Areva embarque la presse

Hier, 8 novembre, le groupe Areva organisait un voyage de presse sur le chantier de l’EPR en Finlande, pour faire oublier ses nombreux ratés. Un aller-retour d’une journée par avion privé en forme d’opération de séduction. OWNI est monté à bord pour observer la communication d’Areva autour de la fabrication de son EPR, Olkiluoto 3 (OL3).

Le retard sur le chantier finlandais dépasse deux ans. Les pertes sèches du contrat, pointées du doigt par le rapporteur spécial Marc Goua, sont estimées à 2,6 milliards d’euros, selon Pierre Aubouin, directeur financier du groupe sur place hier. Quant aux pertes assumées par les co-contractants, Siemens et Areva, elles avoisinent les 3 milliards d’euros.

Dans ce contexte, la priorité est de redorer le blason du consortium franco-allemand auprès des analystes et journalistes invités. Autre enjeu de taille pour Areva : le projet de fabrication d’un quatrième EPR sur la même île. L’appel d’offre de Teollisuuden Voima Oyj (TVO) pour la construction d’OL4 n’est pas officiel, mais cinq candidats sont en lice. Dont le constructeur français.

Un étalage de chiffres et de projets

Le menu du voyage express est un plan comm’ bien huilé : un étalage de chiffres et de projets de la part de TVO, l’équivalent finlandais de l’EDF français, un déjeuner-briefing avec Jean-Pierre Mouroux, le chef de projet de l’OL3 et une visite chronométrée et au pas de course des différentes parties du réacteur en petits groupes de salariés, journalistes et analystes.

Dans un amphithéâtre moderne, deux cadres de TVO présentent leur site. Installations en marche, modernité de leurs procédés, place importante à la sûreté, le discours est bien rodé. Une télécommande laser pointée sur un power-point accompagne la cadre de TVO dans son éloge sur leurs solides installations. Quelques questions fusent dans l’assemblée. Une des deux responsables martèle :

L’EPR entrera en service en 2014 (( NDLR : mise en service prévue à l’origine en 2009 )) .

Concernant le contrat avec Areva et Siemens, verrouillage rapide. TVO, le client réputé compliqué, répond laconiquement :

Nous ne commentons pas le retard ni ses coûts.

Malheur à ceux venus pour éviter les réponses conventionnelles. Rien de plus que ce qu’aurait pu expliquer une plaquette de communication en papier glacé ne filtre ici. Les relations sont visiblement tendues. Un porte-parole d’Areva confirme : « Et encore, ça va beaucoup mieux qu’il y a quelques temps ». Mais le temps est compté et la visite guindée doit se poursuivre.

L’amertume du français

Dans un préfabriqué d’Areva, la soupe de présentation continue. Jean-Pierre Mouroux, successeur de Philippe Knoche, l’ancien chef de projet de l’OL3, oscille entre explications techniques, justification des coûts et confiance pour l’avenir. Mais TVO vient de confirmer une mise en service de l’EPR pour la fin de l’année 2014 – cinq ans après la date de mise en service initiale. De quoi titiller la curiosité des journalistes.

À l’entrée du site, un compteur digital d’heures travaillées et de journée sans accident prévient le visiteur : 6ème jour sans accident. Alors après une belle démonstration d’un projet pharaonique, par sa taille, le nombre d’ouvriers et son coût, Mouroux martèle pour les sceptiques :

Ce chantier représente 36 millions d’heures travaillées sur le site depuis la début de la construction de l’EPR.

Mais des documents sont attendus par l’ASN finlandaise, la Stuk, en provenance de TVO. Et TVO les attend du côté d’Areva. Commence alors une énième joute verbale entre les journalistes et analystes et le chef de projet. Quid des documents sur le contrôle commande à remettre à la STUK ? La tension entre TVO et Areva se palpe :

Nous sommes en train de les remettre à jour. Mais TVO met du temps à les envoyer.

Et TVO, l’inspecteur des travaux finis, continue d’en prendre pour son grade :

Le pourcentage de contrôle d’Areva est modulable au sein du consortium. Celui de TVO et de la Stuk aussi. Sauf que ces deux derniers ont tendance à augmenter leur part de contrôle pour passer du simple contrôle à une surveillance.

Mais le temps imparti aux questions est – rapidement – écoulé. Et en petits groupes sous l’égide d’un salarié d’Areva, la visite des différentes parties du réacteur commence. Dans les couloirs et les souterrains de l’EPR, des ouvriers salariés ou sous-traitants travaillent à ce que l’EPR avance. Et rapidement. Un salarié se réjouit : « Vous vous absentez une semaine du chantier et vous remarquez tout ce qui a pu être fait. Nous avançons. »

On l’aura compris, OL3 avance tant bien que mal. Le message est passé. Mais subsistent des questions sur la possibilité d’un consortium Areva/EDF pour OL4 et l’étendue des dégâts des finances concernant le retard entre autres. Question à laquelle l’équipe d’Areva répond :

Les retards concernant OL3 n’auront que peu d’incidences sur les provisions.

Un ordre de grandeur sans doute.


Photos via FlickR CC [by] bolkm [by-nc-nd] marcovdz

Le nucléaire en grève

Selon des informations obtenues par OWNI, demain matin, entre 11 heures et midi et entre 13 et 14 heures, les salariés d’Areva FBFC à Dessel en Belgique, effectueront un débrayage de deux heures au moins pour protester contre les fermetures et les licenciements prévus par les dirigeants du groupe Areva.

L’annonce de la fermeture de leur site, employant 152 personnes, avait fait grand bruit le 25 octobre dernier et déclenché une avalanche de communiqués contradictoires des syndicats. Selon ces derniers le groupe voudrait se séparer de 3 000 salariés sur 41 000 restants (ils étaient 79 000 fin 2009).

À en croire le groupe et le gouvernement, il s’agit de restaurer sa capacité de produire de la monnaie sonnante et trébuchante pour combler le gouffre financier que représente l’EPR finlandais d’Olkiluoto. À commencer par réduire les coûts d’exploitation et la masse salariale du groupe.

La direction du groupe dément la suppression des postes, mais il n’en reste pas moins un doute sérieux quant au reclassement des 152 salariés de la filiale. Et les sites dont l’activité est la même qu’à Dessel : Pierrelatte et Romans en France mais aussi Lingen en Allemagne seraient directement menacés par cette fermeture.

La fermeture de l’usine de Dessel répond à cette nécessité de gagner quelques euros. Pourtant selonune étude du cabinet de conseil Secafi qu’OWNI a consulté, et remise à l’entreprise, la branche combustible d’Areva a surtout subi :

la tension de la relation avec EDF en vue des re-négociations de volumes [de combustibles, NDLR] concernant 2013/2017 : volonté supposée de l’opérateur de réduire la part de marché d’Areva.

Areva n’aurait pas besoin de fermer le site mais de renégocier ses contrats avec EDF. Question de rentabilité à moyen terme à résoudre en négociant mieux. Mais en plus des relations tendues, l’étude montre qu’en 2010, “les volumes EDF ont été inférieurs à l’engagement contractuel.”

Si Dessel ferme, c’est avant tout parce que le site a pour principal client EDF. L’usine Melox reprend en interne son activité d’assemblage du combustible MOX dans le courant de l’année 2013. Et contrairement aux deux autres spécialistes de l’assemblage de combustibles – Romans et Lingen – Dessel n’a pas d’autre client que le royaume d’Henri Proglio.

Pire encore :

Avec une capacité industrielle qui se révèlerait limitée sur Romans […], les trois sites [NDLR : Romans, Dessel et Lingen] seraient nécessaires pour passer l’année 2015.”

Et l’étude de conclure qu’aucune décision de restructuration ne devrait être prise avant la fin de l’année 2012. Pourtant Luc Oursel n’est pas engagé dans cette voie-là. Après la création de la filiale mines – qui permettrait l’entrée du Qatar au capital -, la démission subite du PDG allemand Ulrich Gräber qu’il justifie officiellement par son âge (( de source interne, il s’agit plutôt d’un désaccord sur l’absence de communication au sein des équipes dirigeantes )) et la vente récente de la filiale Canberra fabriquant des appareils de radioprotection entre autres les confettis du groupe et les salariés sont en passe d’être répandus et/ou vendus un peu partout.

Alors que la dernière grande réunion du groupe a eu lieu fin octobre, le plan d’action stratégique doit être rendu le 12 décembre prochain. Mais déjà, selon des informations internes, l’avenir ne parait pas radieux pour les salariés : le départ de Jean-Cyril Spinetta du conseil de surveillance se confirme, les mines et leur baisse de valeur plombent les finances, des nouveaux retards sur OL3 sont à attendre, la filialisation des mines permettraient l’ouverture du capital au fonds Qatar et … à un fonds chinois et, surtout, le Koweit serait inquiet de la baisse de valeur des actions du groupe et menacerait de retirer ses parts.


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