« Le rapport a été classée confidentiel défense de façon automatique. Parce qu’il mélange une approche nucléaire civil et une approche nucléaire militaire », explique un spécialiste, qui ne souhaite pas être cité.

Mais selon certaines sources, le danger en cas de diffusion du rapport « n’est pas vraiment grand […] et pas vraiment important, notamment parce qu’il sert juste à confirmer ce que tout le monde voit venir depuis longtemps ». Et selon le courrier de Nicolas Sarkozy à François Roussely, il s’agissait surtout d’une « étude approfondie sur l’avenir de l’énergie nucléaire civile ». Pour ça, Anne Lauvergeon, Gérard Mestrallet, Henri Proglio, les représentants des partis politiques, la majorité des syndicats concernés, les agences (ASN et CRIRAD), le CEA, les « grands » ministères, la DGA et les États majors ont été auditionnés. La plus belle part donnée à EDF, alors même que son arrivée tardive dans l’appel d’offres à Abu Dhabi pourrait être à l’origine d’une certaine frilosité des émirats.

Un proche du petit comité défend leur position commune :

EDF est celui qui a le plus de retours d’expérience, c’est le seul énergéticien dans ce cas là. Quand on veut exporter des projets et qu’on ne peut pas se tourner vers un responsable de consortium mais qu’il faut s’adresser à différents interlocuteurs, difficile de vendre des projets. Les pays en demande veulent des produits de plus petite puissance, contrairement aux EPR d’Areva.

C’est faire fi notamment des réacteurs en cours de développement tel l’ATMEA, de plus petite puissance, développée par Mitsubishi et Areva en co-entreprise. Simplement, il y avait, dans cette filière nucléaire française, « deux capitaines et il fallait bien qu’il n’y ait qu’un seul leader », confie un des émissaires de François Roussely. Entre Anne Lauvergeon, qui avait refusé un poste de ministre des Finances en 2007 – entre autres accrochages – et Henri Proglio, fraîchement arrivé chez EDF, proche de Nicolas Sarkozy et François Roussely, le choix a été fait : Anne Lauvergeon vue par ses détracteurs comme étant “quelqu’un qui en voulait trop et à la tête d’une boîte trop lourde » devait être mise à l’écart de la filière. Areva avec.

Luc Oursel, successeur d’Anne Lauvergeon, est arrivé pour redresser la barre. Le médaillé de la Légion d’honneur en décembre 2010 et proche de François Roussely depuis leur mission commune pour le cabinet de Pierre Joxe, ministre de la Défense, lance ses directives. Dans la droite ligne de la filialisation d’Areva et avec un champs quasi libre – hors convocation de François Baroin – pour appliquer les recommandations du rapport.


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Photos et illustrations Xray Delta One [cc-bync] ; Edans [cc-by] ; Nick Hensman [cc-byncnd]

Amazon balance Apple

Selon des sources internes à la Commission européenne, Amazon a fortement encouragé l’enquête pour soupçon d’entente illégale ouverte avant-hier contre Apple et cinq grands éditeurs ((une plainte annoncée par la Commission européenne dans un communiqué daté du 6 décembre et adressé aux journalistes)). Les instances européennes suspectent Apple et les éditeurs de s’être concertés pour maintenir un prix artificiellement gonflé du livre numérique. Au terme de leurs tractations, les éditeurs espèrent ainsi protéger la distribution du livre papier vendu à un prix voisin du numérique. En contrepartie ils s’engagent à ne pas vendre leurs livres moins chers que sur l’iBook Store.

Soupçons

Une source proche du dossier nous a confié que des représentants d’Amazon avaient attiré l’attention des commissaires européens sur l’étrange façon de se comporter des éditeurs, dont les prix s’alignent sur ceux pratiqués outre-atlantique. La procédure engagée à l’initiative de la Commission européenne ((Le principe de dépôt d’une plainte auprès de la commission européenne peut se faire de trois manières.)) vise à déterminer s’il y a bien eu entente entre le groupe Apple et Hachette (groupe Lagardère, France), Harper Collins (États-Unis), Simon and Schuster (États-Unis), Penguin (Royaume-Uni) et Verlagsgruppe Georg von Holzbrinck (Allemagne). Aux États-Unis, une procédure collective (class action) a permis des dépôts de plaintes, les unes après les autres, pour des faits comparables.

Aux yeux de la Direction générale de la concurrence, le premier soupçon vient de la frilosité des éditeurs français à l’égard des marchés du livre numérique. S’accorder avec Apple revient pour eux à protéger leur système de distribution et leurs catalogues de leurs éditions papiers. Les fonctionnaires européens ont également été alertés par le lobby des éditeurs pour “obtenir une protection légale contre l’évolution technique et la ‘désintermédiation’ ((Fait de ne pas passer par des intermédiaires)) par la fixation de prix de vente obligatoires pour le livre numérique, aligné sans aucune justification sous-jacente sur les prix de vente des versions papier” selon un familier du dossier.

La direction générale de la concurrence va ainsi éplucher les clauses des contrats d’agence que les éditeurs ont signé au moment de l’ouverture de l’iBook Store d’Apple en février 2010. La réglementation européenne sur le sujet n’est pas la même qu’aux Etats-Unis. Certaines clauses laissant la liberté aux éditeurs de fixer les prix de leurs eBooks ne sont pas compatibles avec le droit européen sur la concurrence. Cette clause est une des premières opérations séduction d’Apple en direction des éditeurs. Et avec l’interdiction de vendre leurs livres moins chers ailleurs, lors de l’arrivée d’Amazon sur le marché du livre numérique en Europe, les éditeurs ont pu lui imposer que leurs livres soient au même tarif que ceux présents sur l’iBook Store d’Apple.

Deux modèles

Pour Apple, le plus important consiste à vendre son propre terminal de lecture, l’iPad. Peu importe ce que pourrait contenir le catalogue, il lui faut simplement draguer tous les éditeurs et distributeurs. La présence sur l’iBook Store est indispensable.

Inversement, Amazon vend sa tablette Kindle à prix quasi-coûtant et compte bien réaliser ses bénéfices sur ses livres en Europe. Sauf si Apple s’est accordé avec les éditeurs, qu’ils soient français, américains ou anglais pour fixer un prix qui freinerait le développement du livre numérique. Quelques temps après le lancement du Kindle en France et l’ouverture de la librairie numérique d’Amazon, si le libraire, dont les parts de marché tiennent de l’hégémonie, ne peut pas attirer ses clients en puissance avec des prix défiants toute concurrence, impossible pour lui de laisser faire Apple.

En fixant ses conditions avec les éditeurs, Apple pratique sa stratégie habituelle pour empêcher ses concurrents d’exister, et récupérer leurs parts de marché. Amazon en concurrent direct n’y échappe pas : les éditeurs sont plus séduits par une conservation de leurs marges – et donc un prix d’eBook élevé – promises par Apple que par la baisse du prix de leurs livres et la multiplication des ventes au format numérique. Au détriment des lecteurs et de l’émergence et la diffusion des liseuses et des tablettes qui tendent à se démocratiser.


Illustrations par arnoKath [cc-byncsa] et Geoffrey Dorne [cc-byncsa]