Cette nuit là.

Cette nuit-là encore j’avais pris des notes, quelques mots entrelacés sur qui on était, qui on allait bien pouvoir devenir. J’avalais les livres de philo autant que je pouvais et alors que je rêvassais sur le canapé du salon au petit matin, un énorme ouvrage posé sur les genoux, ma petite sœur était entrée, timide, sur la pointe des pieds pour me demander ce dont elle avait besoin pour écrire. Pour écrire comme toi m’avait-elle dit.

Quel stylo ? Quel type de carnet ? Comment j’écrivais ? Tard le soir, très tôt le matin ? J’avais autant de réponses qu’elle avait de questions mais lui avais d’abord répondu qu’avant toute chose, pour écrire, il lui fallait avoir la rage, être en colère, avoir un besoin irrépressible de réfléchir et d’écrire. Mais surtout avoir quelque chose à dire, c’était la première étape, celles qui conditionneraient toutes les autres. Quelque chose de salvateur, qui vienne de loin et dont elle ne connaissait ni la cause ni la façon de l’exprimer. En lui disant ça, je jouais – négligemment – avec ma boule à thé : plongée dans l’eau encore bouillante, de petites bulles remontaient à la surface en faisant un bruit qui me détendait, je sortais la boule de l’eau, la laissais égoutter et la replongeais avec un sourire de satisfaction dont on aurait pu ne pas comprendre le sens si on ne me connaissait pas. Ma chérie, tu n’as pas besoin d’objet, en réalité, tu ne cherches pas au bon endroit ce dont tu as besoin.

J’écris sur mon téléphone, j’écris sur un bout de papier – pendant un moment, j’avais une fâcheuse manie de récupérer toutes les enveloppes, de les déplier et de les replier en quatre pour avoir quatre faces que je numérotais patiemment 1, 2, 3 et 4. J’écris sur mon ordinateur ça et là des bouts de documents jamais terminés sur lesquels j’ai la surprise de retomber quand je me plonge dans ses entrailles numériques, j’écris dans un carnet noir. Ce n’est pas l’objet qui compte c’est ce qu’il va te permettre de faire, à savoir asseoir cette rage sur quelque chose qui soit noir sur blanc. Volontairement je ne te parle pas de coucher sur le papier mais d’asseoir. L’allonger à quelque chose de l’ordre de la soumission, tu la sommes de se coucher, alors qu’en l’asseyant, tu ne t’y soumets pas, tu ne la soumets pas non plus, tu la canalises, tu la contrains. Parfois j’irais même jusqu’à penser que tu la psychanalyse, tu l’assois et tu la laisses parler sur ton fauteuil et tu hoches la tête. La seule nuance pourrait être qu’une fois que tu l’as fait parler tu la relis – et elle ne te paye pas mais c’est une autre histoire. C’est tiré par les cheveux, je le conçois.

Ma pauvre petite sœur s’était assise sur l’un des accoudoir du vieux canapé complètement avachi. Elle ne comprenait sans doute pas les explications de son aînée et semblait essayer de me ramener au concret. « Mais il y a bien des conditions à l’écriture non ? Un endroit calme ou un café ? Sur le rebord d’une table ou dans un lit ? » m’avait-elle demandé.

Rien de tout ça ! Il y a le moment, il est là, tu sais que c’est à cet instant que l’idée te vient qu’elle va exister. C’est à partir de là que sur toi tu dois pouvoir écrire cette phrase, là, celle qui tourne en boucle depuis quelques minutes, celle dont tu ne connais pas l’origine mais qui a le mérite, ce mérite, de former un tout qui te séduit et qui sonne doucement à ton oreille. Alors pour être sûre de ne pas l’oublier – ce qui m’arrive souvent hélas – sur toi, essayes d’avoir de quoi écrire, de quoi asseoir ton idée. Tu la laisses mûrir un peu, quelques minutes, quelques heures, quelques années même. S’astreindre ensuite à l’écriture, la vraie, celle pendant laquelle tu vas rassembler tous ces bouts de papier et ces schémas narratifs, est quelque chose qui demande un certain nombre de contraintes, certains écriront tous les jours, d’autres de temps en temps et d’autres enfin le feront d’une traite. Je ne suis pas de ceux-là, je suis davantage de ceux qui ont une idée, la laisse décanter, construisent leurs personnages et la façon dont ils fonctionnent et de temps à autre jettent quelques menues phrases sur un document word qui grandira au fil du temps. Quand on y réfléchit, c’est passionnant une idée, la manière dont elle arrive, pourquoi, comment et surtout grâce à quoi l’inexistant devient consistant.

Alors je n’ai besoin de rien de particulier ?

Non je lui avais répondu avant d’avaler une gorgée de thé. Tu as besoin de toi déjà. De tes tripes, de tout ce que tu peux contenir de vie. Et je pourrais t’offrir, éventuellement, un beau stylo et un carnet pour que tu écrives avec moi si tu as envie. Il faudra que tu puisses à la fois te servir de toi et te décentrer, t’oublier.

Elle s’était blottie contre moi, engoncée dans un pyjama qui commençait à devenir trop petit et en posant sa tête sur mon épaule j’avais sentie qu’elle était rassurée, non pas par toute la démonstration abstraite que je venais de lui servir sur ce canapé mais sur le fait qu’elle pouvait être capable d’écrire. Écrire c’est un grand saut dans le vide et au fond cette rage qu’elle avait depuis toute petite – dont personne ne savait d’où elle venait – elle la connaissait par cœur, elles cohabitaient depuis longtemps. Alors, savoir qu’elle allait pouvoir en faire quelque chose semblait de nouveau lui redonner confiance en elle. Si c’était ma seule mission, je comptais bien la mener à son terme.

Un commentaire

  1. Axel Nader

    Ton texte a des similitudes avec le discours de Modiano sur le « métier » d’écrire et la difficulté de savoir comment on s’y prend. Ceux qui s’expriment sur le sujet se rejoignent sur un point: pour écrire il faut écrire… après ça émerge ou pas, comme un labyrinthe un jour on trouve la sortie ou pas, mais pour beaucoup le problème se repose à chaque livre …Truman Capote avec sa notion de « sous écrire » ajoute un plus… stop. Bonne journée

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