Internet, ce sacré couteau suisse

Il s'avère que selon l'endroit où l'on se trouve le couteau suisse n'a pas les mêmes fonctions et, pire, quand vous voyagez au sein même de l'Union européenne, le tire-bouchon peut ne plus fonctionner tout court.

Il y a peu de temps l’Internaute – l’utilisateur d’Internet donc – pouvait lire que « notre mai-68 numérique » était devenu « un grille-pain fasciste ». Internet, en dehors d’être la tartine au milieu du grille-pain ou le grille-pain lui-même, #quandjaicompris, est aussi une sorte de gigantesque couteau suisse multifonctions. Or, il s’avère que selon l’endroit où l’on se trouve le couteau suisse n’a pas les mêmes fonctions et, pire, quand vous voyagez au sein même de l’Union européenne, le tire-bouchon peut ne plus fonctionner tout court. Parce que vous avez dépassé les frontières légales de l’utilisation de votre couteau suisse. Retirons à ça quelques fonctions non ternies par les frontières, à savoir votre boite mail Gmail ou Yahoo entre autres et les réseaux tels que Facebook, Twitter etc. Qui malgré le mercantile de la chose, restent la lime à ongle ou le cure-dent dudit couteau.

couteau suisse 1

La plupart du temps, vous ne vous rendez pas compte que les frontières rendent certaines fonctions de votre couteau suisse inutilisable. C’est en étant amené à vadrouiller hors des frontières physiques qu’on se rend compte que oui, Internet a aussi des frontières DIGITALO-NUMÉRIQUES.

Clips partout, argent nulle part !

Quelles fonctions a ce couteau suisse ? Il vous permet de faire des recherches d’itinéraires piétons ou métro ou bus. Il vous permet de communiquer avec vos proches quand ils sont loin. Il vous permet aussi d’acheter sur Le bon coin un téléphone portable quand le votre vient de rendre l’âme. Aussi, il vous permet de vous distraire. En somme il vous facilite quelque peu la vie.

Imaginons. Vous passez quelques temps à la frontière française. Prenons la Belgique. Vous voulez regarder un super clip qu’un de vos amis vous a pingué sur Twitter (pour ma mère : un copain m’a envoyé un lien qui, quand on clique dessus, m’amène à un morceau de musique sur Youtube). Vous avez Y chances sur X = Z, Z étant la probabilité, de tomber sur un clip non géo-bloqué. Soit si Y = 1 et X 3, Z=0,33. En restant simple, une chance sur trois de pouvoir lire le lien. Sauf que votre outil n’est pas configuré par vous-même mais par des ayants droit d’ayants droit.

Vous ne déterminez jamais tout seul votre chance de pouvoir ouvrir cette bouteille avec ce tire-bouchon du couteau suisse. Déçu vous êtes obligé de mettre un marque page sur merveilleux clip pour penser à y revenir au moment de votre retour en France. Certains trouveront ça normal. D’autres pas. Ces « d’autres pas » ont trouvé des moyens de contourner les frontières de votre couteau suisse. On peut connaitre les ficelles, mais s’en servir reste parfois complexe.

Peut-être que l’impression d’absence de frontières n’aide pas à prendre conscience des droits territoriaux, sans doute même. Mais dans ce cas, puisque nous n’avons individuellement aucune prise sur la négociation de ces mêmes droits, il manque une mention « Attention profitez-en, on a négocié des droits avec untel ou unetelle, on sait pas qui paye et on sait pas qui va être payé tellement le système est complexe, et du coup c’est valable seulement en France ».

couteau suisse 3

Non seulement l’accès  à votre outil est géré par d’autres personnes que vous mais en plus on vous accuserait presque d’être « obligé » de pirater : la récente décision de bloquer Allostreaming en France et de le déréférencer du Google.fr est symptomatique. Vous n’avez pas accès au même contenu que vous soyez ici ou là. Votre couteau suisse utilise (enfin vous utilisez une fonction moteur de recherche) quelque chose qui là encore n’est pas configuré par vous mais par une entreprise. Google souvent pour les moteurs de recherche, mais aussi Yahoo! et Bing. Pourtant, il existe des équivalents, peut-être un peu moins séduisant que l’algorithme de Google, certes. Mais là encore, les récentes ou moins récentes modifications des fameux géants du web font que la sérendipité n’existe plus : logué sur votre compte Gmail / Google, vos résultats sont déterminés en fonction de qui vous êtes et de vos précédentes recherches. L’ensemble des modifications tend à refroidir certains et certaines mais pas encore suffisamment.

Votre couteau suisse est un véritable outil de travail et de loisir : vous prenez des notes sur votre bloc-notes numérique, vous communiquez avec des collègues via mails ou chat, vous mettez votre playlist musicale à l’apéro le vendredi soir et vous surfez sur les réseaux à la recherche d’articles intéressants à lire. L’ensemble est fabriqué par les internautes – vous êtes le produit, le contenu, les données – et modelé par les états et entreprises. Vous vouliez regarder le dernier clip d’Untel ? C’est presque mort.

Et ma grand-mère, blablabla.

Là où fondamentalement la distorsion entre le marché (Internet aujourd’hui) et l’outil devient terrible pour Internet, c’est que soit on ne s’en rend pas compte soit on contourne ces limites. Finalement quelle est la meilleure solution ? Être obligé de passer par des chemins détournés ou laisser tomber.

couteau suisse 2

Ne pas s’en rendre compte, c’est ne pas essayer d’aller chercher une série US en streaming parce qu’elle sort deux ans après en France. C’est aussi ne pas aller en pays francophone et frontalier pensant avoir accès aux mêmes choses que vos petits camarades en France. Ne pas s’en rendre compte c’est ne pas avoir eu l’occasion de se confronter à un système ubuesque pour lequel vous payez des droits que vous ne pouvez pas embarquer avec vous. C’est comme le bon vieux temps des CD musicaux ou DVD que vous ne pouviez (pouvez ?) plus lire dans votre lecteur graveur de DVD ou ordi avec lecteur graveur parce que le CD ou DVD étaient protégé contre la gravure. On ne sait jamais avec l’internaute, dès fois qu’il voudrait faire un marché noir de La petite sirène offert à sa nièce pour quand elle est chez lui. C’est un peu laisser tomber mais pas parce qu’on a pas envie, plus parce qu’on ne sait pas.

Passer par des chemins détournés suppose de s’y connaitre a minima. Arrêtons de croire que, comme le fameux « hacker » du sondage du Grand Soir 3, nos grand-mères pourraient le faire.

Dans dix ans peut-être que les grands-mères pourront. Ou peut-être pas. Notre vision est déformée par l’endroit où nous vivons et le milieu dans lequel nous vivons. Donc passer par des chemins détournés suppose soit d’être très curieux et d’avoir du temps, soit d’appartenir déjà à un milieu qui s’y connait. Pensez-vous vraiment qu’en dehors des milieux urbains CSP/CSP+ les internautes se posent la question de savoir qui a décidé quoi et comment ?

Pour que l’ensemble des internautes, et de fait l’ensemble de la population française, ayant un accès à Internet, ait l’impression que son couteau suisse est universel et qu’il peut effectivement s’en servir partout, il faut qu’il soit informé, sensibilisé. Comment, je n’en sais fichtrement rien. Mais ça suppose d’être didactique et de montrer, chacun, nous, pourquoi c’est important de laisser le moins possible aux plus puissants à la fois nos données et  la fois la configuration de notre couteau suisse. Ça implique que quand on est face à un problème, qu’on fasse appel à un ami qu’il nous montre et qu’on fasse ensuite circuler l’information. Un peu comme quand vous allez vérifier deux ou trois trucs sur certains forums et que vous parvenez à sauter par dessus l’obstacle. Et là, peut-être qu’Internet tel que je l’ai connu il y a 17 ans redeviendra ce qu’il a été à ce moment-là : un formidable outil d’ouverture et de communication – établir une relation avec autrui.

Illustrations FlickR CC By-nc-sa Bulbocode909 et Elsa

Relecture attentive @Reguen

2 commentaires

  1. DarkRedman

    Je trouve cet article intéressant car il soulève des sujets tels que les « frontières numériques », le problème de la censure (qui n’en est pas vraiment un)

    Heureusement sur le plan technique la censure n’existe pas sur Internet, les « censeurs » font croire aux internautes lambdas que la censure existe. Heureusement qu’il reste relativement aisé (même pour un utilisateur non aguerri) de contourner cette « censure » et je pense que j’écrirai un article en réponse à celui ci pour détailler la technique.

    Quant à Youtube qui et un très bon exemple pour parler de frontière numérique concernant le contenu, là je met souvent en cause la majorité des utilisateurs à utiliser un site qui n’est pas éthique que ce soit Youtube mais aussi Google, Facebook et j’en passe. Car il ne permet pas d’avoir un accès au contenu qui soit égal pour tous, mais comme tout site de la sphère Google l’annihilation de la sérendipité et volontaire et stratégique et permet « d’enfermer un utilisateur dans son carcan culturel » et je dirai que c’est une forme discrète de contrôle de masse. En gros Google a bien défini notre profil le plus personnel depuis des années et il compte bien qu’on y reste dedans, pour que ce profil reste viable.

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    1. Claire

      Parce qu’il n’est jamais trop tard pour répondre … 😉
      Je te rejoins sur le fait que la censure est contournable mais qu’elle reste compliquée à contourner pour les non-familiers des outils à notre disposition. Depuis 2015, tout ça a évolué et de plus en plus d’internautes trouvent un moyen de la contourner… Concernant l’utilisation de Facebook, Youtube et autres, je te rejoins également et hélas, beaucoup d’exemples vont dans ce sens là. On est passé d’une sérendipité agréable à un chemin extrêmement balisé… C’est fou comme ce que tu disais il y a deux ans a pris de plus en plus d’importance aujourd’hui…

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