Morphine

Je suis rentrée. Deux sacs plastique a la main me cisaillaient les doigts et le cinquième étage me paraissait bien loin. Digicode. Première porte. Digicode. Deuxième porte. Escalier au fond de la cour. Dix-huit pas et digicode troisième porte. Les épaules en souffrance, le coude gauche bloqué par le poids d’un des deux sacs. Le téléphone vibrait dans ma poche de manteau. Je voyais ma mère face à mon visage de petite fille : « ne mets rien dans tes poches qui puisse les abîmer« . Je l’ai laissé vibrer et j’ai chassé ma mère de devant mes yeux.

Au quatrième, j’ai fait une pause. La porte des voisins était décorée pour l’anniversaire de leur petit dernier, sept ans et une dizaine de gamins allaient venir souffler dans des ballons et manger du gâteau au chocolat. L’obésité du gamin ne faisait aucun doute : à chaque fois que je l’avais croisé un paquet de chips à la main, j’avais eu envie de gifler sa mère ou son père. En espérant qu’ils aient une salade de fruit pour souffler ses bougies. Un kiwi chacun, deux bougies en forme de clown et on en parle plus. Cinquième. La lourde porte, les clefs au fond de mon sac, le chien qui sautait derrière, ravi de me revoir. Abruti. Cadeau de ma mère. Abruti.

Vous êtes pertuellement en colère m’avait dit mon analyste.
Tout a fait. D’ailleurs je vous emmerde je lui avais rétorqué.
Je n’en attendais pas moins elle avait répondu, calmement.
Fin de la séance et c’est la que je m’étais trouvée à errer dans les rayons du supermarché. J’aurais pu en conclure que j’avais été grossière et bien impertinente mais c’était fatigant de tirer des conclusions de qui j’étais en ce moment.

Le chien grattait le bas de la porte pendant que je cherchais les clefs. Ouvrir, repousser le chien, poser les sacs sur le marbre de la cuisine, balancer mes chaussures dans le salon, accrocher mon manteau à la patère et m’effondrer sur le canapé. J’ai cherché des yeux la télécommande de la chaîne hifi. En vain. Le téléphone portable vibrait toujours dans la poche du manteau accroché. En me levant je me suis pris les pieds dans les jouets du chien et ai manqué de me ramasser. Même pas un merde à sortir de ma bouche. J’avais l’impression d’avoir les cordes vocales scellées l’une a l’autre.

J’ai monté le chauffage à fond et me suis allongée sur le lit défait. Sur le dos j’avais cette facon particulière de joindre les plantes des pieds l’une contre l’autre façon grenouille. Ça ne faisait pas rire le chien qui me regardait étrangement, le regard plein de questions que peut se poser un chien. Pas énormément donc.

Mon corps était une souffrance. Aucun endroit qui n’hurlait pas soulage-moi. Les mains cisaillées par les sac. Les épaules tendues, les trapèzes aurait dit mon ostéopathe. Les yeux qui brûlent. Les joues rougies à cause du froid, les lèvres gercées, les mains bleus et les ongles striés. La cage thoracique en feu, la température du corps qui essayait de se mettre comme il faut. Et puis le bassin vide, seul, sans rien d’autre qu’une solitude à couper le souffle. Les genoux capricieux, les crampes dans les mollets, la douleur dans les tibias, la plante des pieds abimée de trop marcher. Pas un seul endroit de mon corps ne me disait pas arrête-toi là tout de suite s’il te plait. Chaque parcelle de peau hurlait de douleur. Vous somatisez expliquait mon généraliste. Peut-être. Sûrement même. Je ne sais pas ce que je somatisais mais ça ne ressemblait en rien à ce que j’avais connu avant.

En scrutant le plafond je voyais les défauts de la peinture, les moulures et le lustre. Le téléphone vibrait toujours. Je me suis levée. Calmement. J’ai attrapé le téléphone et l’ai projeté contre le mur qui donnait sur la salle de bain. Le bruit du smartphone qui explose n’a pas son pareil, c’est le bruit de l’absence et du trop, c’est la fin qu’on obtient, qu’on savoure, qu’on jouit. Le chien interloqué avait levé la truffe de son panier, mais guère plus. Je me suis assise sur le lit et j’ai compté les cachets de morphine dans leur emballage. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit. Jusqu’à quarante-sept avec plusieurs boîtes. En les étalant les uns à côtés des autres, j’ai compris ce dont j’avais besoin. Cette coupure, ce nécessaire, cette respiration, cette fuite. J’ai regroupé les comprimés et les ai entassés dans mon pull relevé de sorte que ça leur faisait une petite cuvette de laine. Quand on regarde depuis le velux de la salle de bain, on peut voir les arbres du parc en bas et le clocher de l’église. Un à un j’ai jeté chacun des comprimés de morphine dans la cuvette des toilettes. Après chaque chute, j’ai tiré la chasse d’eau, satisfaite. Quarante-sept fois. Cette merde ne traverserai plus jamais la moindre parcelle de mon corps.

J’étais prête à somatiser pour quelque chose de plus douloureux encore. La souffrance du manque.

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