Areva trop intelligente

Tout commence début 2010, lorsque plusieurs dirigeants d’Areva commandent une enquête à une société d’intelligence économique, Apic, soupçonnant un des cadres de s’être enrichi sur le dos du groupe avec la bénédiction de la patronne, Anne Lauvergeon. OWNI s’est procuré de nombreux échanges entre Areva et cette petite structure, éclairant les soucis actuels du géant du nucléaire.

Car la saga judiciaire qui a débuté entre Anne Lauvergeon – qui a quitté ses fonctions en juin 2011 – et son ancien groupe, Areva, repose en particulier sur ce rapport établi par Apic, contestant le bienfondé d’une importante opération financière, l’achat d’UraMin. Une entreprise propriétaire de mines d’uranium en Afrique, achetée à prix d’or par Areva en 2007, et aujourd’hui au centre de toutes les polémiques.

Sur le fond, difficile de prendre au sérieux les allégations portées contre Anne Lauvergeon et certains membres du groupe dans le rapport d’Apic. D’ailleurs, en interne, entre mai 2010 et le début de l’année 2011, le rapport n’avait provoqué aucun remous ; ne contenant aucune preuve matérielle autre qu’un livre disparu et des liens menant vers les pages internet du site d’Areva. Juste de quoi alimenter des rumeurs. Jusqu’à ce que Sébastien de Montessus, qui vient donc d’annoncer sa démission de son poste de directeur de la branche minière d’Areva, ne s’en serve comme catalyseur pour commander cette fois une mission d’espionnage à une officine privée suisse, Alp Service. Cette fois, la limite de la légalité est franchie en surveillant le couple Lauvergeon. En épluchant agendas et appels téléphoniques, sans rien trouver de probant d’ailleurs pour étayer les supputations du rapport Apic.

Catimini

À ce jour, le départ précipité de Sébastien de Montessus pourrait en annoncer d’autres. Puisque dans les faits, d’autres hauts responsables d’Areva ont cautionné le travail d’Apic, à l’origine de toute l’affaire, comme le montrent les différents documents. Comprenant propositions, devis, contrat, facture et diverses notes internes.

Les noms de plusieurs dirigeants y apparaissent, tels Thierry d’Arbonneau, responsable de la Direction de la protection du patrimoine et des personnes, Gérard Arbola, membre du directoire, Nanda Nègre, chef de marché en charge du secteur protégé au sein de la Direction des Achats, Olivier Grégoire, directeur de l’intelligence économique du groupe. Et le service finance-gestion pour faire entrer cette enquête dans les bonnes cases de la comptabilité.

Un premier mail du 27 janvier 2010 permet de dater la construction des soupçons. Il prévient laconiquement du lancement d’une étude sur l’acquisition d’une autre société minière, Swala, dont un des actionnaires n’est autre que Daniel Wouters, l’intermédiaire d’Areva au cours de l’acquisition d’UraMin. Les commanditaires le soupçonnent de s’être précédemment enrichi sur le dos d’Areva.

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Très vite, les échanges entre Marc Eichinger, dirigeant d’Apic contacté par Areva et les représentants du groupe s’intensifient. Jusqu’à la présentation d’un devis et une « demande d’achat » – de l’enquête – dans les registres comptables le 9 février 2010. Laquelle va s’étendre à l’acquisition d’UraMin. L’intitulé ne laisse pas de doutes : “recherche d’information à la demande de la BU Mines”. Le tout validé par Olivier Grégoire et Thierry d’Arbonneau entre autres.

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Le contrat est parachevé le 23 février 2010. Pour 20 000 euros hors taxes, signé par les deux parties, comme en témoigne le document du service achat d’Areva. La commande de prestation d’intelligence économique à Marc Eichinger est naturellement accompagnée des conditions générales d’Areva, comme pour un banal contrat de prestations de service.

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Conséquences

Le rapport, accusateur et manifestement soupçonneux, est remis le 5 avril à Areva. Dans les quelques pages de l’analyse d’Apic, Marc Eichinger est formel et à charge. La direction d’Areva – et de fait Anne Lauvergeon – a manipulé et dupé l’Agence des participations de l’État (APE), Bercy, et même EDF (un temps sollicité pour UraMin) :

La direction d’Areva a manipulé les représentants d’EDF et sans doute également Bercy de la même manière. Depuis le début tout est faux et il n’est pas question d’aborder une autre cible qu’UraMin. Il ne peut s’agir d’une erreur humaine individuelle ou collective.

Après réception du rapport et lecture des conclusions, Thierry d’Arbonneau met dans la boucle Gérard Arbola, membre du directoire, lequel se défend aujourd’hui d’avoir été mis au courant. Dans les conclusions que Thierry d’Arbonneau propose, ne sont mentionnés ni Apic, ni Marc Eichinger. Même si ses analyses sont reprises. En conclusion de la note interne, il explique :

– L’achat d’Uramin soulève beaucoup de questions et de suspicions […]
Risques :
Si un expert se penche sur le dossier et les documents cités, il pourrait relever :
– un conflit d’intérêt avec l’activité minière indépendante de D.W. [Daniel Wouters, NDLR]
– le personnage de D. W. et son recrutement dans le groupe.
– Les bénéficiaires de la vente d’Uramin
– La diffusion d’informations erronées au marché.
– L’exactitude incertaine des bilans.
– Les conséquences économiques

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Au sujet du rapport d’Apic, son auteur, Marc Eichinger a tenté de se justifier en expliquant le contexte de l’époque. Il a notamment confié au Parisien :

Il y [avait] un faisceau d’indices sérieux et concordants qui démontrent qu’Areva a été victime d’une escroquerie. […] En 2006, Daniel Wouters, vétéran de la finance minière, se retrouve du jour au lendemain à la tête de la division mines d’Areva. D’ordinaire, quand une entreprise de ce calibre cherche un responsable, le processus est long. Mais Wouters connaissait le mari d’un cadre dirigeant, dont je ne peux dévoiler le nom.

Pourtant dans ce rapport qu’Areva a payé 20 000 euros, aucune preuve de la culpabilité des uns ou des autres dans le rachat de la petite société minière. De simples supputations. Depuis, un courrier du 19 janvier 2012 émanant d’Areva a intimé à Marc Eichinger de se taire dans les médias.

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L’affrontement entre Anne Lauvergeon et l’actuelle direction d’Areva devrait connaître d’autres développements, rapidement. Contacté dans le cadre de cet article, les représentants Areva n’ont pas souhaité s’exprimer.


Illustrations et couverture par Marion Boucharlat pour Owni /-)

Le rapport qui amnistie Areva

Mine d'uranium
Un rapport daté de mars 2010 de la société de conseil suisse Assistance Petroleum International Capital, récemment découvert, dédouane la direction d’Areva à propos de l’acquisition de la société UraMin. Les commanditaires de ce document cherchaient à évaluer le bienfondé du rachat d’UraMin – une entreprise à capitaux canadiens mais immatriculée aux Îles Vierges britanniques, et dont le fondateur Stephen Dattels traîne une réputation de « spécialiste des coups en Bourse« . Selon ce rapport, un cadre supérieur d’Areva, dont le nom est cité plusieurs fois dans le dossier, serait seul responsable des mauvaises évaluations de la valeur d’UraMin.

Cet homme – ainsi que sa fille gérant une société minière basée à Dublin – a fait l’objet d’opérations de surveillance de la part d’Alp Services, la société de renseignements privée qui espionnait à la même période Anne Lauvergeon et son mari. Le cadre d’Areva aurait intentionnellement transmis de fausses informations à l’ex-présidente d’Areva pour provoquer cet achat.

À l’époque, Anne Lauvergeon avait besoin de sécuriser l’approvisionnement en uranium du groupe et cherchait un conseiller pour racheter des mines en Afrique. C’est là qu’en 2006, elle aurait recruté ce banquier franco-belge. Deux autres sociétés étaient également en lice pour être achetées, plus chères mais exploitées, contrairement à UraMin, qui ne disposait pas encore de permis d’exploitation pour certaines de ses mines.

Marc Goua, député du Maine et Loire et chargé par Jérôme Cahuzac, président de la Commission des finances de l’Assemblée Nationale d’enquêter sur les finances de la filière nucléaire française, avance à tâtons sur cette acquisition troublante d’UraMIn :

Ce qui parait probable, avec tout les bémols possibles, serait que [le responsable d’Areva en question] ait mené les négociations tout seul et que du côté d’Areva et de l’Agence des participations de l’État (APE), il y ait eu un manque de vigilance. L’APE avait refusé une participation dans une mine en Australie quelques années avant, alors que l’opération aurait pu être une belle opération.

Le dossier, truffé de fausses informations, transmis à Anne Lauvergeon pour l’acquisition de la petite société minière, n’est pas le seul point noir de cette affaire. Ainsi, rien n’explique encore pourquoi l’expertise faite par SRK Consulting à la demande d’UraMin pour convaincre Areva de la racheter, n’ait donné lieu à aucune contre-expertise, ni du côté d’Areva, ni du côté de l’APE, pourtant régulateur des acquisitions.

L’ancien patron d’UraMin, Stephen Dattels, déclarait dans un communiqué de presse, disponible sur le site du groupe Areva :

« Je voudrais remercier les membres du Conseil d’administration, le management et l’ensemble des collaborateurs d’UraMin pour leur extraordinaire contribution depuis la création de la société en 2006. Leur travail et leur vision ont permis la création de plus de 2,5 milliards d’US$ de valeur en un peu plus de deux ans, faisant ainsi d’UraMin l’un des plus grands succès du secteur minier ».

Depuis le rachat par Areva en 2007, le succès de la société minière est à relativiser : UraMin n’a toujours pas été en mesure de générer le moindre bénéfice, et elle ne le pourra probablement jamais le faire.


Tour de mine d’uranium par Gael Martin via Flickr cc-byncsa

La course aux fadettes du couple Lauvergeon

Le Canard enchaîné de mercredi révélait l’espionnage d’Anne Lauvergeon par une agence privée suisse. En ligne de mire, les factures détaillées du couple et le suivi minutieux des faits et gestes du mari de l’ancienne présidente d’Areva. Le couple a déposé plainte lundi auprès du procureur de la République de Paris pour surveillance de leurs correspondances privées. Motifs de la plainte : « complicité et recel de violation du secret professionnel », « complicité et recel de divulgation de données portant atteinte à l’intimité de la vie privée » et « complicité et recel d’abus de confiance ».

Jean-Pierre Versini-Campinchi, l’avocat du couple a précisé à OWNI :

Il ne s’agit pas d’écoutes mais de demandes de fadettes. Entre février et juin 2011.

Au programme, l’épluchage non seulement des communications de l’ancienne présidente d’Areva, mais aussi celles de son mari Olivier Fric, consultant en ingénierie technique dans le domaine de l’énergie – hydrocarbures, chimie et énergie renouvelables – à Lausanne. MATRIC SA récemment immatriculée en Suisse – en mai dernier – a donc aussi fait partie du lot de factures téléphoniques et aller-retours listés minutieusement. Toujours selon le Canard, l’enquête de police privée a listé « sa vie personnelle, ses séjours en Suisse […] et même les dates de ses arrivées dans tel ou tel hôtel »« . Parcours universitaire, casier judiciaire vierge et comptes en banque compris.

UraMin et surveillance des proches de la transaction

Avec sa longue expérience dans les industries minières et pétrolières, l’ex-directeur de Mocoh Resources, ancien directeur exécutif d’Anzon Energy Ldt (compagnie pétrolière australienne et gazière cotée en bourse et récemment racheté par ROCOil) et ancien directeur du groupe de dérivés énergétiques à Total Fina Elf a aussi travaillé comme cadre supérieur chez Elf Trading. Ce qui pouvait intéresser les commanditaires de la surveillance d’Anne Lauvergeon : les conflits d’intérêts possibles avec son mari dans le cadre du rachat d’UraMin, transaction aujourd’hui jugée à un tarif exorbitant.

Les raisons invoquées de la surveillance d’Anne Lauvergeon, de son mari et de Daniel Wouters – ancien directeur du développement d’UraMin – et d’une amie de sa fille : l’achat polémique de la petite société canadienne implantée en Namibie – mais immatriculée dans les Îles vierges britanniques – entre 1,6 et 1,8 millions par Areva en 2007, affaire révélée par Paris Match. Entre le second tour de la présidentielle et le premier des législatives, alors même que les Canadiens n’avaient encore rien exploité.

La décision hâtive en a intrigué plus d’un et si le cabinet d’Eric Besson et une cellule de trois indépendants du côté de chez Areva – appartenant au conseil de surveillance du groupe – vont à leur tour enquêter séparément sur les conditions de rachat de ce qu’il est commun d’appeler le gouffre financier d’Areva, certains avaient des raisons de surveiller les allées et venues téléphoniques de l’ancienne présidente et de son mari. Juste avant sa non reconduction à la tête du groupe. De quoi chercher à savoir comment charger la mule de celle qui allait être évincée de l’entreprise qu’elle avait créée.

Partage des responsabilités

Pourtant, Anne Lauvergeon n’apparaît pas être seule responsable de l’achat d’UraMin. Pointée dans le rapport de Marc Goua qu’OWNI avait mis en ligne, la responsabilité de l’Agence des participations de l’état et la précipitation de la prise de décision en plein moment électoral, sous pression d’UraMin qui fixe alors le calendrier.

Tantôt l’urgence est décrétée, au motif qu’UraMin a fixé au 31 mai 2007 la date limite d’une opération d’achat de ses titres. Personne ne s’étonne que le calendrier puisse être fixé par le vendeur. L’urgence invoquée cache pourtant mal sa ressemblance avec les méthodes de marketing en usage dans la grande distribution à l’occasion des ventes flash de fruits et légumes. Dans ces circonstances, tout devrait inciter à la retenue, et en premier lieu le respect du temps démocratique. Pourtant l’entreprise, et les services du ministère à sa suite, paraissent au contraire placer insensiblement l’autorité politique devant le fait accompli. Le 15 juin 2007, Areva annonce une offre publique d’achat sur Uramin sur la base d’un prix de 7,7 dollars américains par action, soit une prime attractive hors dividende de 21 % sur le cours moyen pondéré vingt jours au 8 juin 2007. Le communiqué d’Areva indique que le conseil d’administration d’UraMin a jugé que l’offre « était dans le meilleur intérêt de [ses] actionnaires […] En juillet 2007, l’acquisition récente est encore qualifiée par les services de l’APE de « beau succès ». ».

Mais dans ce rachat, « d’autres intermédiaires de poids sont intervenus » selon une source proche du dossier. De quoi faire frissonner plus d’un des soupçonnés par le Canard, à commencer par Henri Proglio, François Roussely et Luc Oursel, dans le cercle restreint des dirigeants du groupe depuis janvier 2007. Pour le trio pressenti, la solution de sécurité : surveiller ses appels, ceux de ses proches et leurs aller-retours.

Refuser un poste de ministre à Nicolas Sarkozy, tenir tête à Bouygues (( en refusant la fusion entre Alstom, entreprise dirigée par Patrick Kron, et Areva )), et chercher à éviter le démantèlement de l’entreprise en conservant le modèle intégré tout en s’opposant à la filialisation des mines sont autant de prises de position qui auront couté son poste à Anne Lauvergeon. Et occasionné l’épluchage de sa vie privée.


Photo d’Anne Lauvergeon par Claire Berthelemy à Science-Po Bordeaux en novembre 2011 [cc-byncsa]

Le rapport qui punit Areva

À l’Assemblée nationale, le 21 juin dernier, le président de la Commission des finances Jérôme Cahuzac avait demandé à un rapporteur spécial d’examiner l’état financier du nucléaire français. Mardi soir, 11 octobre, une première version de ce travail présentée à quelques députés a fait l’effet d’une bombe. En 20 pages le rapporteur spécial Marc Goua dresse un bilan accablant des méthodes et des résultats financiers d’Areva et de plusieurs acteurs du secteur. Un document publié en intégralité au bas de cet article.

À le lire, on découvre des responsables qui tentent par tous les moyens de dissimuler les mauvais résultats financiers et le coût exorbitant du nucléaire. Pour continuer à prétendre qu’il s’agit de l’énergie la moins onéreuse. Exemple éloquent : celui du démantèlement des centrales et des installations qui arrivent ou arriveront prochainement en fin de vie. Le parlement avait demandé que la facture soit prise en compte dans le calcul de l’électricité. Peine perdue. Le rapporteur regrette ainsi, non sans ironie, de ne pas avoir obtenu:

une décomposition des coûts de l’électricité qui intègre le coût du démantèlement des centrales et du traitement des déchets, le ministre de l’Écologie a fourni sur ce sujet des indications certes solides et détaillées, mais incomplètes. Il signale au demeurant d’emblée que « le nucléaire est le moyen de production électrique le plus compétitif en base ». Le Rapporteur spécial voudrait être assez optimiste pour sauter aussi vite à cette conclusion. La commission Énergie 2050, à peine installée par le ministre de l’Écologie en septembre 2011, a en effet avancé le chiffre de 750 milliards d’euros pour le démantèlement de toutes les installations nucléaires françaises, soit 58 centrales. Cette instance paraît pourtant peu susceptible d’être hostile aux intérêts de la filière nucléaire, puisque les associations militant contre cette forme d’énergie ont refusé d’y être représentées.

Comprenez, si la gestion des déchets et des centrales hors d’usage est effectivement prise en compte, le nucléaire ne constitue plus seulement une source de pollution, il représente aussi un gouffre financier.

Finie l’étiquette bonne affaire

Quant à l’examen des comptes du champion de la filière, Areva, il se révèle à ce point semé d’embûches que le rapporteur spécial soupçonne certains de dissimuler des vérités qui dérangent. Dans un chapitre consacré à l’industriel, Marc Goua croit utile de rappeler une évidence :

Le contrôle budgétaire est une attribution ancienne de la commission des Finances. À quoi bon adopter des crédits, s’il n’était pas possible de vérifier ensuite l’emploi des fonds ?

Et de décrire une somme de difficultés et d’obstacles bureaucratiques avant de parvenir à consulter une comptabilité complète et fiable d’Areva et d’EDF. Avant de toucher au but.

Après diverses péripéties, les services de l’Agence des participations de l’État s’acquittent de leurs obligations envers le Rapporteur spécial en mettant à disposition dans leurs locaux de Bercy tous les renseignements et documents d’ordre financier et administratif qu’il demande. Une première visite a eu lieu le 27 septembre 2011 à 8 heures 30. L’examen approfondi des notes de suivi des entreprises a permis de réaliser des progrès dans la compréhension du bilan comptable et la politique d’acquisition d’EDF et d’Areva.

Et cette compréhension ne s’avère guère flatteuse pour le nucléaire. Ainsi, les déconvenues financières liées à la fabrication du réacteur EPR à Olkiluoto en Finlande s’apparentent à des négligences que l’on a tenté de dissimuler.

Le retard accumulé s’élève à quatre années et demie par rapport à ce que prévoyait le contrat avec l’électricien finlandais. (…) Il apparaît tout d’abord en filigrane qu’Areva s’est engagé non seulement sur la livraison d’une installation, mais aussi, dans une certaine mesure, sur la production à venir de la centrale. L’exposition d’Areva sur le dossier finlandais est donc certainement supérieure à ce qui avait été annoncé à la représentation nationale.

Dans le domaine des acquisitions, le rapporteur spécial relève des erreurs d’appréciation vertigineuses. Telles ces mines d’uranium en Namibie, appartenant au consortium UraMin, et pour lesquelles les mêmes errements sont identifiés.

Le suivi de l’acquisition d’UraMin présente les mêmes traits: forte dépendance vis-à-vis de l’entreprise contrôlée, distance critique et capacité d’analyse insuffisante, explosion des coûts pour le contribuable.

Le document explique que ces mines ont été achetées en mai 2007, en pleine présidentielle, dans un climat de précipitation entretenu par la direction du groupe. Vendues 1,6 milliard d’euros, elles étaient supposées renfermer pour 90.000 tonnes d’uranium. En réalité, on pourrait en extraire 50.000 tonnes tout au plus.

Note de présentation de Marc GOUA commission des fin du 11 octobre

Retrouvez tous les articles de notre Une, ainsi que tous nos dossiers sur le nucléaire sur OWNI:

Areva court après le cash
Les excès de patriotisme d’Areva


Image de Une par Marion Boucharlat pour Owni /-)
Illustration Flickr Paternité Gilles FRANCOIS

Le nucléaire court après le cash

Après la remise du pré-rapport de Marc Goua à la Commission des finances de l’Assemblée nationale, le patron d’Areva Luc Oursel était entendu par cette commission ce matin même. Le remplaçant d’Anne Lauvergeon, débarquée en juillet dernier, devait s’expliquer sur les finances plutôt chaotiques du groupe. Lors de l’audition il a confirmé sa volonté de conserver le modèle intégré de l’entreprise permettant le contrôle du circuit de l’énergie, de l’extraction minière à la distribution. Modèle cher à l’ancienne présidente. Entre les – rassurants – propos de Luc Oursel et la situation des mines de l’entreprise, un décalage pour le moins « étrange ».

Déjà en juin dernier était demandé à Anne Lauvergeon, auditionnée par cette même commission, le sort des mines et comment elle pouvait expliquer le scandale UraMin, rachetée pour 1,6 milliards d’euros en 2007 par Areva – et qui à l’heure actuelle ne produit rien ou presque. Une véritable perte financière que l’entreprise peut difficilement assumer, dans un contexte post-Fukushima.

La recapitalisation de décembre 2009 avait permis de trouver 900 millions d’euros (300 millions de l’État et 600 millions du fonds souverain du Koweit KIA).En juin 2010, la cession de la branche Transmission et Distribution avait rapporté quelques 3 milliards. Et début juillet 2011, les comptes du groupe voyaient arriver quantité d’euros. La Chambre de commerce international venait de condamner Siemens à payer 648 millions d’euros à Areva pour non respect des accords de sortie de leur consortium Areva NP et sa nouvelle alliance nucléaire avec le russe Rosatom (( Siemens déclare avoir depuis cessé toute activité nucléaire. Mais pas tout à fait. )).

“@Areva: cherche cash. PLZ RT”

Mais malgré ces rentrées d’argent et les commandes en cours, d’autres fonds sont nécessaires pour le fleuron du nucléaire mondial. En excluant les économies internes du plan CAP 2012 de Luc Oursel (réduction de 30% des frais de fonctionnement dans tous les secteurs), l’État, détenteur à hauteur de 90% de l’entreprise, n’a que trois solutions. Dont la filialisation des mines – Areva Mines devrait voir le jour d’ici la fin du mois d’octobre – et la cession des 26% d’Euramet pour renflouer les caisses. Ne resterait que l’émission de titres hybrides (( « Produits financiers qui mélangent les caractéristiques des capitaux propres et des titres de dettes. Parmi ceux-ci, on distingue les obligations convertibles, les obligations remboursables en action, les bons de souscription, les actions privilégiées, les certificats d’investissement, les titres subordonnés à durée indéterminée« , selon le lexique de la finance )) pour consolider les finances, mais la solution reste difficile à mettre en œuvre.

Les relations entre EDF et Areva s’étant détendues, un meilleur avenir financier et marchand semblait pourtant se profiler : les commandes de Proglio à Oursel reprenaient et Areva allait pouvoir toucher 1,1 milliard d’euros pour 32 générateurs de vapeur.

Marc Goua, député PS et auteur du pré-rapport sur les finances d’Areva affirme que :

Des provisions relativement conséquentes devront certainement encore être faites sur les mines pour faire face au recul des prix mais également aux révisions en cours sur les volumes escomptés.

Les mines représentent 12% du chiffre d’affaire en 2010 soit 9,1 milliards de dollars. Et selon une source proche du dossier, l’activité minière est celle pour laquelle le groupe voit ses plus fortes marges.

Malgré tout, Marc Goua estime que la responsabilité des tutelles d’Areva, notamment de l’APE, n’est pas minime quant à l’achat d’UraMin à 1,6 milliard d’euros en 2007. Avant tout parce que l’instance étatique a validé le marché. Et en a dit beaucoup de bien à l’époque (p.10 du pré-rapport) :

En juillet 2007, l’acquisition récente est encore qualifiée par les services de l’APE de « beau succès ».

Quatre ans après, la position de l’agence semble bien avoir changé.

Mais pour qui sont ces mines ?

En juin, la Lettre A (( Areva, histoire d’un scandale d’Etat, lien payant )) , lettre d’information sur les relations de pouvoirs au sein de la vie économique et politique française, rapportait que le conseil de surveillance d’Areva, fin mai, avait donné lieu à un “affrontement violent entre Anne Lauvergeon et les représentants des actionnaires étatiques (APE et CEA), concernant la filialisation de la division minière, exigée par les seconds mais refusée par la première.”


La lutte intense au sujet de la filière Mines entre Anne Lauvergeon et le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) et l’Agence des participations de l’État (APE) – dont le rôle est de veiller aux intérêts patrimoniaux de l’État – a pris un tournant au départ de l’ex-présidente d’Areva. Et laisse la possibilité aux acteurs institutionnels de céder une autre activité rentable du groupe après Areva T&D cédé au consortium français Alstom et Schneider.

Luc Oursel, nouveau président du directoire, est un proche de François Roussely, ancien président d’EDF et aujourd’hui président d’honneur. Roussely, ami d’Henri Proglio, l’actuel président d’EDF, est également l’auteur du fameux rapport classé secret défense rendu en juin 2010 dans lequel il préconise l’ouverture du capital de division minière d’Areva (p.10 de la synthèse du rapport) :

Pour concrétiser cette idée, AREVA pourrait apporter ses actifs miniers d’uranium à une société ad hoc dont elle conserverait la majorité et assurerait la gestion ; les autres actionnaires pourraient être des clients. En outre, une telle opération permettrait à AREVA de réduire significativement ses besoins en capitaux.

Voici la synthèse du rapport :
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La suggestion de Roussely a fait son chemin et est bien loin du modèle intégré évoqué par Oursel lors de son passage devant la commission des finances. Simple mise en œuvre du résumé du rapport. Pour Bruno Blanchon, responsable de la branche énergie atomique de la fédération mines :

La filialisation des mines est un pas supplémentaire vers la privatisation du nucléaire et surtout vers le démembrement du groupe. Elle a été faite aussi pour faire revenir le Qatar. Au moment de l’ouverture du capital, le Qatar voulait transformer tous les actifs de la holding vers les mines. On sait depuis 2007 qu’il y a une volonté de démembrer Areva. Et il y a contradiction entre ce que dit Oursel et les opérations du groupe.

L’éviction du Qatar de la recapitalisation en décembre 2010 avait déclenché les foudres d’un petit fonds d’actionnaires. Une plainte contre X – et depuis classée sans suite – avait été déposée par Déminor (( Fabrice Rémon, ancien président vient tout juste de quitter Déminor pour rejoindre l’équipe de la très charismatique Anne Méaux, chez Image 7 )) . François Roussely, avec son autre casquette de vice-président européen du Crédit Suisse, banque conseil du fonds qatari, a été mis en cause pour prise illégale d’intérêts et trafic d’influence. L’attribution d’une partie du capital d’Areva au Koweit permettait alors de réserver au Qatar la filiale Mines.

De modèle intégré, il ne reste visiblement que des mots de président. Et la cession d’une filière en cours de création avoir été amorcée.


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Le rapport financier qui punit Areva
Les excès de patriotisme d’Areva


Image de Une par Marion Boucharlat pour Owni /-)
Illustrations via flickr par Soossay [cc-by]
Photo vis Flickr d’une mine d’uranium par Alberto OG [cc-by]