La haine.

T’as l’air con avec ce pansement sur la joue je lui ai glissé en lui attrapant un verre d’eau.
Quoi ? Comment ça ? Il m’a répondu l’air intrigué.
L’air con. Enfin quand on connait les circonstances… T’étais pas obligé de te raser, l’infirmière aurait pu le faire…

Dans un coin de la chambre, l’infirmière attendait qu’il ait terminé son plateau repas.

Tu sais j’ai un truc à te confier, j’ai jamais autant haï, c’est un sentiment terrible quand tu ne l’as jamais ressenti, un sentiment que tu ne comprends pas nécessairement mais qui est là, qui colle à chacun des mouvements que tu fais.

Pourquoi ?

Parce que. Je ne sais pas d’où il vient. Il est là, c’est tout. Il partira comme il est arrivé, comme ça, sans que je ne sois en mesure de comprendre pourquoi. Mais la haine, c’est ma première fois.

Je lui nettoyais le visage avec une lingette humide, il souriait. Moi aussi. L’infirmière nous écoutait d’une oreille. Je ne sais pas ce qu’elle attendait à présent qu’il avait terminé de manger. Elle n’osait pas approcher de notre conversation.

C’est quoi pour toi haïr, je t’ai demandé.

C’est quand tu as une nausée indescriptible, des mots qu’on ne dit pas, un sentiment indicible en vrai.

Et tu as déjà haï toi ?

Oui, ça m’est arrivé oui. J’étais un peu plus jeune que maintenant. Je travaillais dans une imprimerie et un de mes collègues insistait auprès d’une femme pour qu’elle aille diner avec lui. Elle était déjà mariée à l’époque et elle refusait toujours. Ses avances me foutaient la gerbe. Elle en savait plus quoi faire pour le repousser. Un jour elle lui a collé une gifle. Une belle gifle. Moi du haut de mes 20 ans, je jubilais, elle avait réussi. Elle l’avait renvoyé d’où il venait, avec tout le mépris dont elle était capable. Mais à partir de ce jour là, il avait changé d’un coup. Devant tout le monde elle avait osé le gifler. Elle le paierai cher murmurait le type un peu rougeaud de l’alcool qu’il consommait.

Comment ça elle le paierai cher ?

Il avait décidé de la faire partir. Il l’a harcelée jusqu’à ce qu’elle fonde en larmes dans l’atelier une fois, puis deux, puis trois. Il n’était même pas son supérieur, non, ils étaient au même niveau, simples sous-fifres de cet imprimeur plutôt sympa. Elle a craqué. Dans son dos, je travaillais à côté de lui, il la méprisait, l’insultait, la sifflait quand elle passait. Et j’ai commencé à haïr. Haïr ce que moi je ne faisais pas pour la soutenir. Je m’étais protégé derrière une fausse complicité mais je me haïssais de ne rien faire, de le laisser dire et de participer en me taisant à ce lynchage public. Elle est partie, le regard triste. C’est moi que j’ai haï. Je détestais mon reflet dans le miroir, je vomissais le jeune homme qui n’avait pas su aider cette femme. J’étais fiévreux, hagard. Le temps m’a aidé à comprendre que je n’avais rien pu faire de vraiment courageux. Et puis pour lui rendre un hommage de son vivant j’ai démissionné à mon tour, quelques semaines plus tard, ne supportant plus de travailler avec cet homme malsain.

Il reprenait son souffle, lentement, il ne me semble pas qu’il m’ait déjà parlé comme ça auparavant. Il ne m’avait jamais confié quoi que ce soit. De mon côté je savais que la haine qu’il avait ressentie n’était que mal dirigée. Je savais pour ma part à qui s’adressait la mienne. Qu’importe, tout ça ne durerait plus très longtemps maintenant.

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