Le rapport qui punit Areva

À l’Assemblée nationale, le 21 juin dernier, le président de la Commission des finances Jérôme Cahuzac avait demandé à un rapporteur spécial d’examiner l’état financier du nucléaire français. Mardi soir, 11 octobre, une première version de ce travail présentée à quelques députés a fait l’effet d’une bombe. En 20 pages le rapporteur spécial Marc Goua dresse un bilan accablant des méthodes et des résultats financiers d’Areva et de plusieurs acteurs du secteur. Un document publié en intégralité au bas de cet article.

À le lire, on découvre des responsables qui tentent par tous les moyens de dissimuler les mauvais résultats financiers et le coût exorbitant du nucléaire. Pour continuer à prétendre qu’il s’agit de l’énergie la moins onéreuse. Exemple éloquent : celui du démantèlement des centrales et des installations qui arrivent ou arriveront prochainement en fin de vie. Le parlement avait demandé que la facture soit prise en compte dans le calcul de l’électricité. Peine perdue. Le rapporteur regrette ainsi, non sans ironie, de ne pas avoir obtenu:

une décomposition des coûts de l’électricité qui intègre le coût du démantèlement des centrales et du traitement des déchets, le ministre de l’Écologie a fourni sur ce sujet des indications certes solides et détaillées, mais incomplètes. Il signale au demeurant d’emblée que « le nucléaire est le moyen de production électrique le plus compétitif en base ». Le Rapporteur spécial voudrait être assez optimiste pour sauter aussi vite à cette conclusion. La commission Énergie 2050, à peine installée par le ministre de l’Écologie en septembre 2011, a en effet avancé le chiffre de 750 milliards d’euros pour le démantèlement de toutes les installations nucléaires françaises, soit 58 centrales. Cette instance paraît pourtant peu susceptible d’être hostile aux intérêts de la filière nucléaire, puisque les associations militant contre cette forme d’énergie ont refusé d’y être représentées.

Comprenez, si la gestion des déchets et des centrales hors d’usage est effectivement prise en compte, le nucléaire ne constitue plus seulement une source de pollution, il représente aussi un gouffre financier.

Finie l’étiquette bonne affaire

Quant à l’examen des comptes du champion de la filière, Areva, il se révèle à ce point semé d’embûches que le rapporteur spécial soupçonne certains de dissimuler des vérités qui dérangent. Dans un chapitre consacré à l’industriel, Marc Goua croit utile de rappeler une évidence :

Le contrôle budgétaire est une attribution ancienne de la commission des Finances. À quoi bon adopter des crédits, s’il n’était pas possible de vérifier ensuite l’emploi des fonds ?

Et de décrire une somme de difficultés et d’obstacles bureaucratiques avant de parvenir à consulter une comptabilité complète et fiable d’Areva et d’EDF. Avant de toucher au but.

Après diverses péripéties, les services de l’Agence des participations de l’État s’acquittent de leurs obligations envers le Rapporteur spécial en mettant à disposition dans leurs locaux de Bercy tous les renseignements et documents d’ordre financier et administratif qu’il demande. Une première visite a eu lieu le 27 septembre 2011 à 8 heures 30. L’examen approfondi des notes de suivi des entreprises a permis de réaliser des progrès dans la compréhension du bilan comptable et la politique d’acquisition d’EDF et d’Areva.

Et cette compréhension ne s’avère guère flatteuse pour le nucléaire. Ainsi, les déconvenues financières liées à la fabrication du réacteur EPR à Olkiluoto en Finlande s’apparentent à des négligences que l’on a tenté de dissimuler.

Le retard accumulé s’élève à quatre années et demie par rapport à ce que prévoyait le contrat avec l’électricien finlandais. (…) Il apparaît tout d’abord en filigrane qu’Areva s’est engagé non seulement sur la livraison d’une installation, mais aussi, dans une certaine mesure, sur la production à venir de la centrale. L’exposition d’Areva sur le dossier finlandais est donc certainement supérieure à ce qui avait été annoncé à la représentation nationale.

Dans le domaine des acquisitions, le rapporteur spécial relève des erreurs d’appréciation vertigineuses. Telles ces mines d’uranium en Namibie, appartenant au consortium UraMin, et pour lesquelles les mêmes errements sont identifiés.

Le suivi de l’acquisition d’UraMin présente les mêmes traits: forte dépendance vis-à-vis de l’entreprise contrôlée, distance critique et capacité d’analyse insuffisante, explosion des coûts pour le contribuable.

Le document explique que ces mines ont été achetées en mai 2007, en pleine présidentielle, dans un climat de précipitation entretenu par la direction du groupe. Vendues 1,6 milliard d’euros, elles étaient supposées renfermer pour 90.000 tonnes d’uranium. En réalité, on pourrait en extraire 50.000 tonnes tout au plus.

Note de présentation de Marc GOUA commission des fin du 11 octobre

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Areva court après le cash
Les excès de patriotisme d’Areva


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Le nucléaire court après le cash

Après la remise du pré-rapport de Marc Goua à la Commission des finances de l’Assemblée nationale, le patron d’Areva Luc Oursel était entendu par cette commission ce matin même. Le remplaçant d’Anne Lauvergeon, débarquée en juillet dernier, devait s’expliquer sur les finances plutôt chaotiques du groupe. Lors de l’audition il a confirmé sa volonté de conserver le modèle intégré de l’entreprise permettant le contrôle du circuit de l’énergie, de l’extraction minière à la distribution. Modèle cher à l’ancienne présidente. Entre les – rassurants – propos de Luc Oursel et la situation des mines de l’entreprise, un décalage pour le moins « étrange ».

Déjà en juin dernier était demandé à Anne Lauvergeon, auditionnée par cette même commission, le sort des mines et comment elle pouvait expliquer le scandale UraMin, rachetée pour 1,6 milliards d’euros en 2007 par Areva – et qui à l’heure actuelle ne produit rien ou presque. Une véritable perte financière que l’entreprise peut difficilement assumer, dans un contexte post-Fukushima.

La recapitalisation de décembre 2009 avait permis de trouver 900 millions d’euros (300 millions de l’État et 600 millions du fonds souverain du Koweit KIA).En juin 2010, la cession de la branche Transmission et Distribution avait rapporté quelques 3 milliards. Et début juillet 2011, les comptes du groupe voyaient arriver quantité d’euros. La Chambre de commerce international venait de condamner Siemens à payer 648 millions d’euros à Areva pour non respect des accords de sortie de leur consortium Areva NP et sa nouvelle alliance nucléaire avec le russe Rosatom (( Siemens déclare avoir depuis cessé toute activité nucléaire. Mais pas tout à fait. )).

“@Areva: cherche cash. PLZ RT”

Mais malgré ces rentrées d’argent et les commandes en cours, d’autres fonds sont nécessaires pour le fleuron du nucléaire mondial. En excluant les économies internes du plan CAP 2012 de Luc Oursel (réduction de 30% des frais de fonctionnement dans tous les secteurs), l’État, détenteur à hauteur de 90% de l’entreprise, n’a que trois solutions. Dont la filialisation des mines – Areva Mines devrait voir le jour d’ici la fin du mois d’octobre – et la cession des 26% d’Euramet pour renflouer les caisses. Ne resterait que l’émission de titres hybrides (( « Produits financiers qui mélangent les caractéristiques des capitaux propres et des titres de dettes. Parmi ceux-ci, on distingue les obligations convertibles, les obligations remboursables en action, les bons de souscription, les actions privilégiées, les certificats d’investissement, les titres subordonnés à durée indéterminée« , selon le lexique de la finance )) pour consolider les finances, mais la solution reste difficile à mettre en œuvre.

Les relations entre EDF et Areva s’étant détendues, un meilleur avenir financier et marchand semblait pourtant se profiler : les commandes de Proglio à Oursel reprenaient et Areva allait pouvoir toucher 1,1 milliard d’euros pour 32 générateurs de vapeur.

Marc Goua, député PS et auteur du pré-rapport sur les finances d’Areva affirme que :

Des provisions relativement conséquentes devront certainement encore être faites sur les mines pour faire face au recul des prix mais également aux révisions en cours sur les volumes escomptés.

Les mines représentent 12% du chiffre d’affaire en 2010 soit 9,1 milliards de dollars. Et selon une source proche du dossier, l’activité minière est celle pour laquelle le groupe voit ses plus fortes marges.

Malgré tout, Marc Goua estime que la responsabilité des tutelles d’Areva, notamment de l’APE, n’est pas minime quant à l’achat d’UraMin à 1,6 milliard d’euros en 2007. Avant tout parce que l’instance étatique a validé le marché. Et en a dit beaucoup de bien à l’époque (p.10 du pré-rapport) :

En juillet 2007, l’acquisition récente est encore qualifiée par les services de l’APE de « beau succès ».

Quatre ans après, la position de l’agence semble bien avoir changé.

Mais pour qui sont ces mines ?

En juin, la Lettre A (( Areva, histoire d’un scandale d’Etat, lien payant )) , lettre d’information sur les relations de pouvoirs au sein de la vie économique et politique française, rapportait que le conseil de surveillance d’Areva, fin mai, avait donné lieu à un “affrontement violent entre Anne Lauvergeon et les représentants des actionnaires étatiques (APE et CEA), concernant la filialisation de la division minière, exigée par les seconds mais refusée par la première.”


La lutte intense au sujet de la filière Mines entre Anne Lauvergeon et le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) et l’Agence des participations de l’État (APE) – dont le rôle est de veiller aux intérêts patrimoniaux de l’État – a pris un tournant au départ de l’ex-présidente d’Areva. Et laisse la possibilité aux acteurs institutionnels de céder une autre activité rentable du groupe après Areva T&D cédé au consortium français Alstom et Schneider.

Luc Oursel, nouveau président du directoire, est un proche de François Roussely, ancien président d’EDF et aujourd’hui président d’honneur. Roussely, ami d’Henri Proglio, l’actuel président d’EDF, est également l’auteur du fameux rapport classé secret défense rendu en juin 2010 dans lequel il préconise l’ouverture du capital de division minière d’Areva (p.10 de la synthèse du rapport) :

Pour concrétiser cette idée, AREVA pourrait apporter ses actifs miniers d’uranium à une société ad hoc dont elle conserverait la majorité et assurerait la gestion ; les autres actionnaires pourraient être des clients. En outre, une telle opération permettrait à AREVA de réduire significativement ses besoins en capitaux.

Voici la synthèse du rapport :
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La suggestion de Roussely a fait son chemin et est bien loin du modèle intégré évoqué par Oursel lors de son passage devant la commission des finances. Simple mise en œuvre du résumé du rapport. Pour Bruno Blanchon, responsable de la branche énergie atomique de la fédération mines :

La filialisation des mines est un pas supplémentaire vers la privatisation du nucléaire et surtout vers le démembrement du groupe. Elle a été faite aussi pour faire revenir le Qatar. Au moment de l’ouverture du capital, le Qatar voulait transformer tous les actifs de la holding vers les mines. On sait depuis 2007 qu’il y a une volonté de démembrer Areva. Et il y a contradiction entre ce que dit Oursel et les opérations du groupe.

L’éviction du Qatar de la recapitalisation en décembre 2010 avait déclenché les foudres d’un petit fonds d’actionnaires. Une plainte contre X – et depuis classée sans suite – avait été déposée par Déminor (( Fabrice Rémon, ancien président vient tout juste de quitter Déminor pour rejoindre l’équipe de la très charismatique Anne Méaux, chez Image 7 )) . François Roussely, avec son autre casquette de vice-président européen du Crédit Suisse, banque conseil du fonds qatari, a été mis en cause pour prise illégale d’intérêts et trafic d’influence. L’attribution d’une partie du capital d’Areva au Koweit permettait alors de réserver au Qatar la filiale Mines.

De modèle intégré, il ne reste visiblement que des mots de président. Et la cession d’une filière en cours de création avoir été amorcée.


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Les excès de patriotisme d’Areva


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Photo vis Flickr d’une mine d’uranium par Alberto OG [cc-by]

Sociologie radioactive

Annie Thébaud-Mony est sociologue, directrice de recherche à l’Inserm. Entre 1988 et 1997 elle a étudié la sous-traitance dans le milieu de l’industrie nucléaire. Ses travaux portaient sur une centaine d’entreprises sous-traitantes qu’elle a suivies durant cette période.

Que désigne l’expression « intervention de maintenance » dans l’industrie nucléaire ?

L’essentiel de la maintenance consiste en ce qu’on appelle une servitude nucléaire : l’entretien de la tuyauterie, la robinetterie, l’électronique, la mécanique comme les opérations sur les couvercles de cuves, les contrôles non destructifs (utilisation de radiographie ou la gammamétrie pour mesurer le niveau de rayonnement gamma émis).
L’exploitant s’occupe de la conduite au moment du redémarrage et il dispose d’un petit volant de salariés qui peuvent intervenir sur des aléas de fonctionnement. Parfois comme le signale Mediapart, certains agents accompagnés de sous-traitants interviennent sur des réacteurs en fonctionnement pour éviter les arrêts de tranche.

Quelle est l’origine de l’utilisation des sous-traitants ?

À la construction des centrales, la maintenance a été assurée au départ un peu comme un service après vente partagé entre les agents EDF et les salariés des constructeurs tels qu’Alstom et Framatome qui avaient participé à cette construction. Progressivement, au fur et à mesure que le parc s’est amplifié, a émergé le problème de l’irradiation au cours de la maintenance. En 1998 une limite a été fixée par l’Europe avec application en France en 2003 : la main d’oeuvre ne devait pas être exposée à plus de 50 mSV.
Pour parvenir à respecter la valeur réglementaire, conçue comme une sorte de crédit d’irradiation, il fallait pouvoir disposer de personnel qui soit exposé très peu de temps. Dès 1988, une solution avait déjà été choisie par EDF. Dans son rapport interne, l’exploitant décidait de “faire-faire” et justifiait ainsi la sous-traitance. Ce sont des tâches que les employés d’EDF ne sauraient pas faire.
Pourtant ces travaux de servitude nucléaire, rebaptisés aujourd’hui logistiques consistent en une préparation des interventions, une décontamination et préparation des sas. En somme, travailler sous exposition pour préparer l’intervention de ceux qui sont plus spécialisés. Une fois que la décontamination est effectuée par les sous-traitants, la dose d’irradiation est très affaiblie par rapport à ce qui peut être dans un tuyau que le sous-traitant vient d’ouvrir.

Des restructurations ont eu lieu dans le courant des années 2000, avec le développement des formes de filialisation des exploitants. Mais la division du travail est toujours du type : ceux qui préparent et ceux qui sont chargés des interventions plus techniques, ce qu’ils appellent “interventions importantes pour la sûreté”. Dans le cas d’un soudeur qui intervient, il faut qu’il ait assez de temps pour réaliser correctement la soudure. Mais le niveau de dose doit être bas. Pour que les doses ne dépassent pas le seuil, il y a certaines interventions pour lesquelles ils se succèdent au rythme de trois minutes. Dévisser quatre boulons et les enlever peut nécessiter de s’y mettre à quatre et de tourner. Ils sont entraînés comme des sportifs de haut niveau.

La synergie qu’ils doivent développer pour ces interventions sous-entend une bonne entente en amont avec l’ensemble de l’équipe. Agents EDF compris ?

La situation est très hétérogène mais, de façon générale, ils n’ont pas ou peu de relations avec les agents. La seule obligation qu’ils aient de se croiser, c’est lorsque le sous-traitant vient récupérer un dossier d’intervention. Les agents EDF travaillent dans la conduite donc hors période de maintenance. Le contrôle qu’ils exercent sur leurs sous-traitants – qui interviennent seuls sur l’installation – se fait sur papier. C’est surtout une relation qui se base sur la hiérarchie.
Les agents EDF sont recrutés à des niveaux BTS pour faire de l’encadrement, mais c’est un encadrement particulier puisqu’ils ne sont pas chefs et n’ont pas à intervenir dans le travail du sous-traitant. Quand les sous-traitants viennent récupérer leur dossier d’intervention, les chargés d’affaires d’EDF voient arriver des salariés d’une entreprise comme Framatome. Souvent, en réalité c’est une filiale de filiale qui sous-traite.

Pour une entreprise comme EDF, quel est l’avantage de sous-traiter la maintenance ?

Un des premiers avantages : ils peuvent éviter les problèmes avec le comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT). Ensuite il y a une différence majeure entre les agents EDF et les sous-traitants : la syndicalisation, à laquelle participent peu les sous-traitants. À cela s’ajoutent le fractionnement et les difficultés d’organisation. Sauf que l’organisation n’est pas une contrainte liée à ce que sont les centrales, c’est un choix. Les exploitants peuvent tout à fait avoir des salariés permanents mais ils seraient obligés.

Vis-à-vis de la différence entre sous-traitants et agents d’exploitant, quelles sont les différences qu’on peut observer entre leurs deux statuts ?

Pour commencer, il y a des grosses différences de salaires. Ensuite la médecine du travail n’est pas du tout la même. Dans une grande entreprise, le médecin du travail connaît petit à petit tous les salariés qu’il surveille, même s’il n’a pas le temps de les voir sur le terrain. Chez EDF un médecin suit en moyenne 500 salariés. Pour les sous-traitants, ce sont des services inter-entreprises qui voient 3 000 à 4 000 salariés d’entreprises différentes. Le droit à la médecine n’est pas différentiel, il faudrait qu’il y ait une discrimination positive. Autre exemple, le texte sur les cancérogènes et la radioactivité souligne l’importance du suivi post-exposition : vous êtes salarié, un médecin doit vous suivre après radiations. Une fois en retraite vous avez droit à ce suivi post-professionnel. Pour les agents EDF, le suivi post-exposition est pris en charge par EDF. Pour les salariés de la sous-traitance, il n’y a pas de suivi quand ils quittent le nucléaire. C’est un choix de ne pas l’avoir fait.

À court et long terme, quelles sont les conséquences pour le sous-traitant ?

Pour les sous-traitants, le problème le plus important est les suites de l’exposition à une radioactivité. En 2005 sortait une enquête – qui avait exclu les sous-traitants – portant sur les radiations externes et la mortalité dûe au cancer dans 15 pays différents. Les résultats montrent des excès de cancer significatifs à dose carrière de 19 mSV. Or les sous-traitants que je vois et qui ont un cancer, ont été exposés à des doses de 300 à 400 mSV. Des doses pareilles engendrent des problèmes aigus en matière de cancer et de risque reprotoxiques. Il y a très peu de documents car les sous-traitants abordent peu ce genre de problème. Même au cours de consultations avec la médecine du travail. Certains ont pu me confier leurs témoignages, leurs problèmes pour avoir des enfants. Mais au bout de plusieurs entretiens ou lorsque je connaissais leur épouse.
Je me suis beaucoup inquiétée quand j’ai eu plusieurs témoignages dans des lieux complètement différents, des entreprises qui n’étaient pas les mêmes non plus. On ne savait pas encore à quel point il y avait ce type de problèmes. Aujourd’hui certains tombent malades. Et parlent plus facilement.
Les exploitants, les entreprises de sous-traitance, tous auraient pu mettre en place ce suivi médical. Mais ils n’ont pas voulu. Et maintenant quand j’en retrouve certains, ils ont plusieurs cancers.

Y’a-t-il un lien à établir entre la sous-traitance et les accidents/incidents nucléaires ?

Oui. Et ce pour deux raisons : d’une part compte tenu du fait qu’ils travaillent continuellement en mode dégradé, leur marge de manoeuvre dont ils disposent pour faire le travail est incompatible avec l’absence d’incident.
Et deuxièmement, avec la mobilité, on observe une perte d’expérience sur les sites. Le savoir se disperse en continu à travers leurs déplacements. Quand un salarié fait 15 déplacements en 6 mois, personne ne va aller le chercher pour savoir ce qu’il a changé sur une autre installation d’un autre site il y a 6 mois. Mais ils sont non seulement compétents, mais aussi consciencieux et soucieux des responsabilités en matière d’intérêt général. Si nous n’avons pas plus d’accidents aujourd’hui, c’est parce qu’ils sont continuellement en train de faire le travail le mieux qu’ils peuvent en prenant sur leur temps de sommeil, leur santé et sous la pression de cette responsabilité. La majorité des enquêtés rencontrés avaient ce raisonnement.
On m’a dit un jour “J’ai accepté de rester 20 heures dans le bâtiment sans en sortir.” C’est de la folie.

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La sous-traitance nucléaire explose

La CGT d’EDF atomise les sous-traitants

La sous-traitance nucléaire explose

En début de semaine, EDF jouait les bons élèves en transmettant à l’Autorité pour la Sûreté Nucléaire (ASN) des conclusions très rassurantes à propos de la filière nucléaire française. Pas de chance, cette remise de copie intervient quelques jours après un accident survenu à Marcoule dans le Gard, au Centre de traitement et de conditionnement de déchets de faible activité (Centraco). Sur ce site géré par le groupe EDF, le 12 septembre, l’explosion d’un four d’incinération a tué une personne et en a blessé quatre autres.

Plusieurs enquêtes de l’ASN, de l’Inspection du Travail et la gendarmerie sont en cours pour déterminer les causes de cet incident nucléaire. Mais dès à présent, les différentes personnes travaillant sur place, avec lesquelles nous nous sommes entretenues, expliquent le drame par une gestion approximative de la maintenance, fondée selon eux sur une multiplication des sous-traitants. Ces derniers travaillant le plus souvent dans des conditions préoccupantes. 350 personnes sont employées au Centraco, 210 relevant de contrats de travail passés par le groupe EDF et 140 relevant de plusieurs entreprises de sous-traitance.

Externalisation des risques et multiplication ubuesque des intermédiaires

Concernant la maintenance, auparavant gérée par une filiale d’Areva, STMI, elle est à présent sous l’égide de deux entreprises différentes : Endel, filiale de GDF-Suez pour la maintenance mécanique et SPIE Nucléaire pour la maintenance électrique (( qui a remplacé en 2004 Polinorsud, filiale de STMI, elle-même filiale d’Areva )). De manière générale, la maintenance est moins coûteuse quand elle est sous-traitée.

José Andrade, délégué CGT de la centrale Cruas-Meysse et sous-traitant du nucléaire depuis une trentaine d’années, explique :

Le but de la sous-traitance, c’est surtout de diluer les responsabilités. L’entreprise sous-traitante a toute la charge sur les épaules et il y a moins de garanties pour les salariés. En externalisant les risques, celui qui délègue écarte toute responsabilité pour l’avenir.

Un accident sur site est comptabilisé dans le nombre d’accidents de travail du prestataire. Et la comptabilité des accidents de travail reste à zéro chez l’entreprise donneuse d’ordre à qui appartient l’installation. Les nomades du nucléaire, comme se surnomment les sous-traitants, subissent les nombreux intermédiaires pour les tâches à effectuer. Un familier du site de Marcoule, nous confie, sous condition d’anonymat :

Le personnel permanent demande à intégrer les équipes de Socodei (NDLR : l’entité juridique du groupe EDF chargée de Marcoule) depuis longtemps. Sans les intermédiaires, l’entreprise gagnerait en efficacité et perdrait moins de temps.

Les deux entreprises en charge de la maintenance placent ainsi des salariés sur Centraco qui évoluent ensemble sous la direction d’un même chef de service du groupe EDF. Qui à son tour doit gérer les résultats des deux sous-traitants, de la simple action de maintenance à l’arrêt technique.

Contrats de maintenance et redistribution des habilitations

Conséquence de ces délégations : une mauvaise organisation et l’obligation d’effectuer des tâches dans des délais raccourcis, parfois en une semaine au lieu d’un mois. Au quotidien, les salariés subissent de concert le stress dû à la charge de travail et les manœuvres en sous-effectifs. Le groupe EDF délègue mais exige de ses sous-traitants que l’installation soit accessible et en fonctionnement 99% du temps. Le 1% restant correspond à l’immobilisation pour maintenance.

Pour Manu Joly, secrétaire général CGT de l’union locale du site de Marcoule, les modifications des relations contractuelles n’arrangent rien :

La durée des contrats de sous-traitance est maintenant passée de 1 à 3 mois. Quand on pouvait avoir des investissements, sur la durée, ou même une volonté de remise aux normes, c’est avant tout parce que les contrats étaient longs. Ce qui n’est plus le cas maintenant. Et l’installation a réintégré certaines manipulations de maintenance, qu’elle sous-traitait jusqu’à présent.

La maintenance, nerf de la guerre pour les exploitants comme pour les sous-traitants, comprend pour les quelques employés de la SPIE DEN et de ENDEL Suez, les gros arrêts techniques, la grosse maintenance.

Causes-conséquences d’un conflit social

Stress, sous-effectif, revendications salariales qui ne sont pas entendues, les griefs ne manquent pas contre la direction et les intermédiaires nombreux rendent les négociations parfois complexes. Mais sous-traitants et permanents s’accordent à trouver la situation tendue. Ce qui explique les différents conflits qui ont éclaté sur Marcoule. L’année 2007 a été marquée par la décision d’Areva (( départ effectif en avril 2010 )) de quitter la Socodei. Les employés de la filiale de maintenance d’Areva ne demandaient qu’à être intégrés dans les nouvelles équipes d’EDF. Mais avec la garantie de conserver 100% de leurs salaires. Un proche du site explique :

Pour certains, passer chez EDF c’était la panacée !

Pourtant, depuis cette réintégration, régulièrement, les employés de la filiale d’EDF essaient de quitter la Socodei et ses conditions de travail pour l’usine voisine Eurodif Production, détenue par Areva. Sans succès ces derniers temps puisque l’usine fermera ses portes en fin d’année 2012 et sera démantelée à partir de 2016. “On n’embauche plus” confirme une responsable.

Côté sous-traitants, même constat de tension avec en décembre 2010, la décision de la direction de SPIE de la mise à pied d’un de ses salariés. “Sans autre raison qu’un manque de budget pour la prestation, le montant du contrat avait été revu à la baisse.”, avance José Andrade. Après une semaine de grève des salariés de SPIE, le directeur de Centraco est allé à la rencontre du syndicaliste pour lui expliquer qu’il ne pouvait pas intervenir en faveur du salarié :

Concrètement, il ne pouvait pas parlementer avec la direction de SPIE, ses sous-traitants, au risque de faire preuve d’ingérence.

Dans la chaîne d’intervenants on se renvoie la balle mais tout est à la charge de l’entreprise sous-traitante : de la réalisation et de la maintenance de l’ouvrage à la résolution des conflits. Et la fiabilité passe après.

Crédits photos :

Illustrations par Marion Bourcharlat pour Owni

Photos via Flickr: Joséphine Chaplin [cc-by-nc-sa]

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La CGT d’EDF atomise les sous-traitants

Les excès de patriotisme d’Areva

Il y a près d’un an, au mois de juin 2010, le groupe Areva a pu vendre une de ses entités à un duo d’industriels français, Schneider et Alstom, mais au terme d’un arrangement secret très contestable, comme le montre un document obtenu par OWNI. La société Areva Transmission et Distribution, filiale dédiée à la transmission et à la distribution d’électricité, a en effet été cédée à cette paire française à la barbe de deux acheteurs étrangers, General Electric et Toshiba. Alors que ce dernier avait formulé la meilleure offre dans les négociations.

Demande d’exclusivité

Ainsi, dans un courrier du 30 novembre 2009 portant la mention “strictement personnel et confidentiel”, les responsables d’Alstom et de Schneider s’engagent auprès d’Areva à “porter les améliorations nécessaires à leur offre” – donc éventuellement à la faire coïncider avec celle des autres prétendants – si le géant du nucléaire leur garantit d’être les seuls acquéreurs. Ce courrier adressé à Jean Huby, alors directeur de la stratégie d’Areva, ressemble à un contournement des principes d’une saine concurrence entre les différents industriels en lice pour reprendre cette filiale.

Un représentant d’Areva a expliqué à OWNI que le dépôt des offres a été clôturé le 9 novembre et que la négociation poussée a commencé avec le consortium le 30 du même mois, sur demande du Conseil de Surveillance d’Areva. Ce que nuance fortement le document reçu par Jean Huby et mis en ligne ici.

AlstomSchneider

Courrier d’Alstom et Schneider, adressé à Areva, fin novembre 2009

L’histoire de cette opération financière remonte à janvier 2004. Le secteur Transmission et Distribution d’Alstom est vendu à Areva pour 913 millions d’euros. Selon des témoins, la demande est à l’époque appuyée par Nicolas Sarkozy pourtant ministre de l’Intérieur, de la Sécurité intérieure et des Libertés locales. À l’origine, la vente de cette branche, la plus rentable, sert à renflouer les caisses et faire survivre les autres divisions. Le PDG d’Alstom, Patrick Kron, et Anne Lauvergeon, déjà à la tête de la multinationale, s’y opposent. Mais ni l’un ni l’autre n’obtiennent gain de cause et Areva, détenue à plus de 90% par l’État, rachète finalement la branche d’Alstom en 2004.

Problèmes de cash

Mais un EPR à Flamanville et une centrale en Finlande plus tard, Areva doit trouver des liquidités le plus rapidement possible. La vente de Transmission et Distribution – Areva T&D – est la solution la plus efficace. En juillet 2007, plusieurs acheteurs se proposent. Fin septembre 2009, les candidats en lice sont le japonais Toshiba, qui offrait plus que les deux autres, l’américain General Electric et un consortium constitué d’Alstom, spécialiste des infrastructures de transport et d’énergie, et Schneider, spécialiste français des équipements électriques. Ces deux derniers déposent leur dossier commun en juillet 2009.

Pourtant, en novembre 2009, le comité de groupe européen – CGE – estime que l’offre de rachat du consortium français est “celle qui présente le plus de dangers pour l’emploi”. Bruno Blanchon, membre du CGE, déclarait lors d’une conférence de presse de l’époque :

Aucune des trois offres n’est valable du point de vue des salariés, et la pire de toutes c’est bien celle d’Alstom et Schneider.

Alors que les salariés s’inquiètent des conséquences, des accords vont se signer plutôt rapidement.

Le choix du 100% français et une négociation pour les salariés

Alstom et Schneider Electric obtiennent donc que le secteur revienne pour une partie à Alstom et l’autre à Schneider. Un ancien salarié du groupe confie à OWNI :

Il fallait que ça reste en France. On entendait cette phrase dans les couloirs. La branche qu’on avait racheté à Alstom rapporte le plus de liquidités, et de façon rapide.

Toshiba et General Electric écartés, Alstom et Schneider ont donc raflé la mise. Non sans être intervenus en amont et de façon confidentielle. Ils ont su bien s’allier pour obtenir la garde du bébé. Voire négocier.

Les salariés, malgré les garanties des accords de branche signés le 5 juillet 2010 – après discussion lors d’une réunion du Comité de Groupe Européen le 17 décembre 2009, soit 15 jours seulement après avoir demandé par courrier l’exclusivité à Areva – craignent surtout pour leur avenir.

Accord Europeen Alstom Schneider FEM.5juillet10.FRENCH.official

Accords de branche négociés avec le Comité de Groupe Européen, juillet 2010

Un ancien salarié d’Areva explique ainsi leurs craintes en interne :

On a surtout peur de perdre la synergie qu’il a été possible de développer depuis ces dernières années. Passer d’Alstom à Areva puis à Alstom Grid ou Schneider en 7 ans ne permet pas de garder une continuité, une entente entre les équipes. Et est-ce que des accords de branche peuvent garantir réellement de conserver son emploi ?

La cession effective au 1er janvier 2011, Areva Transmission et Distribution, véritable “poule aux oeufs d’or” a été négociée aux dépens de l’activité la plus rentable de l’entreprise, sous le manteau.


Crédits photo : Fotolia @Chandelle, avec adaptation de Loguy pour Owni /-)

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Areva court après le cash

Une du mercredi 12 octobre 2011, illustration de Marion Boucharlat pour Owni /-)