De la 3G congestionnée à la 4G ?

La 4G arrive, on l’entend ramper le long des ruelles sombres des grandes villes françaises et elle promet monts et merveilles. Longtemps que la médiatisation d’une nouvelle offre n’avait pas eu lieu. Juin 2000 en Allemagne et janvier 2001 en France, on parlait de la téléphonie du futur et de l’Internet mobile, c’était la 3G ou les licence UMTS (la 4G était déjà brièvement évoquée par les Japonais). Concernant la 4G, il est encore un peu tôt pour se prononcer. En revanche, dans les zones comme Paris, c’est bien le moment de parler de la qualité assez mauvaise du réseau 3G et téléphonique.

Paysage en croissance

Depuis une dizaine d’années, le paysage des consommateurs de data sur portable a radicalement changé : 10 millions d’abonnés 3G en décembre 2004, 14 millions en 2009, 21 millions en 2011 et 33,4 millions au premier trimestre 2013. Le nombre d’abonnés 3G a été multiplié par trois en dix ans. Selon le régulateur français des télécoms, l’ARCEP, la couverture par les trois opérateurs historiques est proche de 100%. Mais en pratique le constat est tout autre, la couverture théorique est là oui, le reste « ça dépend ».

Paris, Avenue Secrétan le 1er octobre

D’une ville à l’autre et d’un quartier à l’autre – voire d’une rue à l’autre -, le même réseau est capté différemment selon la couverture. Question de nombre d’antennes, donc de congestion : les cellules chargées de faire transiter les signaux des appareils ne sont plus en mesure dans les grandes villes, en tout cas dans Paris, d’absorber la totalité des demandes, notamment en ce qui concerne la 3G.

Historiquement les opérateurs à culture majoritairement telcos ont fonctionné dans une culture de circuit et de communication de personne à personne, majoritairement la voix. Le mode par défaut du GSM ? Le circuit switched data pour envoyer des SMS et surfer sur Internet en WAP. Un débit très faible – 9,6 KBits – qui a ensuite évolué vers le HSCSD utilisé pour la connexion en Edge et UMTS (3G). Le défi relevé du passage à la 3G / GPRS a amorcé le fonctionnement par paquet et, de fait, a montré à quel point les opérateurs pouvaient être au niveau : le système est complexe à mettre en place.

Alors que les consommateurs le ressentent à peine, les appels sont à présent passés grâce à un système de voix en haute défintion (AMRWB) avec lequel la largeur de bande est étendue. Idée majeure : élever la qualité c’est aussi limiter l’impression de dégradation de la qualité en cas de problème sur le réseau. Logique implacable.

Bascule technologique et changement des modes de consommation

Et la sortie du premier iPhone bouscule tout : 2G en 2007 aux États-Unis et quelques autres pays dans le monde – novembre de la même année en France -, il est rapidement suivi d’un iPhone 3G-compatible en juillet 2008. Une vraie bascule technologique pour Yann Rousse, professionnel des technologies mobiles, qui raconte :

Un ingénieur de RIM a récemment témoigné de ce qu’ils avaient ressenti au moment de l’annonce de la sortie de l’iPhone. De l’incrédulité. À l’époque, aucun fabricant ne pensait qu’Apple serait capable de faire ça.

Un plus grand nombre de gens a eu accès au réseau 3G. Pour Yann Rousse, “Il faut se rappeler que la 3G n’avait été initialement lancée qu’avec, comme critère différenciant pour les opérateurs, les appels en visiophonie et une vague augmentation des débits”.

Les consommateurs sont datavores même quand ils n’ont pas leur smartphone dans la main, sur Androïd comme sur iPhone.

Paris, Gare du Nord le 30 septembre

Et les antennes actuellement installées sont équipées de cellules suffisamment grandes pour couvrir un grand nombre de personnes sans avoir énormément de cellules à poser. Pour Free par exemple, une centaine d’antenne peuplent Paris quand elles sont un peu moins de 400 pour Orange qui sert aussi aux clients du premier.

Des macro cells – forte puissance – sur les toits de Paris absorbent toute la consommation mais dans certaines zones denses aux heures de pointes ou tout au long de la journée – les gares et autres lieux de passages – ne disposent plus d’une capacité efficace. Dans les zones d’ombres ? Des picocells qui permettent aux ondes de se propager d’une cellule à l’autre. “Quand les cellules 3G reçoivent de trop nombreuses demandes de connexions data, elles se contractent et émettent moins fort” précise Yann Rousse qui ajoute :

Après toutes ces années, il est regrettable que l’impératif (légal, vis-à-vis du régulateur) de couverture ne ce soit pas accompagné d’une prise en considération plus empressée de la nécessité d’accroitre la capacité du réseau 3G à absorber les pics de consommation. Même si des efforts ont été fait, le schéma initial de déploiement de la 3G a été fait avec les usages que l’on connaissait de la 2G, avec donc un principe de consommation somme toute modeste et ponctuel.

Pierre Col, auteur d’un excellent blog sur ZDNet expliquait sa mésaventure lors du salon du e-commerce Porte de Versailles. Sans réseau 3G, impossible de communiquer. Le comble pour un salon du e-commerce :

“VIParis a permis aux opérateurs mobiles d’installer des micro-cellules à l’intérieur de tous ses halls du Parc des Expositions de la Porte de Versailles. […] Selon VIParis, les opérateurs mobiles ont alors la capacité, par une intervention logicielle, d’accroître la capacité de leurs bornes, en nombre de connexions simultanées, et la bande passante sortante à destination de leur réseau. C’est ce qu’ils font, mais les réseaux arrivent rapidement à saturation tout simplement parce que les prévisions de trafic réalisées il y a quelques années sont aujourd’hui dépassées, et le nombre de bornes désormais insuffisant.”

Il aurait fallu pour que ça fonctionne : augmenter le nombre de cellules – comme dans Paris à certains endroits – ou basculer le réseau 3G des opérateurs sur le Wi-Fi de VIP Paris, ce que les opérateurs ont donc refusé.

Ajouter des cellules, oui mais, il faut pouvoir gérer politiquement et socialement l’installation de nouvelles antennes. Le problème concerne aussi bien les zones denses temporairement comme des salons ou autre grand rassemblement que les zones dans lesquelles il n’y a quasi aucune infrastructure installée. Yann Rousse explique :

Quand on est sur Spotify ou Deezer en mobile, à un moment donné, il est possible de passer en Edge, à cause d’un trou ou un problème de configuration. Les cellules ont une liste de cellules environnantes à transmettre au terminal pour une prise de relais. Quand la cellule est limitée, le terminal regarde la plus proche et un passage de relai – handover – se fait entre les deux cellules. Sauf si la seconde est elle aussi saturée.

Et, visiblement, les cellules ont à présent du mal à communiquer. Celles en cuivre – d’ancienne génération – suffisaient initialement alors qu’elles avaient à gérer 4 à 5 personnes ne surfant pas de façon synchronisée. Mais aujourd’hui, les smartphones envoient des alertes en permanence (les push de l’iPhone en sont un exemple) et ils communiquent sans cesse. Pour le spécialiste : “pour contrer la congestion, on sectorise de façon de plus en plus fine et on met des fouets de picocells attachés à une macrocell, dont le fonctionnement est différent des small cells [d’une puissance intermédiaire, NDLR] et ont cet avantage d’être connectées directement au réseau contrairement à la picocell”. Et paradoxalement, “la commercialisation de la 4G renforce ce phénomène” ajoute Yann Rousse puisque la technologie qui bénéficie des investissements des opérateurs, c’est la 4G.

Le déploiement de la 4G passe donc par l’ajout de cellules, soit nouvellement fibrées, soit sur un pylône déjà câblé en cuivre, un peu moins performant. Et en déployant la 4G, à supposer que les consommateurs se ruent sur les offres proposées par les opérateurs, la 3G devrait se décongestionner sans être améliorée. #oupas

 

La carte des lobbyistes du numérique

Le numérique représente un secteur trop stratégique pour laisser les institutions et les élus européens déterminer seuls son évolution. Désormais à Bruxelles, autour des principales instances européennes, les lobbyistes des industriels du numérique occupent une place de choix, comme le montre ci-dessus notre carte interactive de la capitale européenne.

Owni a voulu ainsi cartographier les petites relations entre lobbies et institutions européennes. Manière de mettre en évidence l’hospitalité à la belge (sur notre carte ci-dessus, cliquez sur les valises noires pour visualiser les lobbyistes du numérique à proximité des bâtiments officiels).

Transparence

Selon l’ONG Alter-EU (Alliance for Lobbying Transparency and Ethics Regulation) , Microsoft fait maintenant partie des dix entreprises qui dépensent le plus pour leurs activités de lobbying à Bruxelles, avec 4 625 000 euros. Google consacre lui à ses activités de lobbying entre 600 000 à 700 000 euros quand Facebook est petit joueur puisqu’il déclare un budget de 150 000 à 200 000 euros pour la dernière année comptable renseignée.

Ces données sont issues du Registre de transparence européen, une initiative de la Commission et du Parlement européen, qui a célébré son premier anniversaire au mois de juin dernier. Cependant, son fonctionnement repose sur la base du volontariat.

Le mystère reste donc entier pour ceux qui n’y figurent pas. Les ONG les plus impliquées dans la transparence du fonctionnement démocratique militent aussi pour lui accorder un caractère obligatoire ; il pourrait par exemple être rendu indispensable pour louer des bureaux dans Bruxelles. Le porte-parole de Corporate Europe Observatory ironise :

C’est non seulement possible mais nécessaire que le registre soit rendu obligatoire. Il faut faire monter la pression pour que les entreprises soient obligées de le faire et que le registre remplisse alors sa mission première. Amazon, Apple et Bull, n’y sont pas par exemple. Pourtant ils sont présents au Parlement. Nous, on est un peu des Watch Dogs.

Sur ce point, Amazon nous a répondu que l’entreprise ne « commentait pas ce genre d’information », tandis qu’Apple ne nous a pas répondu du tout.

La transparence, maitre-mot de tout commissaire bruxellois qui se respecte, est avant tout celle de ce registre. Le principe est simple : sous stimulation de la Commission européenne, les industries, associations et diverses entreprises – au nombre officiel de 5200 environ – s’inscrivent pour y faire figurer certaines informations. Notamment le nombre de lobbyistes arpentant les couloirs du Parlement et le budget annuel consacré aux pérégrinations de leurs troupes.

La carotte pour faire accepter aux industriels de figurer dans ce registre ? Un accès rapide au Parlement, un peu comme un billet coupe-file. Nous nous sommes entretenus avec le responsable du registre, Gérard Legris, il explique :

Il n’y a pas d’obligation juridique d’inscription au registre de transparence mais c’est quelque chose qui devient incontournable. Notamment parce que c’est une condition préalable à des facilités d’accès rapides au Parlement. Les participants sont enregistrés comme des visiteurs réguliers [un simple badge en plastique, NDLR]. Aussi parce que c’est une sorte d’abonnement. Et certaines de nos commissions refusent de faire entrer des non-accrédités.

Concrètement, les organisations qui figurent sur le registre, en plus d’avoir en main un passe coupe-file, reçoivent les feuilles de route des programmes de travail de la Commission. Joli cadeau. Insuffisant peut-être pour les entreprises et cabinets de conseils qui ne se sont pas inscrits.

Ces derniers, en conséquence, ne sont pas liés à un code de conduite et à l’engagement de fournir des informations sur leur budget de lobbying ou les activités qui les intéressent au sein du Parlement et des différentes commissions.

Gérard Legris avance que « certains attendent peut-être de voir si c’est intéressant ou pas. L’avantage c’est qu’elles gagnent pour leur image avant tout. » Le registre implique quand même une bonne volonté – et une bonne foi – puisque le code de conduite signé en même temps que l’enregistrement dans les papiers de la Commission est à respecter à la lettre.

Celui qui le transgresse peut subir une enquête administrative pour violation du code de conduite et risque, en cas d’intention délibérée de fraude, une suspension ou une radiation du registre.

Il y a quelques années lors de la première initiative de registre de la Commission, le Conseil européen de l’industrie chimique, l’un des plus gros lobbyistes de Bruxelles (( et avant tout l’organisation représentative de l’industrie chimique (environ 29 000 PME et grandes entreprises du secteur chimique qui produisent plus d’un tiers de la production chimique mondiale )), aujourd’hui 71 employés déclarés au registre commun de la Commission et du Parlement, déclarait moins de 50 000 euros de dépenses inhérentes à la présence de ses salariés en activité de lobbying lors de la première initiative de la Commission. Et le CEFIC s’est fait suspendre temporairement à titre conservatoire. Aujourd’hui, ils déclarent 6 millions d’euros de frais de lobbying.

120 cabinets

La transparence n’est donc pas l’unique fonction officielle du registre puisqu’il s’agit surtout de délivrer le précieux sésame ouvrant toutes les portes ou presque du Parlement. Alter-EU a rendu public en juin dernier un rapport sur ce registre de transparence [PDF, EN], un an après son lancement. Le rapport d’analyse pointe entre autres que la liste des entreprises présentes pour exercer leur lobbying n’est surtout pas exhaustive et « au total [ils ont] identifié environ 120 cabinets qui effectuent du lobbying auprès de l’Union mais qui ne sont pas enregistrées ». Et le rapport de citer Apple, Disney, Time Warner et … Monsanto. Dans le domaine, l’ONG Corporate Europe Observatory (( Ayant pour idée première : « Exposing the power of corporate lobbying in the EU » )) travaille – entre autre – à mettre à jour les aberrations du registre. Martin Pigeon, porte-parole de Corporate Europe Observatory explique :

L’incitation à l’inscription sur le registre c’est un badge qui permet d’aller toquer aux portes sans avoir à se faire inviter par un eurodéputé ou par son assistant. Il y a un moment où l’invasion des lobbyistes était telle que les eurodéputés ne pouvaient pas travailler. Au restaurant du Parlement [cafétéria dans l’enceinte du Parlement, NDLR], vous pouviez avoir un lobbyiste qui vous tendait un dossier.

Il a donc fallu filtrer un peu tout ce petit monde pour que les eurodéputés puissent se sustenter librement et sans être harcelés par une horde de lobbyistes. Mais pour le porte-parole, à l’origine de l’ouverture du registre, il y avait bien une question d’image, non pas celle des entreprises qui signaient mais celle de Bruxelles même : ils devaient restaurer la confiance dans les institutions européennes.

« Siim Kallas, le commissaire aux affaires administratives, [aujourd’hui vice-président chargé des transports, NDLR] vient d’Estonie. À l’époque, nouveau pays membre. Et il a une grande culture de la transparence administrative », remet en perspective Martin Pigeon.

Sauf que la transparence, parce qu’elle n’est pas obligatoire, permet aussi de dire que les données manquent de fiabilité : certaines entreprises pour des dossiers précis n’iront pas négocier seule et embauchent des consultants spécialisés sur un ou deux dossiers.

Chez CEO, on les appelle parfois les « lobbyistes mercenaires » : travaillant depuis longtemps à Bruxelles, ils ont des portefeuilles de spécialités en main et proposent leurs services quand en interne on ne parvient plus à suivre. D’autres façons d’effectuer un lobbyisme plus feutré puisqu’ils ne sont que des prestataires, et que le logo de la firme pour laquelle il travaille n’est pas collé à leur nom.

Carte Sylvain Lapoix
Données Claire Berthelemy à partir du Registre de transparence.
Illustration et couverture par Cédric Audinot pour Owni /-)

Données de la drogue

Plan de pavot

Le 28 juin, les Nations Unies rendaient public leur rapport mondial sur la drogue [PDF/EN]. Des kilos de data dans le corps du texte et d’autres dans des tableurs PDF pas très lisibles. Owni a voulu constituer une base de données sur les drogues à partir du rapport 2012 de l’ONU mais aussi du précédent (( Le Guardian s’est aussi servi du dernier rapport )). À l’issue du recueil des données, nous avons pu construire un Top 10 des pays qui ont saisi le plus de drogues (en quantité) pour l’année 2010 (rapport 2012). Une carte interactive pour visualiser les frontières les moins perméables, à l’heure où même François Hollande est sollicité pour légaliser le cannabis.

Saisies

Les rapports des Nations Unies présentent un défaut : leurs données ont été récoltées par réponse à des questionnaires envoyé, sur la base du volontariat. Parfois les pays n’ont pas répondu, d’autres fois ils ont été très exhaustifs. Nous avons lu les trois derniers rapports dans leur intégralité et construit au fur et à mesure le tableau disponible ici. Si beaucoup d’infos circulent sur la consommation de drogues, rares sont les analyses se focalisant sur les saisies et sur les zones géographiques où est interceptée la drogue. Or, les données les plus complètes sont celles des saisies par pays. Nous les avons privilégiées pour bâtir cette carte interactive :




Dans le Top 10 des pays qui saisissent le plus de colis/comprimés/poudre, le trio de tête est formé par le Mexique en pôle position, suivis de près par les États-Unis et la Bolivie. À eux trois, ils représentent plus de 5000 tonnes de saisies de drogues pour l’année 2010. Amphétamines, herbe et méthamphétamines culminent pour le Mexique (avec, en 2009, la “saisie” de 191 laboratoires). Les États-Unis ont une saisie de prédilection en plus de celle identiques au Mexique : l’héroïne avec 3,5 tonnes récupérées en 2010. Et 1931 tonnes d’herbe. Suivent l’Iran avec un « petit » 429 tonnes (principalement de l’opium) et 384 tonnes pour l’Espagne (cannabis seul).

L’Afghanistan, absent du Top 10 des saisies – les données ne sont pas renseignées pour l’année 2010- mérite qu’on s’y attarde puisqu’il fait partie de la cohorte d’États avec l’Iran, le Pakistan et l’Ouzbékistan – entre autres – qui sont engagés officiellement dans la lutte contre le narcotrafic, avec les encouragements de l’ONU. Et avec sa position de leader sur le marché de l’opium (90% du marché mondial), le pays cumule entre 1518 et 3518 tonnes de saisies, toutes drogues confondues. Le porte parole de l’OTAN, Carsten Jacobson, expliquait en début d’année dans les colonnes du Monde diplomatique :

Le trafic de stupéfiants a été un facteur clé de financement pour les insurgés, mais cette source de revenus diminue […] Les opérations anti-drogue perturbent avec succès les capacités des insurgés à transformer l’opium en héroïne. Nous continuerons à étrangler leurs revenus générés par la vente de drogues illicites en 2012

Drogues de synthèse, MDMA/ecstasy

En isolant les drogues une par une dans ce même classement des pays les plus « saisisseurs », le cannabis est le plus intercepté dans ce même trio États-Unis, Mexique et Bolivie. De la même façon, les drogues de synthèse sont saisies majoritairement par les États-Unis et le Mexique, puis l’Iran dans une moindre mesure.

La forte présence des États-Unis et du Mexique n’est pas une surprise. La découverte récente de tunnels aux frontières des deux pays – pour transporter le tout – peut expliquer les saisies nombreuses aux entrées et sorties de tunnels (230 mètres de long et 1,3 mètres de haut pour le dernier découvert).

Dans les data des rapports se trouvent aussi de petites perles, notamment en poids des saisies. On peut espérer vivement que les 12 kilos d’amphétamine saisis en Nouvelle-Zélande en 2010 aient été saisis en une seule fois. Même chose pour les 63 kilos d’ectasy au Royaume-Uni en 2009. Inutile de faire déplacer beaucoup de monde pour des petites prises.

Panda

Les barons de la drogue ne roulent pas en Fiat Panda, c’est bien connu. À l’inverse des producteurs, qui, eux, sont les plus lésés de la chaîne de trafic, et dont la production (feuilles de coca, pavot à opium etc.) ne leur rapporte qu’une part ridicule du gâteau final. Tout au long du trajet qu’effectue la drogue du pays producteur au pays consommateur, les intermédiaires, qu’ils soient grossistes ou détaillants, s’en mettent plein les poches. Exemple avec les opiacés en Afghanistan en 2009 : alors que le marché global était estimé à 68 milliards de dollars, seuls 440 millions sont revenus aux producteurs afghans, pourtant principaux fournisseurs de pavot à opium. Les trafiquants afghans ont empoché 2,2 milliards et les Talibans près de 155 millions. Si les drogues de synthèse et le cannabis sont majoritairement consommés dans leurs aires de production, la cocaïne produite en Amérique du Sud est principalement à destination de l’Amérique du nord (marché de 37 milliards de dollars) et de l’Europe (33 milliards de dollars).

En Europe, ces dix dernières années, le nombre d’usagers de cocaïne a doublé et est passé de 2 millions en 1998 à 4,1 millions en 2008 (( Source : rapport des Nations unies, 2012 )).En 2009, la cocaïne a été consommée par une vingtaine de millions de personnes dans le monde (entre 14,2 et 20,5 millions) pour un marché global de 85 milliards de dollars. Des chiffres considérables pour une économie souterraine comparable en termes de valeur à celle des armes ou du pétrole. Sur ces 85 milliards, 84 ont été empochés par les trafiquants.

Il faut savoir que si les producteurs perçoivent une piètre rémunération au regard du butin final, le volume de leur production revendu à la sortie de l’exploitation n’est pas égal au volume déversé sur les marchés. Si un producteur vend 100 tonnes de feuilles de coca pour qu’elles soient transformées, c’est deux voire trois fois ce volume qui arrivera à destination. Tout au long de l’acheminement du pays producteur au pays consommateur, la drogue va perdre en pureté. En Afrique par exemple, qui tend à devenir un territoire de transit de plus en plus important pour les drogues mondiales, la cocaïne sud-américaine est coupée et divers adultérants (produits de coupe ou diluants) y sont ajoutés afin d’obtenir plus de poudre à moindre coût. Ce stratagème se répète jusqu’à ce que la cargaison arrive à destination. Ce qui explique en partie la différence de valeur entre la matière première et la matière finie.

Récolte de feuilles de coca en Bolivie

Mais si la culture de la coca est en partie autorisée en Bolivie sous la loi 1008, aux Etats-Unis, on lutte à coups de billets verts. Alors que le marché de la cocaïne et de l’héroïne est estimé à 45 milliards de dollars aux Etats-unis, le gouvernement projette d’injecter 26 milliards de dollars en 2013 dans un vaste projet de lutte anti-drogues. Le gouvernement états-unien participe aussi activement, et depuis longtemps, à la lutte anti-drogues dans des pays d’Amérique du sud, comme la Colombie à laquelle ils vont remettre une enveloppe de 155 millions en 2013. Une lutte en amont pour une cocaïne colombienne qui compte pour 90 % de la cocaïne disponible aux Etats-Unis.

Loin devant ces chiffres impressionnants, le marché du cannabis est le plus important au monde. De 125 à 203 millions personnes ont consommé du cannabis au moins une fois en 2010. Mais là où il se différencie des autres drogues c’est que le cannabis n’est pas seulement consommé dans la plupart des pays, il y est aussi cultivé. Et si la culture est avant tout locale, l’Afghanistan est aujourd’hui sur les talons du Maroc pour la production de résine de cannabis. Le cannabis y est d’ailleurs devenu plus lucratif que la culture du pavot à opium. Ainsi, en 2010, le revenu brut d’un foyer producteur de cannabis était de 9 000 dollars alors qu’il n’était « que » de 4 900 dollars pour le pavot à opium.

Méthodo

Le bilan après compilation des données dans un tableau (( Le tableau est disponible ici )) vient surtout de la méthodologie utilisée pour collecter les données par les Nations unies. Sous forme de questionnaires, les États ont été invités à répondre aux questions. Libres à eux de le faire. Ou pas.

Plants de cannabis

Mais les Nations unies se défendent :

Le marché des drogues illicites a des dimensions mondiales et requiert de coordonner les réponses sur une même échelle. Dans ce contexte, le rapport mondial sur les drogues a pour but de tenter de comprendre le problème des drogues illicites et contribuer à plus de coopération internationale pour le combattre / lutter contre.

Data Publica a publié hier les résultats d’une étude réalisée en France sur la consommation de drogues des jeunes de 17 ans par région (( Au cours de nos recherches, nous avons aussi croisé Priceofweed, une application qui permet à tous les consommateurs d’indiquer avec précision le prix de l’herbe qu’il achète. Autre façon d’utiliser le crowdsourcing. )) . L’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), en partenariat avec la Direction du Service National a sondé un échantillon de jeunes participant à la journée Défense et citoyenneté, anciennement journel d’appel et de préparation à la défense (JAPD). Un peu plus de 27 000 jeunes ont répondu sur leur façon de consommer la/les drogue(s). À toutes les échelles, le marché de la drogue et l’impact sur les populations posent question. Une occasion d’ouvrir les données concernant la drogue, sa culture et sa consommation.


Merci à Paule D’atha (Julien Goetz, Marie Coussin et Nicolas Patte), Camille Gicquel et Thomas Deszpot
Photographies sous licences Creative Commons par Fraidbouaine, Alexodus, Joaokedal et Grumpy-Puddin, édition par Ophelia Noor pour Owni

Le nucléaire enfouit ses données

Le nucléaire, c’est la transparence !

Si l’on en croit cette déclaration d’Anne Lauvergeon, l’ancienne patronne d’Areva, un datajournaliste devrait pouvoir enquêter facilement sur les données du nucléaire. La réalité est plus opaque, comme nous l’avons appris en travaillant sur les rapports de l’Autorité de sûreté du nucléaire (ASN).

Le gendarme de l’atome a pour mission de collecter les rapports que lui envoient les exploitants (EDF, Areva ou le CEA) sur chaque accident qui a lieu dans une installation. En théorie. Car si la déclaration est obligatoire et sanctionnée quand elle n’est pas faite ou faite en retard, “cela n’empêche pas l’exploitant de garder au niveau de l’installation les petites anomalies“. Théoriquement encore, il pourrait mettre à la disposition du public un fichier exploitable avec des indications précises. En effet, les formulaires sont constitués de cases à cocher et de champs à remplir : l’accident a-t-il lieu pendant une période de maintenance ? Y a-t-il eu contamination ?, etc.

Cependant, en guise de fichier exploitable – le graal du datajournaliste -, l’ASN met en ligne ses rapports depuis 2000, dont la présentation n’est pas uniformisée. Les quelques informations signifiantes sont présentées en vrac, noyées dans un fatras de précisions sans intérêt. Exemple parmi d’autres :

L’ASN n’y voit rien d’anormal :

C’est pas la même personne qui remplit le site. Il y a plusieurs divisions et plusieurs personnes. Même s’ils essaient d’harmoniser…

Pas de codeur, pas de données

Ces rapports sont semi-structurés, c’est-à-dire qu’ils présentent tous des éléments similaires qui peuvent être isolés à l’aide d’un petit programme. Un – gentil – codeur a donc pu extraire un fichier propre à 95% de quelques 1 300 lignes avec les informations suivantes : installation ; titre du rapport ; niveau de l’incident ; date du rapport ; lien vers le rapport.

À partir de ce fichier, nous avons dû constituer manuellement un premier sous-fichier se focalisant sur les incidents de contamination. Les éléments se divisent en deux grandes catégories : accident avec atteinte corporelle et accident avec une contamination vestimentaire. Nous avons listé dans le fichier, pour mémoire, les trois atteintes qui n’étaient pas des contaminations. Nous avons ensuite complété ce sous-tableau en rajoutant des indications qui nous semblaient importantes.

> Informations présentes dans les rapports :

– le site et l’INB. On entend souvent parler de façon générique de La Hague par exemple. Ce nom correspond dans le tableau des Installations nucléaires de base (INB) au site, qui regroupe parfois plusieurs installations. Par exemple « Centrale nucléaire de Paluel » atterrit dans deux colonnes : Paluel pour le site et Centrale nucléaire de Paluel pour l’INB
– l’exploitant.
– le nombre de personnes touchées.

> Informations présentes de façon aléatoire dans les rapports :

– la date de l’incident. Fait pourtant partie des items à préciser dans le formulaire.
– si l’accident a eu lieu pendant un arrêt de tranche/une période de maintenance. Même remarque que ci-dessus.
– le radioélément. Pourtant, l’exploitant dispose d’une dizaine de lignes pour décrire les conséquences réelles et potentielles.
– contamination externe ou interne (plus grave). Même remarque que ci-dessus.
– si l’incident concerne un sous-traitant et le cas échéant le nom de l’entreprise sous-traitante s’il est indiqué.

> Une colonne où nous avons isolé des extraits de rapport qui nous ont étonnées, intriguées, choquées…

Si les délais de déclaration – donc de remise du formulaire provisoire – ne sont pas respectés, l’ASN est en droit de dresser un procès verbal. À quand un procès verbal pour remplissage incomplet du formulaire ?

Échanges kafkaïens

Ni l’exploitant ni l’ASN ne nous ont facilité la tâche. Extrait d’un échange.

OWNI : Je cherchais à obtenir la liste des arrêts de tranche par centrale depuis la mise en service du premier de leur réacteur. Vous m’aviez précisé que cette liste se trouvait sur le site de l’ASN. Or se pose pour nous le problème des arrêts de tranche avant 2005, ils ne se trouvent pas sur le site.

L’ASN  : Le moteur de recherche vous permet de retrouver la liste des arrêts de réacteur. Il suffit de choisir dans la liste déroulante « Arrêt de réacteur ». Sur la droite, vous aurez alors les Options de recherche. Il faudra cliquer sur « Par date » puis « Plus de six mois ». Les résultats sont classés par anté-chronologiquement. A partir de la page 14, on peut disposer des arrêts de tranche de 2005.

OWNI : Il s’agissait des arrêts de réacteur avant 2005, plus précisément entre 2000 et 2005… Et ceux là ne sont pas sur le site.

L’ASN : Rebonjour, Je vous envoie le texte en ligne sur notre site :

http://www.asn.fr/index.php/Les-actions-de-l-ASN/Le-controle/Actualites-du-controle/Arret-de-reacteurs-de-centrales-nucleaires »

Du coup, l’ASN nous a renvoyé vers l’exploitant, EDF, pour les informations antérieures, nous avons donc appelé plusieurs centrales. Lesquelles nous ont renvoyées vers l’ASN. Finalement, un attaché de presse au siège s’est fendu d’un pdf avec les années des arrêts. Sollicité pour des informations plus précises sur les mois concernés et les arrêts moins longs sur la période 2000 – 2006, il nous a répondu :

On n’a pas gardé d’archive au-delà de la communication. On n’a pas d’informations sur des événements aussi lointains.

Le fichier final tant bien que mal constitué constitue un tableau inédit, comme nous a expliqué Cédric Suriré, doctorant en socio-anthropologie du risque et des vulnérabilités

Ce tableau est l’outil qui manque dans l’histoire du nucléaire : la prise en compte de l’homme dans l’industrie du nucléaire.


Nous remercions vivement, dans l’ordre d’arrivée, Julien Kirch (au code), les chercheurs Cédric Suriré et Annie Thébaud-Mony et Marion Boucharlat (au graphisme), sans qui ce travail n’aurait jamais abouti.

Les cartes des voeux

Nous avons donc passé les vœux de Nicolas Sarkozy et de trois candidats à l’épreuve de logiciels d’analyse sémantique. Là, le président actuel (qui n’est pas officiellement candidat) s’avère moins proche de Marine Le Pen que cette dernière ne l’est de François Hollande. Le candidat du PS et celle du FN ont prononcé des vœux rédigés selon une trame semblable.

Tous deux privilégient la première personne du singulier et utilisent un dictionnaire plein d’optimisme. Tandis que Nicolas Sarkozy articule ce discours autour de la première personne du pluriel et d’un lexique pessimiste.

L’immigration a disparu chez Marine Le Pen

Dans les propos de Marine Le Pen, la France, les Français et les citoyens dominent, sans trop de surprise. Mais la thématique hautement symbolique de l’immigration a disparu. Par un habile changement de champ lexical, sa rhétorique sur le thème de l’étranger devient moins visible. Et le vocabulaire en la matière évolue au profit des termes “européens”, “protectionnisme” et “mondialisation”. Au cœur de ses vœux, l’”espoir”, la “vérité”, le “changement” et le “bonheur”, la notion de ré-industrialisation, les “solutions” et la “vérité”.

Son lexique accrédite l’idée qu’elle porterait à bout de bras les citoyens à qui elle s’adresse, qu’elle love au sein d’une brassée de mots et d’expressions positives. Sa posture de présidente des oubliés, amenée à l’occasion du précédent discours, s’affirme ici par un usage répété de descriptions de ces Français que Sarkozy délaisserait.

Quant à sa posture personnelle dans le discours, elle paraît maintenant endosser le costume de son père. Notamment en réutilisant la première personne du singulier, abandonnée lors de son discours du 11 décembre dernier. Le “je” revient en force avec 35% des pronoms qu’elle emploie.

Avec le « je » d’Hollande

Contre toute attente, le candidat socialiste a prononcé le discours le plus proche de Marine Le Pen – au regard des outils d’analyse de leur lexique. En premier lieu, avec sa façon d’employer la première personne. François Hollande comptabilise un pourcentage de première personne du singulier dépassant les 50%. De quoi faire frémir Marine Le Pen, au “je” habituellement plutôt facile.

Ses sujets et ses expressions sont surtout proches de celles de Marine Le Pen. Le vocabulaire positif qu’il adresse aux Français fleure bon l’espoir et la confiance : « changement », « redressement », « nouveau », « confiance », « égalité »

Sarkozy, l’économiste désabusé

Dans la continuité des discours de ces derniers mois, le président consacre une partie importante de ses vœux aux difficultés financières : « crise », « économie », « confiance », « finance », « marché », « compétitivité », « croissance » et « achat » pour ne citer que ces termes. Parmi eux, les seuls dénominateurs communs avec les discours des trois prétendants que nous avons choisis d’analyser : « crise » et « confiance ».

Mais son ton se différencie nettement de celui des autres candidats dont les expressions sont plus positives que les siennes : « grave », « gravité », « épreuves », « conséquences », « difficile » ponctuent ce discours de vœux prononcé le 31 décembre. Casquette de président ou casquette de candidat, ses propos sont ceux qui s’appuient le plus sur un lexique anxiogène.

Concernant les pronoms utilisés, il modère son utilisation excessive du « je » pour d’abord offrir à ses auditeurs et spectateurs une majorité de « nous » et de « vous ». Le collectif prime sur l’individuel, le différenciant là encore de Marine Le Pen et de François Hollande.

Mélenchon cherche

Le 4 janvier, depuis le siège de campagne du Front de gauche, Jean-Luc Mélenchon insiste dans ses vœux sur sa position fédératrice au sein de la gauche. Comme en témoigne la carte suivante.

Si l’analyse des mots qui ressortent comme « non », « traité », « pouvoir », « peuple », renvoie au vocabulaire classique de Mélenchon qui s’appuie sur le « Non » au traité constitutionnel européen de 2005 pour construire son argumentaire électoral, d’autres thèmes comme « l’écologie », « l’Europe » ou « monde » peuvent paraître moins fréquent. D’autres notions comme « plus », « seul », « grand » traduisent l’usage d’un vocable inhabituel pour un candidat qui se veut proche du « peuple ». Il compense cet effet par un emploi répété du pronom pluriel « tous » pour affirmer une dimension collective dans son discours.

Dans les pronoms les plus utilisés, il emploie bien plus le “il” que les autres pronoms pour désigner Nicolas Sarkozy. Contrairement aux autres candidats, il est également le seul à se servir de tous les pronoms de la langue française.

Des quatre candidats, Jean-Luc Mélenchon est celui qui cherche le plus son électorat et parle de tous et à tous. Alors que les trois autres paraissent connaître la population cible de leurs propos. Sans l’assurance toutefois d’être entendu.

Illustration Flickr Dalbera [CC BY]

Le verbe en campagne

Les gens veulent que leur histoire leur ressemble ou au moins qu’elle ressemble à leurs rêves.

Charles de Gaulle cité dans le discours de François Hollande.

La foule réunie autour de François Hollande scande « François, président » et régulièrement le martèlera pendant plus d’une heure. Nous sommes le 22 octobre dernier, soir de la convention d’investiture de l’ancien premier secrétaire du Parti socialiste. François Hollande s’inspire du discours qui lui a été écrit, use sans abuser de digressions, d’ajout de verbiage et d’envolées lyriques. Le verbe lent, la phrase courte, il harangue les militants. Décryptage d’un long discours (( Nous avons utilisé le discours du candidat à la présidentielle 2012 disponible sur le site du parti socialiste )).

De la data

Dans les pronoms utilisés par François Hollande, trois dominent : je, il et nous (( dans le « il » sont comptés les « il y a », « il est temps », etc. )).

Mais utilisés différemment au cours du discours, on perçoit plutôt une alternance du je et du nous. Quand le candidat à la présidentielle n’utilise pas le je, il s’exprime à la première personne du pluriel. L’utilisation des pronoms, corrélée avec le temps, donne l’infographie suivante et met en évidence une alternance.
Dans le graphique, le violet correspond aux « moments » du discours où le je et le nous sont prononcés tous les deux, l’un plus que l’autre selon les moments. Par exemple, dans le cas le plus à droite en fin de discours, on peut entendre François Hollande prononcer 3 nous et 8 je.

Concernant les références (thématiques) employées dans son discours d’investiture, globalement, il reste très neutre et fidèle à sa volonté de faire de « l’éducation [sa] priorité ». Tel un ovni, le champs du rêve apparait neuf fois. Le rêve français – moqué à droite – est toujours en phase de réenchantement.

Il n’existe pas de réelles différences, significatives, entre les références ou notions utilisées et les substantifs. Reviennent à des positions quasi identiques France, français, gauche, jeunesse, croissance, président. Le candidat de la gauche déchirée par les primaires socialistes est là où on l’attend.

Lors de notre précédent article sur l’analyse sémantique des discours, ceux des candidats de la présidentielle de 2007, Ségolène Royal, candidate du parti socialiste, usait de la même manière que Nicolas Sarkozy de l’alliance des verbes vouloir et pouvoir. Cinq ans plus tard, François Hollande a mis de côté l’idéal méritocratique à tendance droite « quand on veut on peut », pour laisser plus de place à l’agir avec les verbes « faire » et « venir », les auxiliaires être et avoir mis de côté. Et l’ouverture sociale chère à la gauche est présente aussi, « permettre », « proposer » et « donner » comme trois valeurs du socialisme.

À la découpe

Un peu moins de 6 000 mots pour à la fois remercier militants et élus, parler au « peuple français », tacler la droite et Nicolas Sarkozy et présenter ses principes et ses engagements. Son discours mélange les références : mai 68, les Indignés d’aujourd’hui, les grandes figures de la gauche. Et en s’adressant au peuple français, il ratisse large :

J’ai entendu la plainte des ouvriers, brisés par l’injustice de décisions qui les frappent motivées par le seul profit. Des employés, qui expriment, parfois dans la honte, leur souffrance au travail, celle des agriculteurs qui travaillent sans compter leurs heures pour des revenus de misère, celle des entrepreneurs qui se découragent faute de pouvoir accéder au crédit, celle des jeunes qui ne sont pas reconnus dans leurs droits, celle des retraités qui craignent, après les avoir conquis, de les perdre. Celle des créateurs qui se sentent négligés. Bref, la plainte de tous ceux pour lesquels nous luttons, nous les socialistes.

Son discours est découpé en quatre parties inégales. Commençant par s’adresser au peuple français, il enchaine avec sa propre histoire et raconte la Corrèze et ses mandats. La transition qu’il utilise pour amener le sujet Président actuel, Nicolas Sarkozy, et la droite, passe… par la crise en Europe ou comment sauter d’un point de vue micro à une explication macro : l’Europe en berne est gouvernée par une droite « au pouvoir dans 21 pays sur 27 », Merkel et Sarkozy à la barre des accusés. L’avant-dernière étape de son discours est consacrée à un focus sur la France et la « prétention » du président sortant et son impuissance à régler la crise. Centré sur un seul homme.

Accablant Nicolas Sarkozy – de façon plutôt courte comparée au reste de son discours -, noyant son mandant sous les dettes chiffrées, la perte de confiance, les niches fiscales et les « promesses bafouées », il change soudain de ton et de registre. Il accuse pour mieux exhorter et confier l’espoir qu’il a dans « une France d’aujourd’hui » et dans les Français qui la composent. Cette partie du discours, la plus longue, pendant qu’il expose ses différents « principes » et « pactes » (vérité, volonté, démocratie, éducation, etc.), laisse malgré tout en filigrane, une comparaison avec le constat – amer compte tenu du ton utilisé – qu’il fait du mandat de la droite de ces cinq dernières années. Et avec l’Europe, la France et la gauche pour clôturer son discours, le clap de fin « propose » et « donne rendez-vous ».

Pour celles et ceux qui seraient tentés, la vidéo :

Discours de François Hollande à la convention… par PartiSocialiste


Illustrations Marion Boucharlat et Geoffrey Dorne
Article réalisé avec l’aide de Birdie Sarominque pour la partie statistique.

Le sens caché des discours

L’utilisation de logiciels d’analyse lexicale sur les discours (( Les discours des candidats sont disponibles ici : Données par candidat ))des candidats à la présidentielle de 2007 met en évidence quelques surprises. Car l’analyse mathématique de leur langue, de leur parole au jour le jour, montre qu’ils abordent souvent des sujets éloignés des thématiques auxquelles leur personnalité publique est associée (( manquent à l’appel Arlette Laguillier, Frédérique Nihous et Philippe De Villiers dont les discours de candidature ne sont pas disponibles ou introuvable » )). À la veille de l’échéance de 2012, ce retour sur expérience devrait nous inviter à écouter avec distance les discours de la prochaine présidentielle.

Un peu comme si les règles du marketing politique gouvernant l’écriture des discours se trouvaient mises à nu. Confirmant l’impression que ces interventions – largement mises en scène dans les meetings – ne consistent pas à approfondir les thèmes que les candidats sont supposés incarner. Mais davantage, par de savants dosages, à séduire des électeurs qui ne se seraient jamais reconnus dans tel ou tel candidat.

Une gauche plus à droite

En traitant les discours avec un logiciel de text mining – technique statistique permettant d’automatiser le traitement de gros volumes de contenus texte, en isolant les tendances et les sujets évoqués par les candidats – trois des candidats à la présidentielle 2007 se détachent des autres. L’infographie ci-dessous (cliquez pour voir en grand format) répertorie visuellement les thématiques principales des orateurs. À l’image de leurs convictions, les discours sont plutôt représentatifs de leur vision politique du pays, à quelques exceptions près.

Pour Nicolas Sarkozy, les thématiques du travail, de l’école, des moyens, des enfants, de la République et de la morale sont majoritaires. Fidèle à sa vision du « travailler plus pour gagner plus » et de son idée d’une République méritocratique, son long discours aura eu tendance à noyer l’auditeur dans des valeurs républicaines, chères à l’hyper-président.

Malgré tout, le candidat du slogan « ensemble tout devient possible » est en lien avec celui qui s’est auto-proclamé candidat des maires de France, Gérard Schivardi. Notamment sur les questions concernant l’Europe et Maastricht et sur l’importance de l’école, et un peu plus à l’écart, l’importance des parents, de la démocratie et des droits. Schivardi se démarque par ailleurs sur le thème de l’égalité et… des amis. Contrairement à Jean-Marie Le Pen, opposé à Nicolas Sarkozy, dont les principales problématiques tournent autour de la nation, du peuple, de la victoire (notamment celle de Valmy cité quinze fois) et des Français.

Plus étonnant, la sécurité – ou l’insécurité – est une occurrence qui se retrouve souvent dans la bouche des candidats de l’extrêmegauche (Marie-Georges Buffet, José Bové et Olivier Besancenot). Et que Ségolène Royal utilise une dizaine de fois. La gauche abandonne ainsi certains de ses thèmes et intervient sur le sujet phare de l’ancien ministre de l’Intérieur.
Autre surprise de ce text-mining : en associant au sein de ce groupe « à gauche » différents mots, ressort « Ensemble tout devient possible » le slogan de l’UMP.

Diversité quantitative

Avec Tropes, autre logiciel d’analyse sémantique, le style du discours peut être défini et permet d’aborder le point de vue qualitatif de leur prose respective. D’abord le style diffère selon qui prononce son discours. Ensuite la répartition quantitative des noms, verbes et adjectifs n’est pas la même. La majorité des candidats de cette présidentielle-là a adopté un style argumentatif, défini par le logiciel, comme étant celui qui discute, compare ou critique. Les candidats étant majoritairement opposés à la droite en place, les critiques et la discussion sont la suite logique de leur argumentation.

Quand la narration prime dans le discours de Dominique Voynet, José Bové adopte lui un style descriptif et reste dans la position de constat. Quant à Nicolas Sarkozy, en position de force, il est le seul à user d’un discours énonciatif, soit “qui établit un rapport d’influence ou révèle un point de vue”.
Correspondant finalement à ce qu’il est possible d’observer en règle générale chez ces candidats ou au sein de leur parti.

Deux catégories de candidats se distinguent concernant l’utilisation des pronoms. Si Nicolas Sarkozy, Jean-Marie Le Pen et Ségolène Royal ont un langage plutôt centré sur le « Je » (à relativiser pour le cas de Ségolène Royal et Jean-Marie Le Pen qui couplent le Je et le Nous mais qui figurent tout de même juste derrière Nicolas Sarkozy), les autres sont plus modestes. Les premiers usant et abusant de la première personne du singulier. Je, donc.

Et ceux qui ont l’esprit d’équipe (José Bové, Dominique Voynet et François Bayrou) et s’expriment surtout avec la première personne du pluriel (Nous).

À noter que Dominique Voynet et José Bové n’utilisent que très peu la première personne du singulier.

Dans la catégorie nombre de mots : la palme d’or du candidat le plus prolixe est attribuée à l’actuel Président de la République, qui le 14 janvier 2007, Porte de Versailles, a tenu en haleine son auditoire avec 8 233 mots. Suivi de très loin par Ségolène Royal et son discours, prononcé trois jours après, qui comptabilise 4 045 mots. Soit la moitié. Sur la dernière marche du podium monte Jean-Marie Le Pen, qui le 20 septembre 2006 au moulin de Valmy, abreuve ses auditeurs de 3781 mots.

Viennent ensuite Gérard Schivardi, Dominique Voynet et François Bayrou avec respectivement 3 423, 2 289 et 1 812 mots. Quant à Olivier Besancenot et José Bové, leurs deux courts discours tiennent en 1 586 et 1 390 mots. Ou un cinquième et un sixième du discours de Nicolas Sarkozy.

Quand on veut, on peut

En triant le nombre de verbes par leur fréquence, être et avoir reviennent le plus souvent. Ensuite pour Olivier Besancenot et Gérard Schivardi, falloir et avoir remportent tous les suffrages. José Bové reste en marge avec être, vouloir et devoir dans son trio de tête.

Mais ce qui correspond le plus à ce que les candidats représentaient il y a cinq ans tient souvent en un seul verbe, le plus emblématique du personnage. Aussi, si le charismatique Jean-Marie Le Pen utilise sensiblement les mêmes verbes que ses concurrents de l’époque, son trait de caractère qui le différencie est incarné par… le verbe incarner.

De la même manière, Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal et Olivier Besancenot (Gérard Schivardi également) ont en commun la notion du vouloir/pouvoir, à rapprocher de la maxime « quand on veut on peut » et d’un idéal méritocratique. Le trio José Bové, Dominique Voynet et François Bayrou sont plutôt dans le « faire » que le falloir.

Le mot de la fin

Dans certains discours, à l’exception de ceux José Bové, Ségolène Royal et François Bayrou, le seul nom propre est prononcé est… Nicolas Sarkozy. Un indice pour déterminer quel sera le prochain Président de la République : chercher dans les discours de candidature de la présidentielle 2012 qui est cité le plus par chaque candidat.


Données qualitatives traitées par Birdie Sarominque avec le logiciel DTMVic5.2 développé par Ludovic Lebart, ancien directeur de recherche au CNRS. Pour la méthodologie, le tri des données a été effectué en sélectionnant les occurrences supérieures à 7 pour chaque mot.

Infographie réalisée par Marion Boucharlat.