La vie des autres

C’est le début de l’automne, il fait déjà un froid si grand que le plaid polaire ne suffit pas à me réchauffer. Téléphone à la main, vendredi soir pendant que ma planète entière est de sortie, je rafraîchis par réflexe l’application. Une fois, deux fois, trois fois. Rien de nouveau. En parcourant mes photos, je me rends compte que mes publications se ressemblent toutes. Un apéro avec des amis, un métro, une soirée, un apéro, une réunion de boulot, une soirée, un métro. Je meurs de froid, mais la perspective d’allumer le chauffage ne m’enchante pas. Sur l’écran d’accueil, je découvre une nouvelle photo, d’une amie que je croyais ailleurs qu’en soirée. Je descends plus bas, c’est une vague connaissance qui pose fièrement à côté de son chien je ne sais où.  Objectivement, je ne devrais pas être destinataire de cette photo, ce chien-là qui regarde l’objectif et puis ce sourire de ma connaissance.

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Je voudrais vous parler d’un quartier

Il n’y aura pour ce texte aucune autre introduction que « je voudrais vous parler d’un quartier ». Je n’y avais pas remis les pieds depuis les attentats, au même titre que j’ai fuis République et sa place jusqu’au 3 décembre dernier, tremblante à l’idée de physiquement me rendre compte des témoignages et de l’hommage rendu aux victimes tout autour de la statut magistrale de cette place à présent piétonne.

Je ne me souviens pas avoir lu quelque part une fine description de la vie – triste paradoxe – qui règne de Faidherbe à Goncourt et République en passant par Voltaire. Peut-être aussi que je ne voulais pas vraiment le lire. Cet assemblage de grandes lignes droites n’est évidemment pas un simple quartier festif, malgré ses grandes enfilades de bars, de la rue Saint Maur en passant par la rue de la Roquette, la rue de Charonne, Goncourt et le reste. 

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La cycliste et l’écrivaine

Le vélo remontait la côte à vive allure. Le vent dans le dos, la pluie dans le cou, la cycliste devant moi fendait les kilomètres à une vitesse inversement proportionnelle à celle de mes efforts pour parvenir à péniblement franchir mes étapes personnelles. Comme suite à un coup de poing dans les côtes, une masse au niveau de l’abdomen m’empêchait de respirer correctement l’air suffisant pour avancer, je végétais sur la place de ma petite vie rangée et tristement réglée comme une horloge. J’écoutais les mêmes chansons en boucle, lisais les mêmes livres de philosophie que quand j’avais treize ans, des hanches larges et de l’acné ingrate. Je laissais passer des occasions de prendre des risques et patientais tranquillement en attendant que mon heure vienne. Je ne savais toujours pas de quelle heure il s’agissait quand j’ai aperçu la vieille cycliste arrêtée au feu rouge, le pied à terre.

J’attendais depuis 36 ans, passivement, sans vraiment comprendre pourquoi j’attendais et de quel courage je manquais pour m’octroyer ce dont j’avais enfin besoin. J’avais mis des années à me rendre compte qu’aimer veut aussi dire souffrir et prendre des risques. J’avais également attendu de comprendre que 36 ans c’était vieux et moche. Ni aussi rond que 35 ni aussi beau que 37.

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C’est comme une cocotte-minute

C’est comme une cocotte-minute, une bombe, quelque chose qui enfle et prend de plus en plus de place, éreintant la patience de l’homme fatigué et amoindrissant ses velléités de bataille. C’est une guerre sans merci contre l’incapacité à la fois de se défendre et de se battre face à l’immobilisme mortifère d’une bande de preneurs de décisions. Il lui semblait qu’il était nécessaire de faire quelque chose pour se sortir de sa torpeur et de cette situation incroyablement méprisable pour l’ensemble de ses collègues. Quel homme pouvait être celui qui, subissant à son tour, laissait les autres se démener pour ne pas sombrer sous les injonctions contradictoires ? Certains s’en accommodaient pour d’étranges raisons mais pas lui. Des années de servitude avaient annihilé sa capacité à savoir si l’origine des problèmes, c’était lui ou son supérieur. D’aucuns diraient que ce pauvre homme n’avait de toute façon pas la possibilité de faire autre chose que ce job de merde. Et ils auraient raison.

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Une certaine vision des journées qui s’enchainent

Tous les soirs je me dis qu’il faut que je sois fort, qu’il faut que je tienne, qu’il faut que je résiste sinon ils auront gagné. Tous les matins c’est la même chose : en peinant à sortir de mon lit, je me dis qu’il faut que je sois fort, que perdre le combat que je mène serait catastrophique et qu’il faut que je tienne sinon ils auront gagné, ils auront eu ma peau.

Je fais mon possible pour dormir dans de bonnes conditions, 17 degrés dans la chambre, mitoyenne de celle des enfants. Aérer une fois par jour avant d’aller dormir, penser à ne pas trop se couvrir, préférer de la musique douce à un film pour éviter de stimuler le cerveau avec l’écran. Manger léger.

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Des êtres admirables

C’est en parcourant les photos que je nous ai vus. Sourire, rire, marcher, grimacer. Bien en vie. Ce sont les photos que l’on montre aux enfants et à la famille alors qu’on range la maison, l’appartement avant un déménagement. Ce sont aussi celles que l’on pourrait feuilleter de temps à autre, sans nostalgie mais avec un pincement au coeur d’une époque révolue – même si avec une objectivité non feinte, il valait mieux qu’elle se termine.

Je pense à nous et puis à ce que nous sommes devenus. Régulièrement je suis vos vies sur Internet, je me réjouis de là où vous en êtes. Vous n’en savez rien mais je suis fière de vous et je garde au fond de moi ce sentiment tenace que nos routes qui se sont croisées ne l’ont pas été par hasard et qu’il reste une trace de ces vies là. Je manque de nouvelles de certains et de certaines mais de là où je suis je sais que vous êtes aussi beau qu’avant, si ce n’est plus.

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De la tristesse d’être apolitique dans une démocratie occidentale.

Vingt-trois pauvres jours ont passé depuis que la foudre s’est abattue sur une partie de la population française. Parler d’ensemble serait mentir, c’est davantage une partie qui semble s’accorder à dire que la barbarie n’a pas sa place en France mais aussi à travers la planète. Touchés sur notre territoire, on pourrait croire à une prise de conscience collective du prix de la vie dans nos sociétés occidentales et a fortiori loin la-bas aussi dans des endroits moins proches. Et du besoin d’unité – tous des êtres humains – pour faire avancer une société. Plus de 4 millions de personnes ont marché à travers le pays, de quoi redonner un peu d’espoir au sein d’une société pour le moins individualiste. Alors oui, après ça on doit changer.

L’obligation fondamentale

Ça n’est pas qu’une question rhétorique, c’est une obligation fondamentale : il faut continuer. Continuer à avoir espoir quand on prend les transports avec toute cette foule et être émue qu’elle existe. Aussi il faut soutenir les petites initiatives individuelles, les petites briques pour une société plus juste et moins scindée entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas “mais c’est de leur faute ils l’ont bien mérité”. Il faut continuer de penser que l’empathie sert davantage que le conflit de prime abord. Et d’avoir foi en soi, en l’autre. Ce n’est pas aux citoyens de pallier le manque de décisions politiques ou de courage au sens où le politique au pouvoir doit assumer sa position.

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Entendre l’indicible #JeSuisCharlie

Beaucoup de choses ont déjà été dites, beaucoup de choses ont déjà été écrites. Et pourtant toujours cette sensation – loin d’être définissable ou tangible – et ce gout amer que quelque chose m’a échappé, quelque chose que je n’ai pas compris et que mon cerveau refuse encore de formuler. Quelque part, dans une société dite démocratique, en plein coeur d’une grande ville, peu importe que ce soit la capitale ou non, des hommes en ont tué d’autres pour venger un prophète qu’ils ont cru souillé par des dessins de journalistes.

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Cette nuit là.

Cette nuit-là encore j’avais pris des notes, quelques mots entrelacés sur qui on était, qui on allait bien pouvoir devenir. J’avalais les livres de philo autant que je pouvais et alors que je rêvassais sur le canapé du salon au petit matin, un énorme ouvrage posé sur les genoux, ma petite sœur était entrée, timide, sur la pointe des pieds pour me demander ce dont elle avait besoin pour écrire. Pour écrire comme toi m’avait-elle dit.

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« Manque cruel d’ambition »

En rouge en haut de la feuille de note, quelques mots griffonnés a la hâte « manque cruel d’ambition » et quelque chose qui ressemblait a « peu d’assiduité, présence réduite au strict minimum« .

C’était vrai. Je n’avais rien pour me défendre, aucune excuse, aucun chien n’avait mangé mes copies, aucune de mes grands-mères n’avait rendu l’âme. Pourtant ce qui aurait dû me faire prendre conscience qu’il s’agissait de moi, de ma vie, n’a eu qu’un effet contraire : en contrepartie de ces sentences, on ne m’enlevait rien, on me notifiait seulement que mon ambition était collée sur le premier barreau de l’échelle. Amarrée et engluée. Alors j’en foutais toujours le moins possible, me contentant du bénéfice secondaire hautement gratifiant – pour moi – d’avoir une place aussi absurde et dégradante fusse-t-elle, qui ne me plaisait pas mais dans laquelle je me complaisais comme un cochon dans sa fange. Et me donnait la possibilité d’être soutenue et plainte.

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Gaston

En attrapant le livre qui siégeait en haut de la pile, elle avait pensé « je n’aurais pas le temps de le lire aujourd’hui », mais elle l’avait pourtant glissé là, entre un parapluie qu’elle ne sortait jamais même par temps pluvieux et une pochette cartonnée qui avait perdu depuis longtemps son élastique sur le côté.

Elle avait fermé la porte derrière elle en prenant soin de ne pas laisser le chat dehors et avait quitté l’immeuble. Dehors le fond de l’air était frais et le ciel gris d’automne préparait une journée des plus humides. Son voisin n’allait pas tarder à arriver sur le quai du métro. Tous les matins, constants, ils faisaient un bout de chemin ensemble, debout, parfois serrés contre la barre de la rame, parfois serrés l’un contre l’autre, parfois assis. Tous les matins, ils se racontaient leurs craintes, leurs joies et leurs moments de défaite.

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Sans titre.

Je n’écris jamais sur ma vie et celle de ceux que je côtoie. Par respect et par pudeur aussi, ce qu’on vit ne regarde, la majeure partie du temps, que soi, que la part de privé qu’il reste dans nos vies. Aussi parce que j’aime jouer avec l’incertitude de ceux qui lisent et se demandent si j’ai déjà vécu ou vu ce que l’écriture raconte. On écrit certes avec notre coeur, avec notre corps, mais laissons à l’imagination ce qu’elle est, quelque chose que la vie, notre vie, façonne, inconsciemment et qui ne vit ou n’a pas vécu, nécessairement ce qu’elle crée. Pourtant, pour une fois, je laisse quelques lignes de moi, bien plus précises, bien plus fines. D’habitude, je n’écris jamais de moi. Pas cette fois. Et l’histoire finit mal. 

Je me souviens de sa petite main accrochée au chambranle de la porte. Je quittais les quatre murs qui la retenaient prisonnière en me disant qu’elle ne passerait pas le mois. Qu’elle allait s’en aller. En partant, ses parents m’ont raccompagnée je ne sais plus par quel moyen, sans doute en voiture comme nous étions arrivés. Je me souviens du froid de Garches et des malades qui marchaient entre les voitures. Quiconque a déjà marché avec un patient à Garches sait qu’il ne reste que peu de temps à vivre.

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S’égarer

Soudain toute cette ville m’a donné une nausée caractéristique de l’écœurement, du trop plein et de l’abondance terrifiante de ceux qui en surface ne manquent de rien. L’ostentation empreinte de mépris de ces rues a déclenché chez moi l’obsession de la fuite, la partie suivante devait commencer. Mais comment peut on étouffer dans si grand me demandait-on ? Comment était ce possible, surtout, que dans cette grandeur je ne me sente plus chez moi, plus à ma place, plus vraiment moi-même ?

Les lumières blafardes le long des trottoirs gorgés de touristes et les bars en enfilade ont été synonyme du plus profond de mon dégoût : je ne supportais plus la liesse de ceux qui ensemble s’amusent, et, hébétée, je racontais à qui voulait l’entendre qu’on se dirigeait vers quelque chose que je ne parvenais plus ni à assumer ni à apprécier. Simple crise me répondaient certains quand d’autres me demandaient si je plaisantais.

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Rien d’autre n’est garanti

En ouvrant la porte, une masse s’est jetée contre moi, tapant de ses deux poings violemment sur mon sternum. Toute sa colère et ses poings. Étrangement je n’ai rien entendu d’autre que ses cris et des larmes, noyés dans les battements d’un cœur trop grand pour une si toute petite fille. Dehors les lumières des fêtes clignotaient, scintillaient, et pour un peu la neige aurait ajouté une touche encore plus festive.

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Les révolutions

On aurait pu croire à un prolongement d’une crise d’adolescence. Hypothèse invérifiable, non pas nécessité d’une démonstration tangible mais plutôt par manque d’envie d’expliquer ce que la jeunesse faisait encore dans l’âge adulte. Ému, je regardais mes amis disserter sur le bien le mal, l’idéologie qu’il fallait encore avoir sur certains sujets, la conscience professionnelle aussi. Et puis nous avons recommandé un verre chacun, nous sentions qu’il était nécessaire, que nous étions bien aussi. Nous avons continué comme ça des heures et des heures encore. Sans aucune limite à l’idée, les réflexions faisaient suite les unes à la suite des autres, aussi éclectiques les uns par rapport aux autres, nous filions d’une pensée à une autre, en éprouvant chaque fois que nécessaire les hypothèses, les démonstrations, les vrais, les faux, les faux-semblants. Il nous semblait que nous étions seulement vivants, encore jeune et plein de bons sentiments, d’espoir, de vie, de fougue. D’amour.

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L’enfance

Il est beaucoup question d’enfants dans ses dessins, de petits personnages les yeux fermés, devant des maisons, dans des jardins, sur des manèges sans chevaux de bois. Il a des frères et des soeurs ?

Cette question, un peu absurde compte tenu de la fiche de renseignements que je lui avais fourni pour le petit le lendemain de la rentrée, taraudait la jeune enseignante qu’elle était. Nouvelle de l’an dernier dans l’école, elle ne connaissait pas notre famille recomposée et recomposable autant de fois qu’il était nécessaire les week-ends et vacances des enfants. J’avais décidé de lui répondre comme si elle n’avait eu l’information.

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S’aimer et se séparer

On avait rêvé toutes les deux que tu puisses lire mon plus beau roman, le dernier après les précédents. On avait rêvé qu’il parlerait de la mer, on en avait souri là sur ton canapé, on était trois, toutes liées à la même chose, une sorte de désir de vivre et de rire ensemble, affronter les courants, le vent et les embruns qui couvrait nos visages à chaque échappée belle. On pensait qu’on était invincible, que rien ne pouvait nous arriver. On aimait ces galettes sur le port et on partageait nos parts de gâteaux en marchant toutes les trois sur le bord de plage désertée par les rares touristes d’été, on chantait à tue-tête dans la voiture familiale. On avait la vingtaine et on en avait vécu le double peut-être.

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Nos vies

On a tous une période de notre vie où on se sent invincible. On crie, on rit et on jouit. On a tous eu cette étrange sensation que rien ne pourra nous atteindre, les mots les coups les sourires, on marche sur le monde, on méprise plus petit que soi et on admire l’aîné semblable à un proche qu’on aurait jamais eu. On court plus vite que les secondes qui défilent. C’est grisant, c’est dingue tellement c’est vivant Docteur. On en devient insupportable et méprisable finalement, on est hermétique aux critiques qui diraient que c’est une question d’éducation. En réalité on crache sur la terre entière qui tourne dans le mauvais sens parce que la révolution qu’elle fait a lieu dans un sens différent du notre. Je ne cherche pas l’excuse de jeunesse, il n’y a pas d’âge, Docteur, pour être un sale con.

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Mon amour

Cher amour,

je ne compte plus les mois qui nous séparent, je ne compte plus non plus les moments que nous aurions pu passer ensemble. Ton départ de ma vie, avec les cris et les larmes qu’on suppose, n’est plus la douleur des premières semaines. Je respire à nouveau. Je retrouve mes amis, mes amants d’avant ton arrivée, je repartage mes idées, mes envies et mes nuits. Il n’y a rien qu’on ne puisse regretter tu sais. Nous sommes si différents et nos chemins respectifs ne représentent plus rien pour toi ni pour moi, il n’y a d’amour que lorsqu’il y fluidité et sincérité et tes faux semblants n’ont fait que nous éloigner petit à petit. Je me sens si légère, si tu savais, de mes nuits je n’ai que le souvenir des douceurs et mes jours se sont remplis de joies et de peines, comme si j’étais à nouveau en vie, comme si j’avais envie.

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Dis-moi comment tu vas vraiment

Fourchette à gauche, couteau à droite, fourchette à gauche, couteau à droite, fourchette à … fourch … La petite se baladait d’une place à une autre sur la table en sautillant, un panier de couverts à la main. On sera 21 avait dit Sophie. 21, ça fait 21 fourchettes et 21 couteaux. Méthodiquement, elle répétait la place théorique des couverts, pour ne pas se tromper mais aussi parce que ça lui donnait une certaine consistance, témoin de sa participation à ce jeu d’habitude réservé aux grands. La table des petits – qui ne l’étaient plus vraiment – se trouvait un peu plus loin dans le jardin. Fourchette à gauche, couteau à droite. Il ne manquait plus rien ou presque sur la grande table.

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