Monsanto pousse ses OGM en France

Le 28 novembre dernier, le Conseil d’État donnait raison au groupe Monsanto et affirmait que la France avait violé le droit européen en empêchant l’industriel d’utiliser ses OGM. La haute juridiction annulait ainsi la décision du ministère de l’Agriculture interdisant le maïs génétiquement modifié répondant au nom de code MON 810, du groupe Monsanto.

Mais sur un sujet aussi sensible, difficile de demeurer inactif pour le gouvernement, surtout en période électorale. Le 20 février, l’État français a donc adressé une note à la Commission européenne pour réclamer une mesure d’urgence [pdf] qui permettrait de faire cesser l’utilisation et la distribution du MON 810. Faute de quoi, celui-ci pourra être massivement utilisé en France au printemps prochain.

Risque pour la santé humaine

Ce bras de fer entre l’administration et Monsanto a débuté il y a trois ans. Le 7 février 2008, l’État assène un coup aux OGM en invoquant la « clause de sauvegarde ». Cet article de la directive 2001/18 [pdf] de la Commission européenne permet en effet à un État de l’Union de suspendre l’utilisation d’un OGM alors même qu’il est autorisé sur le territoire de l’Union.
Il faut qu’existent des « raisons précises de considérer qu’un OGM […] présente un risque pour la santé humaine ou l’environnement » .

L’avis de la Haute autorité a été rendu [pdf] et permet alors à la France d’interdire la culture du maïs transgénique MON810. D’un point de vue économique, les principaux concernés sont peu ravis. Ils déposent devant le Conseil d’État les fameuses requêtes étudiées par les magistrats en novembre 2011. Lequel rappelle :

La société productrice de maïs génétiquement modifié Monsanto et d’autres requérants attaquaient deux arrêtés du ministre de l’agriculture et de la pêche : celui du 7 décembre 2007, suspendant la cession et l’utilisation des semences de maïs génétiquement modifié MON 810 et celui du 7 février 2008, modifié par l’arrêté du 13 février 2008, interdisant la mise en culture de ces variétés de semences.

La décision du Conseil d’État rendue fin novembre dernier chamboule les certitudes du gouvernement français sur le sujet : les magistrats se prononcent en faveur de la demande de Monsanto font annuler la suspension de l’utilisation du maïs MON 810 par le ministère de l’agriculture. En cause, la demande du ministère va contre la/les directive(s) européenne(s). Et surtout le ministère est déclaré non compétent pour se prononcer sur le sujet. Pas de preuve, pas d’interdiction du maïs transgénique :

Le ministre en charge de l’agriculture avait justifié sa décision de suspension de la cession et de l’utilisation du maïs MON 810 par l’attente de l’avis du comité de préfiguration de la haute autorité sur les organismes génétiquement modifiés. Il avait ensuite justifié sa décision d’interdiction de la mise en culture de ces variétés de semences par le contenu de cet avis. Cet avis relevait certains acquis scientifiques nouveaux relatifs aux OGM et dressait une liste de questions méritant, selon lui, d’être étudiées. Mais il se bornait à faire état « d’interrogations quant aux conséquences environnementales, sanitaires et économiques possibles de la culture et de la commercialisation de MON 810 ». En fondant exclusivement ses décisions sur l’attente de cet avis, puis sur ce document, le ministre n’a donc pas apporté la preuve, que lui imposait l’interprétation de la réglementation applicable donnée par la CJUE, de l’existence d’une situation susceptible de présenter un risque important mettant en péril de façon manifeste la santé humaine, la santé animale ou l’environnement.

Un spécialiste du sujet estime que les ministères sont là surtout pour « favoriser les lobbies et les grosses boites. Pour poser le moratoire du MON 810 il aurait suffit de financer des études pour prouver que ça se diffuse partout y compris dans le miel. » Un représentant du ministère de l’Écologie, préférant parler de manière anonyme, nous explique :

La position du gouvernement a été globalement constante. Ce qu’on dit sur les OGM, c’est qu’il faut une autorisation au cas par cas. La technologie n’est ni bonne ni mauvaise mais l’analyse doit être menée sur la base d’un rapport coût/bénéfice pour chaque dossier. En l’occurrence sur le MON 810, il y a des risques environnementaux qui existent. L’apparition de résistances par exemple. La toxine n’élimine pas uniquement l’espèce visée mais a un impact sur la biodiversité. S’il y a des risques environnement, on peut pas mettre en culture le MON 810. La clause a été annulée par le Conseil d’Etat parce que les documents dataient de 2008. Mais aujourd’hui d’autres documents le montrent, dont celui de l’Autorité Européenne de Sécurité des Aliments [pdf/en] datant du 8 décembre 2011.

Du côté du ministère de l’Agriculture, un porte-parole du ministre explique que « si la commission n’agit pas, le ministère prendra une mesure de sauvegarde avant les semis – mi-mars – et une interdiction nationale. »

Fixer un seuil

Mais la note du 20 février adressée à la Commission européenne n’est pas la seule demande de règlementation concernant les OGM circulant sur le territoire français. Pendant ce temps-là, dans les couloirs de Bruxelles traine un projet de décret abaissant le seuil minimal de présence fortuite d’organismes génétiquement modifiés. Non fixé jusqu’à ce jour au sein de l’Union européenne, la France anticipe et demande pour l’obtention d’une mention « sans OGM » sur les lots de semences de maïs que soit défini à 0,1% le seuil maximal des traces d’OGM.

Ce projet de décret ajoute en réalité une contrainte stipulée dans l’article 12 du décret du 18 mai 1981 (Décret n° 2002-495 du 8 avril 2002, article 6) :

Pour les semences et les plants génétiquement modifiés, une étiquette indique clairement que la variété a été génétiquement modifiée.

Dans le texte, l’article 2 précise que « les lots de semences contenant des semences génétiquement modifiées sont clairement étiquetés. Ils portent la mention : « contient des organismes génétiquement modifiés » ». Le seuil est à fixer par type de semences. Et au-delà des frontières françaises, surtout pour les importations depuis l’étranger.

Le décret en substance est actuellement dans les mains des ministères – ou équivalent – des autres pays européens pour éventuellement être modifié. Statu quo valable jusqu’à 14 mai, date à partir de laquelle la France, par la signature de son premier ministre, pourra fixer ce seuil, encore inexistant pour les semences. Pour le représentant du ministère de l’écologie, « l’idée c’est d’avoir la possibilité de semences pures, donc en définissant le seuil le plus faible possible. » Mais en pratique, Arnaud Apoteker, conseiller de l’eurodéputée EELV Michèle Rivasi, explique :

Les autorités de contrôle, en France la DGCCRF, tolèrent des traces d’OGM jusqu’à un certain seuil. Mais il est clair que sous la pression des semenciers, la Commission espère pouvoir abandonner la doctrine de « tolérance zéro » pour la contamination des semences. Ce qui revient à légaliser la contamination génétique des champs.

Que les inquiets se rassurent, les produits alimentaires ont eu droit à leur propre décret qui entrera en vigueur au premier juillet, définissant la mention « sans OGM ». Au seuil maximum de 0,1% d’OGM pour avoir droit à l’étiquette au fort pouvoir marketing : « sans OGM ».


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Le Conseil d’État ratiboise Monsanto

Ce 13 février, un agriculteur a obtenu gain de cause au Tribunal de grande instance de Lyon dans son combat contre la firme américaine Monsanto. La firme, qui fait appel, a été déclarée responsable de l’intoxication de cet exploitant qui avait inhalé accidentellement le pesticide Lasso.

Au même moment Monsanto est la cible de plusieurs requêtes devant le Conseil d’État, demandant l’abrogation de l’autorisation de mise sur le marché (AMM) de trois de ses produits. Le même jour, 13 février, dans l’une de ces procédures, le rapporteur public du Conseil d’État s’est prononcé contre l’un des pesticides les plus distribués en France, le RoundUp Express.

Le rapporteur a ainsi suivi les demandes de Jacques Maret, un agriculteur charentais anti-OGM et du Mouvement pour les droits et le respect des générations futures (MDRGF) concernant l’un des trois produits « phytopharmaceutiques » de la gamme RoundUp.

Dans ses conclusions, le rapporteur public estime que l’abrogation de l’autorisation de mise sur le marché du Roundup Express est bien-fondée.

Acceptables

En juin 2009, par courrier adressé au ministre de l’Alimentation de l’Agriculture et de la Pêche, le MDRGF avait réclamé l’annulation de cette autorisation et le retrait de la mention “emploi autorisé dans les jardins” sur les étiquettes du pesticide. Le 14 octobre 2009, le ministre Bruno Lemaire répondait que les allégations contre Monsanto ne pouvaient être recevables pour remettre en question ce produit. Stipulant que :

Les risques pour l’homme et l’environnement liés à l’utilisation de la préparation RoundUp Express pour les usages demandés en jardins d’amateurs sont considérés comme acceptables.

Déterminés, le MDRGF et Jacques Maret décidaient d’aller plus loin et de saisir les magistrats du Conseil d’État pour qu’ils examinent leurs griefs contre le désherbant.

L’avis du rapporteur près du Conseil d’État sur le RoundUp Express se fonde sur des problèmes objectifs, observés dans sa procédure d’homologation passée. Un motif qui laisse songeur. Jadis, le désherbant n’aurait pas été sérieusement évalué. Un représentant de la haute juridiction nous explique :

C’est en raison d’une erreur de droit commise lors de la procédure d’évaluation préalable du produit par l’administration. Dans l’avis qui a précédé la décision du ministre d’autoriser la commercialisation de ce produit, l’AFSSA (devenu ANSES) ne s’est pas expliquée sur la présence et le rôle dans le produit d’une des substances qui le composent ; cela ne signifie pas que la substance en question ou son association avec les autres composants du produit est dangereuse. Mais c’est une substance qui peut produire un effet propre sur les végétaux. Le rapporteur public propose de juger que l’AFSSA devait, afin d’éclairer le ministre, en faire état de manière explicite.

Étiquette

Le principe actif du RoundUp Express est une molécule : le glyphosate. Pour que ce glyphosate pénètre dans la plante, il lui faut un adjuvant. Cet adjuvant, l’acide pélargonique, est classé par l’Union européenne comme une substance active à inscrire dans la liste des composants du produit. Par l’AFSSA également. Mais ce qui n’est pas précisé sur les étiquettes du produit [PDF]. Premier manquement pour les défendeurs.

Surtout, pour les détracteurs de Monsanto, jamais le mélange adjuvant et détergent n’a été testé. Jacques Maret illustre par l’exemple :

Sans cet adjuvant, c’est un peu comme si on vous proposait un vaccin sans aiguille et sans seringue. Ni mentionné, ni testé. Pourtant une directive européenne oblige que le test soit complet et pas uniquement la molécule détergente. Chez Monsanto, on nous répond que la molécule est juste là pour accompagner le détergent.

Sur la fiche technique du RoundUp Express chez Monsanto [PDF], la molécule adjuvante – l’acide pélargonique – est étrangement présentée une substance active du mélange. François Veillerette, porte-parole de Générations Futures précise :

Sur le RoundUp express, nous avons eu la possibilité de voir qu’il y avait de l’acide pélargonique dans la composition. Classé matière active par la Commission européenne. Et donc à tester au même titre que le reste.

Toxicité non évaluée, certes, mais « c’est aussi le mélange qui doit être testé », martèle Jacques Maret, en ajoutant que « la toxicité du RoundUp Express peut être immédiate et à long terme. Elle peut provoquer des malformations embryonnaires selon une étude aux Etats-Unis chez les femmes et enfants d’agriculteurs OGM-Monsanto, qui a observé des malformations et modifications hormonales. » Si, au final, les juges du Conseil d’État suivent les recommandations et l’avis de leur rapporteur public, le ministre de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Pêche aura l’obligation de réexaminer l’autorisation de mise sur le marché du pesticide, dans les six mois suivant l’arrêt rendu par le Conseil.

Nous avons sollicité le groupe Monsanto dans le cadre de cet article, sans succès.

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Planque radioactive

Cigéo : modélisation de la zone du futur site principal, vue en surface. ©ANDRA

Entre les départements de la Meuse et de la Haute-Marne, à proximité du village de Bure, étrange ambiance. Depuis 1993, un site d’enfouissement de déchets nucléaires est en projet. Actuellement en cours de construction et baptisé Centre industriel de stockage géologique (Cigéo), il pourrait à terme confiner pendant des milliers d’années 65 300 m3 de déchets de moyenne activité et 7 910 m3 de déchets de haute activité.

15 km2 sous-terre

Pour faire accepter le projet, deux groupes d’intérêt public formés pour l’occasion achètent la paix civile en arrosant de subventions les communes et les entreprises : Objectif Meuse et le GIP de Haute-Marne. Dans l’un de ses avis rendu en janvier 2010, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), régulateur du projet, rappelle :

l’importance qu’il y a à choisir un site pour stocker les déchets de haute et moyenne activité à vie longue en vue d’une mise en exploitation du centre de stockage en 2025.

Surtout compte tenu de l’étendue du site : quelques 300 hectares d’installations en surface et 15 km² d’installations souterraines, situées à 500 mètres de profondeur dans une couche d’argile. Avec le projet Cigéo, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) cherche à réaliser un site fermé mais « réversible » pendant au moins un siècle. Cigéo devrait être construit autour du petit village de Bure, 94 habitants. Depuis 15 ans, les opposants au projet sont nombreux, qu’il s’agisse d’associations comme Bure Stop ou d’élus locaux.

L’idée d’un enfouissement souterrain des déchets nucléaires n’est pas nouvelle. En 1988, quatre départements, l’Ain, l’Aisne, le Maine-et-Loire et les Deux-Sèvres, avaient été retenus pour la création de « centres de stockages souterrains ».

Des « travaux de recherche sur le terrain » avaient aussitôt commencé. Face à une « opposition ferme et résolue d’une grande partie des populations concernées », les travaux avaient été suspendus deux ans plus tard. « L’idée de l’enfouissement est dans les cartons depuis longtemps, l’Etat a juste modifié son approche », se rappelle Nadine Schneider, porte parole de Bure Stop, association membre du réseau Sortir du nucléaire. Fin 1991, la loi Bataille sur la gestion des déchets radioactifs est votée. La porte-parole de Bure Stop soupire :

On ne parlait alors plus d’enfouissement, mais d’un laboratoire de recherche. Un projet scientifique, présenté comme porteur d’emplois et bénéfique pour l’économie des départements. C’était comme un cheval de Troie, en prévision d’un enfouissement futur.

Cigeo, modélisation de la zone d'accueil des déchêts, vue en surface. ©ANDRA

En 1993, quatre nouveaux départements sont candidats, comme en 1988 : le Gard, la Vienne, la Meuse et la Haute-Marne. Cette fois, indique Nadine Schneider, « on fait miroiter aux départements un financement très important. » Arsène Lux, maire de Verdun, était conseiller municipal à l’époque.

L’État avait choisi la Meuse parce qu’elle était faiblement peuplée. À Verdun, il y a eu un vote unanime des conseillers généraux du moment en faveur du laboratoire. Trois semaines après, l’Andra a publié une brochure qui ne laissait pas de place au doute : il ne s’agissait pas seulement d’un laboratoire, vu la taille du site, mais d’un futur centre de stockage. On nous avait roulé dans la farine.

En 1999, un décret autorise la construction de ce laboratoire de Bure, officiellement pour étudier les formations géologiques profondes où pourraient être stockés des déchets radioactifs. Pour accompagner économiquement le laboratoire, deux groupements d’intérêt public (GIP) sont donc créés : Objectif Meuse et le GIP de Haute-Marne. Deux importantes structures de lobbying ad-hoc, créées pour convaincre les élus et la population d’accepter ces projets d’enfouissement de déchets.

Chacune de ces organisations disposait à l’origine d’une manne financière de plusieurs millions d’euros par an, issue des taxes d’accompagnement et de la taxe de diffusion technologique sur les installations nucléaires (en provenance pour 78% d’EDF, 17% du CEA et 5% d’Areva) : 9,1 millions pour la Meuse et 9,2 pour la Haute-Marne. Aujourd’hui, les deux enveloppes frôlent les 30 millions d’euros chacune. C’est ce que Nadine Schneider appelle la « valse des millions » :

Depuis 13 ans, l’Andra et les GIP distribuent de l’argent un peu partout, aux collectivités locales, aux entreprises. Tout le monde est arrosé. Dans le même temps, l’Andra fait miroiter la création de 800 emplois avec la création du site, alors qu’il s’agira d’emplois extrêmement spécialisés, qui ne toucheront que peu de locaux. Quand les GIP parlent d’un « accompagnement financier », c’est un terme pour dire qu’ils achètent légalement les consciences.

Vue de la future galerie d’accès aux alvéoles de stockage de déchets de haute activité (les alvéoles sont dans derrière les portes circulaires rouges) ©ANDRA

De 2000 à 2008, le GIP Objectif Meuse a financé environ 1 400 projets et octroie aux communes les plus proches de Bure, une dotation de 400 euros par habitant – en moyenne. Le GIP de Haute Marne a quant à lui 18 communes en « zone rapprochée ». Eric Durand, l’un des maires de la zone concernée, touche 600 euros de subventions par habitant. Proche du dossier, un consultant en développement économique constate :

EDF et Areva apportent beaucoup d’argent pour appuyer la structure de recherche, mais aussi pour « dédommager » les deux départements des effets de l’installation de Cigéo. On assiste à des choses aberrantes, à des situations absolument ubuesques, des villages de 200 habitants qui voient la construction d’un passage piéton ou l’éclairage financés… Dans un village, une église ouverte deux fois par an est chauffée toute l’année. Tout cela n’est pas anodin.

Depuis 2006, une nouvelle loi entérine le projet de site de stockage Cigéo, prolongement du Laboratoire. A Verdun, Arsène Lux n’hésite pas à se déclarer « vent-debout opposé à toute notion d’enfouissement » :

Creuser un trou, jeter les déchets dedans puis l’oublier, avec les risques potentiels mais probables qui en découlent, est une insulte à nos générations futures. C’est la solution de facilité, alors qu’il faudrait explorer les possibilités de transmutation, de traitement, afin de réduire la durée de vie des déchets. Cela coûte de l’argent, mais il faut le faire, et on n’a jamais engagé d’argent pour des études dans ce sens.

Pour le maire, « le simple fait d’avoir une poubelle nucléaire entraîne un préjudice d’image pour la Meuse » qui justifie l’argent grassement distribué par les GIP.

Cigeo, stockage des déchets nucléaires, vue en coupe du futur site. ©ANDRA

La Meuse sera la poubelle nucléaire de France ! Je n’ai pas envie que l’on fasse le lien entre la poubelle nucléaire et Verdun, une terre d’Histoire, sa bataille et son message universel du « plus jamais ça ». Pour corriger le préjudice d’image, ce n’est pas 30 millions qu’il faudrait avoir, c’est beaucoup plus que ça !

Où l’on arrose la Meuse et la Haute Marne

Dans la Meuse, Verdun, situé à 70 km de Bure-Saudron, a reçu d’Objectif Meuse 30 181 euros pour l’organisation de la Foire Nationale de Verdun, l’une des « plus importantes manifestations en Meuse » en 2010. Arsène Lux déclare :

Cet argent ne me dérange pas un quart de seconde, c’est une question de justice. Celui qui entraîne un préjudice doit le corriger ! Le GIP corrige un préjudice, compense un manque à gagner parce que nous aurons moins de touristes. Mais je préférerais me passer de cet argent !

Les élus parlent d’un GIP « vampirisé » par le Conseil Général. Et pour cause : Christian Namy, le président d’Objectif Meuse, est également le président du Conseil Général de la Meuse depuis 2004. Un président mis en examen, en 2007, pour usage de faux et prise illégale d’intérêts. Il lui était reproché, par la Cour des Comptes, de nombreuses « irrégularités » concernant la gestion du Lac de Madine et de sa base de loisirs. En 2009, il avait été condamné à 3 mois de prison avec sursis et à 3.000 euros d’amende pour « faux et usage de faux en écriture publique ».

Chaque année, le département perçoit directement plusieurs millions d’euros de la part du GIP, selon Christian Namy, qui présente Objectif Meuse en termes élogieux :

Les 30 millions d’euros par an du GIP servent à développer le secteur où Cigéo sera construit. Objectif Meuse sert à accompagner les projets des collectivités et des entreprises. Entre 500 et 1000 salariés vont venir travailler sur le site, ça nécessite des fonds, c’est de l’accompagnement. Le but d’Objectif Meuse, c’est de donner un cadre de vie agréable aux salariés.

Gilles Barnagaud, premier adjoint au maire de Bar-Le-Duc, situé à 40 km du futur Cigéo :

C’est un marché de dupes. L’Etat n’assume plus certaines compétences, il donne de l’argent en compensation au département, mais il ne l’a pas remboursé à 100%. Cela avait été l’objet d’une fronde de sept départements, en 2010, qui avaient menacé l’Etat d’un procès pour anti-constitutionnalité. La situation n’a pas changé, du coup, la Meuse se sert du GIP pour mener sa politique.

Galeries du laboratoire de Bure ©E.Sutre

Jean-Pierre Remmele, maire de Bonnet, un petit village de 198 habitants, 7 habitants au kilomètre carré, situé à 500 mètres du futur site, assume totalement l’argent qu’il perçoit du GIP, même s’il s’est toujours opposé au Labo puis à Cigéo.

En janvier 2010, notre conseil municipal s’est prononcé contre Cigéo. Quand il y a eu la réunion du GIP, tous les élus regardaient leurs chaussures en me disant bonjour. Il n’y a jamais eu de consultation des élus et des habitants du département… On nous balance des valises de billets sur la table, le GIP arrose l’ensemble de la Meuse et tout le monde en profite.

En 2010, Objectif Meuse a versé à la commune de Bonnet une dotation de 104 613 euros (500 euros par habitant), ainsi que 36 209 euros pour « mettre en valeur le village par la lumière », 4801 euros pour « améliorer les accès et la desserte » de la boulangerie du village, et 13 915 euros pour restaurer deux fontaines.

Quand on voit l’état du département, vous pensez bien que les élus ne crachent pas sur cet argent. Je ne l’accepte pas pour moi, mais pour mes administrés. Notre commune a besoin d’argent, nous avons un monument historique a retaper… Mais nous ne sommes pas dupes, et ce n’est pas cet argent qui nous fera adhérer à Cigéo, bien au contraire ! A partir du moment où le site n’est pas encore construit et qu’on arrose déjà les gens de cette façon, il y a quelque chose de pas clair. Un conseiller général d’un village voisin a dit qu’il espérait que “les fonds d’accompagnement, autrement dit la dotation, seraient à la hauteur des “sacrifices” faits par les territoires”. Ça veut tout dire.

Futur stockage d’un colis de déchets de moyenne activité à vie longue. ©ANDRA

A Bar-le-Duc, ville de 15 757 habitants, Gilles Barnagaud parle d’un « effet d’aubaine ». Tous les ans, la commune perçoit plusieurs centaines de milliers d’euros destinés à financer la création d’une future gare multimodale et le Festival Renaissances, le grand évènement culturel annuel du coin. En 2010, le GIP aura distribué 143 275 euros à Bar-le-Duc pour l’organisation de ce festival.

La subvention, on aurait tort de ne pas en profiter. On nous soudoie, l’Etat essaie de nous faire passer la pilule, il tente de calmer sa conscience par une pièce de cent sous. Mais cet argent, c’est une aubaine pour un département en perte de vitesse. Ce que nous n’avons pas par le département, nous l’avons par le GIP. Mais cet argent ne nous fera pas changer d’avis : au conseil municipal, une majorité est contre le Laboratoire et encore plus contre Cigéo. L’argent, on nous le donne, on le prend, mais on ne nous achètera pas.

Bertrand Pancher, député de la Meuse, soutient l’action du GIP et Cigéo, « une chance pour le développement économique du département », et insiste sur la nécessité d’une « justice fiscale » :

L’argent part partout dans les deux départements, mais pas de façon égale entre les villages. On soutient un projet à Verdun, à 70 km de Bure, mais à Mandres en Barrois, à 4 km de Bure, il y a des emplacements, des logements disponibles, mais les chercheurs ne veulent pas venir car il n’y a pas le haut débit… Les habitants du village disent qu’on ne les aide pas assez, qu’ils ont besoin d’aide pour rendre leur village plus attractif. Il faut remettre tout cela à plat, pour éviter que certaines communes se retrouvent avec des robinets en or et des piscines, alors que la Meuse et la Haute-Marne sont des départements en difficulté économique.

Les entreprises aussi ont touché une bonne part du pactole. Certaines sans véritable lien avec le secteur du nucléaire. Au total, ce sont 85 entreprises qui ont bénéficié d’aides, le plus souvent, à « l’acquisition de matériel ». A Savonnière, les Fromageries Bel ont touché de 363 316 euros pour construire un nouveau garage. A Fains Véel, à 52 kilomètres de Bure, le Laboratoire Dentaire Etienne s’est vu financer son matériel de production à hauteur de 13 398 euros.

La Haute-Marne n’est pas en reste. OWNI a obtenu la liste des subventions allouées aux entreprises et communes du département sur l’année 2011 : plus de 300 aides allouées à des projets divers et variés pour les communes, proches ou non du laboratoire d’enfouissements de déchets de Bure.

Puits d'accès au laboratoire de Bure en cours de construction. © P.Demail

En 2013, un débat public est prévu. Pour Nadine Schneider, de Bure Stop, « ça ne changera sûrement rien ». La militante critique un « habillage de communication », un projet où « tout est écrit d’avance », et où les élus locaux, « qui disaient oui au Labo mais non à l’enfouissement » dans les années 1990, ont accepté la notion de « stockage réversible » :

Dès le début, il n’y a eu aucune vraie consultation de population, à part quelques petites réunions, qui étaient tout sauf de la consultation. Il y a bien eu un débat public en 2005, mais tout était déjà réglé avant le débat, alors que des études disaient que l’enfouissement n’avait pas le vent en poupe auprès des citoyens. Le « stockage réversible », c’est un terme inventé, un jeu de sémantique, alors qu’en réalité, il s’agit d’un stockage définitif.

En 2015, l’Andra remettra au gouvernement et à l’ASN (Autorité de sûreté nucléaire) une demande d’autorisation de création du site Cigéo. Si la demande est acceptée, « le GIP sera remplacé par des investissements, entre 10 et 15 milliards d’euros pendant trente ans », explique Bertrand Pancher. « La question est de savoir où iront ces investissements. Il faut que l’argent soit partagé équitablement, notamment pour installer dans de bonnes conditions les futurs salariés du site. » Et d’avouer à demi-mot l’intérêt des conseillers généraux lors de la présentation du projet du Laboratoire de Bure :

Il y a 15 ans, on ne parlait pas clairement du sujet du stockage, on parlait du Labo de recherche. Il y a eu un lobbying des conseillers généraux, qui ont vu là une manne financière importante. Ils ont dit « on s’est battus pour accueillir cet équipement, on veut que ça nous revienne ».

A terme, « Cigéo générera en contrepartie des retombées fiscales pour les collectivités, des impôts et des recettes », se réjouit Bertrand Pancher, qui réclame néanmoins des « garanties » lors d’un « véritable débat public » en 2013, quant à la sécurité du site d’enfouissement.


Illustrations  ANDRA.FR, tous droits réservés ; Photos par E.Sutre, P.Demail et Studio Durey pour l’ANDRA, tous droits réservés.

Couverture : déchet nucléaire vitrifié par PNNL Pacific Northwest National Laboratory (CC-byncsa)

Are-vah en hindi dans le texte

Le port de Sakrinate a une économie prolifique. 1er port de pêche de la région, il fait face au plateau de Jaitapur convoité pour l'installation du complexe nucléaire. © Micha Patault/Picture Tank

Le projet de centrale nucléaire d’Areva dotée de deux réacteurs EPR ((réacteurs nucléaires de troisième génération : https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9acteur_pressuris%C3%A9_europ%C3%A9en )) dans la ville de Jaïtapur, en Inde,  a poussé le photojournaliste Micha Patault à s’intéresser de plus près à la question. Son projet de documentaire, est malicieusement intitulé ARE-VAH, interjection qui signifie « oh putain » ou « oh la la » en hindi. Un reportage au long cours sous forme de road-movie, commencé en 2011 pendant la catastrophe de Fukushima. Le jeune réalisateur repart sur le terrain dans deux semaines, avec la preneuse de son Sarah Irion. Une collecte de fonds est organisée sur Kiss Kiss Bank Bank pour soutenir le son projet. Entretien.

Comment est née l’idée de ce documentaire ?

L’Inde est un terrain que j’appréhende bien, je m’y rends depuis 10 ans, je parle hindi couramment. Je l’ai étudié car je voulais connaitre cette société. J’ai travaillé ensuite sur les conséquences de l’affaire Bhopal pendant 4 ans. C’est aussi à ce moment là que je me suis rendu compte que la photographie pouvait avoir un impact, être documentaire.
À mon retour, je me suis ensuite penché sur la question du nucléaire à plusieurs reprises. J’ai d’abord été aux États-Unis à Richland, ville berceau du nucléaire, où j’ai réalisé un webdocumentaire,Atomic City. Mon but était de comprendre l’origine de l’épopée nucléaire. Puis, je suis revenu vers le cas français et j’ai documenté la transition énergétique pour le compte de Greenpeace. J’ai alors imaginé une trilogie sur le nucléaire, en plongeant d’abord dans le passé comme à Atomic City, dans le présent à Jaitapur, et dans le futur.

Pourquoi faire de Jaitapur le symbole du présent nucléaire ?

C’est important de symboliser le présent par l’acte et pour moi c’est Jaitapur. Sans aucun jugement de valeur par rapport à Fukushima évidemment, car on est face à quelque chose de très grave. Mais je trouvais plus intéressant de symboliser le présent nucléaire par les décisions des états et la responsabilité des entreprises dans le cadre d’un futur projet de centrale comme à Jaitapur, plutôt que par les conséquences d’une catastrophe comme celle de Fukushima. L’idée était de prendre le contre-pied de ce désastre japonais en travaillant sur la question indienne sachant que nous, français, sommes actuellement dans cette problématique. C’est Areva, et des banques françaises comme la BNP [La BNP – entre autres – devrait prêter à l’état Indien pour l’achat des EPR, NDLR] et les contribuables français qui sont directement impliqués dans ce projet indien. Et ça rejoignait ma logique de recherche et la logique temporelle dans cette chronologie du nucléaire. Plus tard, je me consacrerai au troisième volet du futur sur les déchets nucléaires. Mais ce qui me presse aujourd’hui c’est de traiter, surtout pendant cette période d’élection présidentielle, la question du nucléaire.

Les pancartes anti-nucléaires sont confisquées par les autorités. Cinq villages doivent être évacués, mais les habitants résistent et se mobilisent. Village de Madban. ©Micha Patault/Picture Tank
Vous étiez à Jaitapur lors de la catastrophe de Fukushima. Quelles ont été les réactions des Indiens ?

Les gens en Inde sont très au fait de Fukushima. J’étais à Jaitapur quand la catastrophe est arrivée. Je me rappelle de Pradip, leader d’un petit groupe, qui m’appelle et me dit : « c’est peut-être notre chance ce drame. Ils vont abandonner le projet ! » Fukushima a provoqué un énorme raz de marée médiatique en Inde. Le projet nucléaire de Jaitapur et la catastrophe de Fukushima étaient partout dans les médias. Mais il faut déjà beaucoup de force pour lutter contre son gouvernement d’état.

Vous repartez dans deux semaines, une collecte de fonds est lancée sur Kiss Kiss Bank Bank, qu’est ce qu’il vous manque pour avancer dans l’enquête ?

Pour le moment, je n’ai que des constats de faits. J’étais là-bas en mars 2011, j’ai recueilli les témoignages de plusieurs personnes, des pêcheurs, des leaders locaux, des institutionnels comme Greenpeace et l’activiste anti-nucléaire Vaishali Patil. Mais je veux aller plus loin. J’ai des questions qui demandent à être démontrées. Par exemple, si cette région est aussi sismique qu’ils le prétendent alors pourquoi le projet a-t-il été accepté ? Sur l’échelle de l’Inde, la région de Jaitapur est classée niveau 4 sur les 5 zones. Depuis la signature de l’accord avec la France, la zone a été re-classée au niveau 3. Pourquoi ? Je voudrais aller interviewer le spécialiste de cette question qui se trouve à Delhi. Côté financier et partenariats, des négociations sont en cours sur le son avec des radios. Et pour le web-documentaire, Picture Tank m’aide sur la levée de fonds et dans la recherche d’un diffuseur et d’un producteur. La collecte de fonds sur KissKissBankBank servira uniquement à financer le reportage à venir.

Quelle trame narrative avez-vous envisagée pour construire le webdocumentaire ?

Je suis d’abord parti d’un constat. À Jaitapur j’ai vécu et senti une grande pression policière. Le terrain était très compliqué, j’ai du me cacher. Je portais constamment mon topi musulman ((https://en.wikipedia.org/wiki/Taqiyah_%28cap%29)), avec ma barbe, pour me faire passer pour un local. Les gens ont peur, on le sent. Une zone entière va être dépeuplée et cinq villages vont être évacués. La pression est forte. Pour me déplacer jusque cette zone il m’a fallu prendre de gros risques. Et je sentais que j’en faisais prendre aussi aux gens qui me côtoyaient. C’est en racontant cette expérience à mon retour en France que des personnes m’ont fait réaliser que le plus intéressant était de montrer cette pression et cette peur sur place. En le vivant soi-même. Du coup, j’ai réfléchi à comment je pouvais montrer cela de manière humaine. C’est à ce moment que m’est venue l’idée du protagoniste local qui mènerait l’enquête à mes côtés sous la forme d’un road-movie à travers ces différents lieux, entre le Bhopal et Jaitapur.

Pravin Gavankar est président du Jahnit Seva Samiti, leader de la lutte anti-Jaitapur. "Les autorités répriment sévèrement notre mouvement pacifiste. J'ai fait plusieurs séjours en prison et nous sommes régulièrement menacés." Village de Madban. ©Micha Patault/Picture Tank
Pouvez-vous nous en dire plus sur ce protagoniste et sur le point de vue adopté ?

Je n’ai pas l’habitude de partir en équipe et écrire me prend beaucoup de temps. Je travaillerai avec Sarah Irion qui est preneuse de son et rédactrice. La troisième personne est donc Sanjay Verma, un indien, totalement engagé dans l’histoire de Bhopal que j’ai rencontré en 2011. À la fois victime et acteur majeur, il a perdu toute sa famille dans la catastrophe de Bhopal à l’âge de trois ans. Il a 29 ans aujourd’hui, fait des études à Delhi et se trouve à la tête d’une association, Students for Bhopal. Sanjay se bat au quotidien pour faire reconnaitre les droits des indiens et la responsabilité de Dow chemicals [Anciennement Union Carbide, NDLR] dans cette catastrophe. Sanjay endosserait donc comme moi le rôle d’enquêteur sur Jaitapur. Mais ce qui m’intéresse encore plus c’est d’avoir sa vision et ses réactions à chaud après un rendez-vous ou une rencontre. Comment on montre un anachronisme de l’état, entre les décisions prises aujourd’hui et le fait qu’aucune leçon ne semble être tirée du passé. Je voudrais le montrer de façon humaine et de cette manière là, réussir à impliquer le public dans cette histoire.

Amjad Borkar, leader de la Ligue des Pêcheurs. Sakrinate. "Si ce projet se réalise, les habitants de toute la région seront obligés de fuir." © Micha Patault/Picture Tank
Justement, l’enquête se déroulera sur la route entre Bhopal et Jaitapur. Pourquoi avoir pris Bhopal comme point de départ ?

La mémoire industrielle de l’Inde c’est justement la catastrophe chimique de Bhopal. Cela fait plus de 27 ans que les victimes se battent pour obtenir une compensation plus plus juste. L’Inde a ce passé et cette conscience de la responsabilité des entreprise étrangères. C’est une question très sensible qui peut mettre le feu aux poudres très rapidement. Bhopal est une verrue pour le gouvernement indien qui cherche à privilégier ses accords économiques avec ces entreprises. Et des pays comme les États-Unis et la France veulent prendre ces marchés de centaines de milliards de dollars. C’est pour cela que Bhopal me semblait un bon point de départ. Le lien entre le passé et le présent est fondamental.

Comment allez-vous travailler sur le terrain, avec quel medium allez-vous privilégier ?

La photo est très difficile sur le terrain. Le site nucléaire de Jaitapur n’est pas encore construit. Pour l’instant c’est du papier, des accords, des signatures. Il me fallait de l’image, du concret, des faits, une dynamique. Je vais privilégier la vidéo, avec le 5D et une GoPro (( L’appareil photo 5D Mark ii de Canon et la mini caméra GoPro )). Sarah aura le micro. Je ferai de mon mieux pour la photo, mais le but c’est de passer inaperçu donc je prévois aussi filmer avec l’iPhone. J’ai peur que ça tourne mal bien sûr, qu’on me confisque des affaires. Je pense idéalement y rester un mois. Le temps de me mettre dans le bain. On partira de Bhopal avec Sanjay. On va faire les choses petit à petit, en prenant le moins de risques possibles. Nous allons passer par le village de Kudankulam dans l’état du Tamil Nadu au sud de l’Inde, pour voir son complexe nucléaire russe très controversé (( https://fr.wikipedia.org/wiki/Centrale_nucl%C3%A9aire_de_Kudankulam et, lien en anglais sur BBC news : http://www.bbc.co.uk/news/world-asia-15684591 )). Mais je dois faire très attention. Je sais aussi que la police là-bas commence à avoir des droits qui sont totalement anti-démocratiques.

L'économie de la pêche est prolifique dans la région de Jaitapur. Les pêcheurs dénoncent l'impact négatif de l'exploitation de la centrale nucléaire sur l'écosystème marin. Le port de Sakrinate compte 500 bateaux. @Micha Patault/Picture Tank
Vous parlez de la tension ambiante, maintenant de pressions policières ?

Au Kudankulam, les leaders sont déjà accusés de sédition et de guerre contre l’état. Le gouvernement indien vient d’autoriser les autorités policières du Tamil Nadu à arrêter les leaders qui s’opposent au projet de centrale. Ils risquent des peines à perpétuité alors qu’ils participent à des manifestations pacifiques. C’est peut-être ce qui attend Jaitapur. Les condamnations pourraient être les mêmes. Je pense qu’il y aura beaucoup de stress et de pression sur place car la construction commence en 2012 sachant que le réacteur devra être opérationnel en 2018.

Que peut-on dire de la pression financière ?

En 2010, une limite de dédommagement en cas de catastrophe nucléaire, a été signée. En cas d’incident nucléaire majeur, il sera demandé à l’entreprise étrangère une somme de 250 millions de dollars. C’est dérisoire et humiliant. Pour point de comparaison, la catastrophe chimique de Bhopal a reçu 470 millions de dollars au total. Et cette somme était déjà insuffisante. Là nous parlons de nucléaire, c’est encore plus grave car ce type de catastrophe ne connait pas de frontières. Mais c’est pourtant acté avec le gouvernement indien : Areva sait qu’elle ne devra verser qu’une toute petite participation de 250 millions de dollars alors que le contrat initial des EPR se monte à 7 milliards de dollars. Paradoxalement aujourd’hui aucun EPR ne fonctionne. Le gouvernement indien demande et attend toujours le compte rendu de nos centrales, l’audit de l’ASN (ndlr : Autorité de sûreté nucléaire).

Vijaya Kondekar a 75 ans. Elle a fait partie des 650 personnes arrêtées par la police à la suite d'une manifestation en 2010. Village de Madban. ©Micha Patault/Picture Tank
Quelles sont les conséquences pour les populations locales ? Comment réagissent-ils ?

Ce qui m’intéresse c’est ce combat qui s’annonce entre le peuple et le gouvernement. Des propositions d’alternatives ont-elles été faites ? Non. Beaucoup de choses n’ont pas été honorées. Les populations son perdantes, d’abord sur le prix des rachats des terres. Aujourd’hui le gouvernement local estime qu’ils ont racheté les terres, mais une centaine personne seulement ont vendu à prix d’or et elles vivent à Bombay. La majorité qui vit sur place, n’est pas au courant et ne veut pas vendre. C’est une question très délicate. D’ailleurs le gouvernement essaie de monter les communautés entre elles mais ça ne marche pas. Les populations ne laisseront pas tomber parce que l’économie de la pêche est phénoménale et vitale. Beaucoup de tibétains et de népalais sont saisonniers, et viennent gagner leur vie dans cette région six mois par an. Cette centrale et ces évacuations de populations vont toucher économiquement toute la région, bien au-delà de ces cinq villages.

Mansur A.Solkar, gérant de la société AF Sea Foods. Village de Sakrinate. "L'économie de la pêche ici est ancestrale. Nous avons de très bons revenus." ©Micha Patault/Picture Tank
Les militaires ont-ils un intérêt dans la construction de ces centrales ?

Ce sujet est intéressant, c’est un pays émergent, comme le Brésil, une des plus grande démocraties, c’est un symbole. Sur le côté militaire en Inde, j’aimerai une réponse d’un spécialiste sur le versant militaire. On pourrait soupçonner qu’une centrale aussi puissante puisse générer beaucoup de plutonium nécessaire a la construction du bombes. En fait c’est du MOX et un retour possible a du détournement de plutonium. Donc on passe du civil au militaire. C’est tout aussi dangereux. Étant donné que l’Inde n’est pas signataire du traité de non prolifération nucléaire elle pourrait cacher ses activités nucléaires militaires de manière légale. Si d’énormes centrales demain couronnent l’Inde avec du MOX on peut légitimement se poser la question de l’intérêt militaire. Les pressions sont peut-être aussi à chercher de ce côté là. [vimeo]http://vimeo.com/34987424[/vimeo]


Photographies par Micha Patault / Agence Picture Tank © Tous droits réservés Vous pouvez soutenir le reportage de Micha Patault en faisant un don sur la page KKBB dédiée au projet ARE-VAH.

Deux E.P.R. Indian tonic

Les pancartes anti-nucléaires sont confisquées par les autorités. Cinq villages doivent être évacués, mais les habitants résistent et se mobilisent. Village de Madban. ©Micha Patault/Picture Tank

En Inde, au Sud de Bombay, près de la ville de Jaïtapur, dans une zone fortement sismique, Areva met en chantier la construction de deux réacteurs EPR de troisième génération. Ils pourraient entrer en activité en 2014. Le site où ils vont être implantés est distant d’environ 110 kilomètres de l’épicentre du séisme de Koyna de 1967 – d’une intensité de 6,3 sur l’échelle de Richter.

L’éventualité qu’un tremblement de terre endommage un jour les futurs réacteurs EPR semble avoir été minimisée jusqu’à présent – malgré des manifestations de la population locale au mois d’avril 2011.

6 sur l’échelle de Richter

Depuis quelques semaines pourtant, des recherches ont démontré le caractère sérieux de ce risque. Il s’agit d’une étude géologique publiée le 25 novembre dernier dans la revue scientifique Current Science, une publication éditée en partenariat avec l’Académie des sciences de New Delhi. Dans leur compte-rendu scientifique – que nous vous proposons de télécharger ici – deux géologues, Roger Bilham et Vinod K. Gaur, l’un professeur à l’Université du Colorado et l’autre ancien directeur de l’Institut indien de géophysique, démontrent l’absence de pertinence du choix de l’emplacement des EPR. Selon eux :

La région a les mêmes propriétés sismiques que les zone de Koyna et Latur où des tremblements de terre équivalent à 6,5 se sont produits ces cinquante dernières années (…) Un séisme d’une magnitude d’au moins 6 sur l’échelle de Richter pourrait frapper la région de Jaitapur.

La lecture de leurs travaux permet même de conclure que la survenue d’une telle catastrophe dans la zone de Jaïtapur représente davantage une question de temps. Un constat que ne partage pas le partenaire local d’Areva, l’entreprise publique Nuclear power corporation of India limited (NPCIL), chargé de la fourniture d’électricité et à ce titre futur exploitant des réacteurs. Dans un communiqué, le groupe dément la sismicité de la zone en faisant référence à d’autres travaux.

En France, les responsables d’Areva ne se montrent pas directement concernés. Au service com’ du géant du nucléaire, Jérôme Rosso, nous explique :

C’est aux autorités indiennes de décider où elles souhaitent implanter les centrales. Le risque sismique pour Areva est pris en compte dans le cahier des charges et donc dans la conception même des réacteurs.

Irréprochable

La décision d’implanter ces réacteurs nucléaires dans cette région est naturellement antérieure à la catastrophe de Fukushima du Japon et à ses enseignements. En septembre 2008, alors que l’Inde cherche à accroître sa production énergétique pour soutenir sa folle croissance, le gouvernement français signe un accord de coopération sur le nucléaire civil. Objet de cette entente franco-indienne : exporter des EPR français et le combustible pour les alimenter. Dans ce cadre, Jaïtapur passe pour la pièce maîtresse du nouveau parc nucléaire indien.

Quelques mois plus tard, en février 2009, le protocole d’accord entre les deux pays est conclu. Il prévoit la construction de deux à six EPR de 1650 Mégawatt à Jaïtapur.

La visite de Nicolas Sarkozy en Inde en décembre 2010 voit les contrats se signer entre le premier ministre Manmohan Singh et le Président français. Les deux accords cadres des deux EPR à Jaïtapur sont confiés à Areva. Dans une interview accordée au Times of India, Nicolas Sarkozy déclare alors :

La France, vous le savez, a été le premier avocat de l’Inde dans le monde sur la question du nucléaire civil. Nous avons été les premiers à agir pour sortir l’Inde de l’isolement dans lequel elle se trouvait depuis 1998 et pour qu’elle soit autorisée à nouer des coopérations dans ce domaine. Nous l’avons fait parce que l’Inde s’est toujours comportée de manière irréprochable en matière de non-prolifération et parce que l’Inde a besoin de l’énergie nucléaire civile, qui est une énergie propre, pour son développement.

Le plateau de Jaïtapur vu depuis le haut du village de Sakrinate, le plus important port de pêche de la région. Il ne sera pas évacué mais risque d'être très touché économiquement par l'installation du complexe nucléaire prévu juste en face. ©Micha Patault/Picture Tank

L’Inde, avec son milliard d’habitants, sa démocratie parlementaire et sa croissance à plus de 7% même après la crise de 2008 apparaît comme l’un des pays les plus fréquentables pour vendre la technologie nucléaire française. Et apporter à Areva un contrat juteux qui oscille entre 5 et 7 milliards d’euros, selon les options commerciales mises en oeuvre. Chez Areva, Jérôme Rosso explique :

Les discussions sont encore en cours concernant le contrat commercial, un accord a été signé en décembre et une étude de faisabilité a été faite pour les deux réacteurs EPR. NPCIL avait clairement indiqué qu’ils attendaient les résultats de l’Agence de sûreté nucléaire [française, NDLR] sur la sûreté et cette dernière a communiqué en janvier les modifications à apporter et les exigences qu’elle impose à EDF et Areva. NPCIL a déclaré début janvier qu’ils souhaitaient signer d’ici décembre 2012. Mais comme nous sommes en cours de négociation, nous ne pouvons pas communiquer sur le montant du contrat final.

Les volets commerciaux du contrat sont pour l’heure contrariés par la règlementation indienne sur la responsabilité du fournisseur en cas d’incident et l’indemnisation des victimes. Une loi est en train d’être discutée au Parlement indien qui obligerait Areva à indemniser ceux qui les poursuivraient en justice.

Une reproduction d'un article du Maharashtra Times trône sur la place du village de Sakrinate. Le journaliste Pradeep Indulkar y explique les effets de la centrale nucléaire sur l

Chez Areva, nos interlocuteurs se montrent confiants, cependant :

C’est de l’ordre de la responsabilité civile nucléaire : dans le cas indien, évidemment, on appliquera la loi indienne. Là pour le moment, le texte est étudié et des modifications peuvent être encore faites au Parlement.

Mais Bernard Bigot, président du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), a justifié une de ses visites en Inde en décembre 2011 par l’importance de ce problème :

En Inde, se posait le problème de la loi sur la responsabilité civile nucléaire qui, à la suite de l’accident de Bhopal [mettant en cause l’industrie chimique, mais ayant fait jurisprudence] reportait des responsabilités sur le fournisseur, contrairement à la tradition de la filière nucléaire attribuant cette responsabilité à l’exploitant – ce qui est normal, puisqu’il est en première ligne. Je suis donc allé dans ce pays pour expliquer à nos partenaires indiens pourquoi leur choix n’était pas raisonnable. Je ne crois pas, en agissant ainsi, être sorti du cadre de mes fonctions.

Au-delà des aller-retours diplomatiques, des organisations militantes dénoncent l’absence de transparence du financement. Selon Greenpeace le premier contrat négocié par les deux entreprises de la filière nucléaire font monter à 5,4 milliards d’euros les deux réacteurs. Soit 2,7 milliards chacun. Financés à hauteur de 70% de dette et 30% de fonds propres du gouvernement indien.


Photographies par © Micha Patault /Picture Tank, tous droits réservés
Carte de l’Inde réalisée par Micha Patault.

Nutella grand acropâte

Cette semaine, pour la chandeleur, le groupe italien Ferrero (1,06 milliards d’euros de chiffre d’affaires en France) soigne sa promo en organisant dans plusieurs villes de France des distributions de crêpes dégoulinantes de Nutella, son produit phare.

L’opération de com’ vient après des moments difficiles causés par quelques scientifiques revêches, dénonçant les risques que ferait peser sur la santé des enfants et des adolescents la consommation quasi addictive de Nutella. Début janvier, le groupe a réagi par un communiqué de presse tentant d’atténuer ces critiques. Selon Ferrero, si 38% des enfants en France mangent du Nutella, la grande majorité d’entre-eux ne dépasserait pas les cinq tartines par semaine.

Dommage

Pour rassurer les familles, Ferrero se fonde sur des données du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Credoc) ; elles-mêmes vieilles de onze ans. Elles ont été collectées en 1999 auprès d’un panel de 3 000 individus lors d’une étude sur les comportements alimentaires. Au Credoc, un porte-parole nous répond, étonné :

Nous ne faisons pas d’études ciblées sur un produit en particulier. Mais réalisons de grosses études sur le comportement des français.

Comprendre : aux acteurs de l’agro-alimentaire ensuite d’acheter les interprétations des résultats du Credoc qui les intéressent, et de présenter les chiffres à leur manière. Ce que le directeur de la communication de Ferrero, que nous avons contacté, ne dément pas. D’un point de vue nutritionnel, le problème n’étant pas les petits consommateurs mais les plus grands, un chercheur du Credoc qui préfère demeurer anonyme souligne :

Dommage que Ferrero n’ait pas communiqué davantage sur la consommation supérieure et le maximum de cette consommation supérieure [la tranche des enfants qui en mangent de grandes quantités, soit, en France, 13% des enfants qui en consomment]

Pour Béatrice de Reynal, nutritionniste, la dépendance au Nutella décrite par certains n’existe pas vraiment. Bien que, selon elle, il existe :

Des fans d’autant plus fans qu’ils ont été nourris avec [du Nutella] tôt dans l’enfance (…) Les saveurs de l’enfance sont imprimées durablement dans le cerveau comme étant les référents de ce qu’il y a de mieux ! Mais prétexter que les enfants consomment seulement une tartine par jour est un peu provocateur. Ils prétendent que la quantité recommandée sur 30 g de pain est 15 g de Nutella… Je vous mets au défi de trouver des adolescents qui ne mettent que 15 g de Nutella sur du pain.

Mets de l’huile

Or, pour cette population de gourmands, le Nutella fait courir des risques avérés sur la santé. Ceux-ci sont officiellement reconnus depuis mars 2010. Lorsque l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) a pris la décision de déconseiller la consommation d’huile de palme. Pour l’agence :

Les lipides ont des effets bénéfiques sur la santé à condition de diversifier les apports en graisses végétales et animales pour respecter l’équilibre des apports entre les différents acides gras. À l’exception de l’huile de palme (très riche en acide palmitique et présente dans de nombreux produits manufacturés), il est conseillé de consommer et de diversifier les huiles végétales (les huiles de colza et de noix sont les sources principales d’acide alpha-linolénique).

Et le Nutella c’est de l’huile de palme pure à 30%. Même si rien ne l’indique sur l’emballage, qui fait référence à une “huile végétale”. Le service consommateur de Ferrero nous l’a confirmé. Annonçant :

Entre 20 et 30% d’huile de palme et entre 20 et 30% de sucre. Mais vous donner la composition exacte trahirait le secret de fabrication.

Contre 13% de noisettes, 7,4% de cacao et 6,6% de lait. De quoi relativiser l’argument marketing sur les besoins nutritionnels des enfants. Et alors que les industriels de l’agro-alimentaire enlèvent un par un l’huile de palme de la composition de leurs produits, Ferrero explique, lui, qu’il ”est impossible de remplacer l’huile de palme, responsable de la texture du Nutella”. L’huile concernée est en effet quasi solide à température ambiante contrairement aux autres huiles. Le risque, désormais connu, est donc consubstantiel du produit.

Du côté des scientifiques, il n’y a plus de place pour le doute. Vincent Arondel, chargé de recherche et responsable de l’équipe Métabolisme des lipides de réserve au Laboratoire de biogénèse membranaire de Bordeaux explique :

La seule chose que l’on reproche à l’huile de palme est sa haute teneur en acide palmitique, un acide gras saturé avec 16 carbones, connu pour être un des facteurs qui augmente le mauvais cholesterol (LDL) dans le sang et donc les risques de maladies cardiovasculaires.

Ferrero soutient dans sa communication que les acides gras saturés se consomment aussi dans la viande (contenant, elle, des protéines indispensables à la croissance des enfants, contrairement au Nutella). Mais selon le chercheur l’huile de palme contient 40 à 45% d’acides gras saturés contre 25-30% dans la viande de boeuf.

Georges Ngando, chercheur à l’université de Bordeaux et actuellement au Centre spécialisé de recherche sur le palmier à huile du Cameroun renchérit :

Plusieurs études ont établi depuis longtemps le lien étroit existant entre une alimentation riche en acides gras saturés et la prévalence de taux sériques élevés de (« mauvais ») cholestérol LDL (Low Density Lipoprotein), ainsi que l’émergence des maladies cardio-vasculaires. De ce fait, les nutritionnistes, essentiellement en Europe et Amérique, encouragent la consommation des huiles riches en acides gras insaturés pour une alimentation saine et équilibrée, au détriment de l’huile de palme.

L’huile de palme est l’oléagineux le plus productif à l’hectare et , pour cette raison, la première huile au monde en volume de production.

Il y a quelques semaines, pendant que Nutella organisait des petits-déjeuners et goûters de Noël gratuits dans le centre de Paris, un rapport du WWF venait d’épingler Ferrero. Selon l’ONG, l’entreprise utilise trop d’huile de palme « non durable » dans ses produits.


Illustrations par Loguy pour Owni.fr