L’enfance inadaptée

Maxime m’a ramené son carnet de correspondance. Penaud. Du haut de son mètre vingt, il avait les yeux tristes et le fameux carnet corné à la main. Papa a murmuré le gamin, j’ai eu un mot. Un mot qui dit quoi j’ai demandé en continuant d’éplucher les carottes pour la soupe maison que j’étais en train de préparer. Manon se foutait de ma gueule quand je faisais ce genre de trucs, elle estimait que je perdais un temps fou à faire à manger alors que de mon côté c’était l’exutoire d’une journée de merde, encore une que je devais encaisser chaque jour ouvrable que Dieu nous pondait. Donc ce mot en réalité était l’énième que sa mère ou moi devions signer depuis qu’il était arrivé dans cette nouvelle école. Quitter le système scolaire auquel il était adapté, une sorte d’école d’enfants surdoués mais pas que, lui avait mis depuis la rentrée quelques bonnes claques. Non, on ne pouvait pas demander à faire ce que faisait les CM2 de sa classe à deux niveaux. Non, on ne pouvait pas ne pas suivre la méthode de calcul imposée par la maitresse, quand bien même elle ne convenait pas à mon fils. À vrai dire Manon et moi on commençait à être fatigués l’un et l’autre de ne pas savoir expliquer à la maitresse que notre fils était un peu différent, un peu autre que la majorité de ses camarades, et ce même si les 23 autres enfants avaient eux-aussi leurs particularités. On savait que gérer chaque enfant pour ce qu’il était et pour ce qu’il pouvait demander relevait de l’impossible. Mais de notre côté nous pensions que la maitresse ne récoltait que ce qu’elle pouvait semer : notre gosse ne faisait rien d’autre que d’essayer de s’occuper alors que l’ennui le guettait. Que voulez-vous faire de Maxime, un an d’avance mais plus petit que les enfants de son âge, qui terminait tout plus vite que les autres et qui de fait sortait parfois un livre une fois qu’il avait terminé l’exercice ? Ou qu’il posait son menton sur ses bras repliés en rêvassant ? Je ne m’étais pas vraiment trompé cette fois encore.

Le mot, là, c’est parce que j’ai dessiné sur mon cahier, là, la page de droite parce que je savais plus quoi faire. J’ai écrit aussi à côté. Mais Papa, j’avais terminé !
On fait quoi de mon gamin ?
Je sais Maxime. Je vais signer le mot. Avec Maman on a déjà vu la maitresse, je crois qu’elle n’aime pas trop que tu ne fasses pas comme les autres, que tu poses trop de questions auxquelles elle ne peut pas répondre, c’est pas qu’elle ne veut pas mais elle ne peut pas répondre à tout le monde, tu vois ? Quand tu t’ennuies, prends ton carnet que Maman t’a offert et écris et dessine dessus autant que tu veux, c’est le tien, d’accord ?
Mais je ne peux pas lire non plus ?

Que voulez-vous que je réponde à ça. Mon fils, 8 ans et son mètre vingt, cherchait à occuper les temps longs où il avait terminé l’exercice mais ne pouvait pas avancer sur la suite et me demandait si toutefois il ne pouvait pas lire. La dernière tentative avait provoqué chez la maitresse une ire affreuse : non seulement elle avait confisqué le livre de mon fils – un truc du style d’Harry Potter en plus moderne – mais elle nous convoquait en plus parce qu’elle avait pris ça pour de l’insolence. Nous étions allé au rendez-vous fixé, Manon avait pris une heure ou deux je ne sais plus sur son temps de travail puisque le samedi l’école est vide de ses maitres et maitresses, et moi mon après-midi, j’en avais profité pour faire des cookies pour le goûter des enfants et quelques courses pour le diner du soir. À reculons, nous avons pénétré la classe et nous nous étions assis sur les chaises des enfants devant la maitresse sur son bureau démesuré. Nous avions l’air ridicule et j’étais à deux doigts de pouffer : je mesure à peu près 1m90 et Manon un bon mètre 70 voire 75 avec des talons. Autant dire que nous étions dans cette classe des intrus. La maitresse a commencé par expliquer que Maxime ne faisait aucun effort pour suivre ses camarades, qu’il ne participait pas à la vie de la classe, tout ça parce qu’il se sentait supérieur. Pour avoir vu Maxime rentrer en larmes plus d’une fois depuis qu’il était arrivé dans sa nouvelle école, je doutais sincèrement de son sentiment de supériorité. Il ne parlait pas avec les autres, d’ailleurs il ne parlait quasiment pas tout court. Quant au fait de suivre ses camarades, elle expliquait qu’il ne se mettait jamais au même rythme que tout le monde pour terminer en même temps qu’eux. Manon commençait à bouillir, je le sentais tellement que j’ai pris sa main avant de prendre la parole.

Chère madame je lui ai dit. Plusieurs fois Maxime est rentré malheureux de l’école, vous comprenez, malheureux, à en pleurer et refuser de manger parce qu’il s’ennuie et parce qu’il ne comprend pas pourquoi il ne peut pas avancer à son rythme. C’est là que je me permets de vous demander madame pourquoi, je dis bien pourquoi, il devrait ralentir le rythme pour suivre le même que ses camarades ? Qui dérange-t-il en lisant son livre alors même que, visiblement, vous ne lui reprochez pas de ne pas avoir terminé mais d’avoir terminé trop tôt ?

La maitresse, ennuyée par ma réponse mais pas tellement s’est alors tournée vers Manon pour lui demander ce qu’elle pensait de tout ça. J’ai entendu Manon lui répondre que Maxime venait d’une école au fonctionnement différent et qu’il fallait du temps pour qu’il s’adapte à une école qui ne prenait pas en compte les individualités de chacun et que c’était bien dommage mais que c’était comme ça. De notre côté, je ne forcerai pas mon fils à être moins stimulé et plus lent parce que ses camarades le sont moins que lui, c’est absurde a-t-elle ajouté.
Manon qui d’ordinaire détestait tout ce qui ressemblait à un conflit entre la parole d’évangile d’une maitresse ou d’un maitre et celle d’un parent ignare se rebellait. Je n’en revenais pas.
N’y avait-il pas des possibilités d’adaptation pour Maxime, comme de suivre le niveau supérieur ? J’ai demandé naïvement.
Si vous pensez par exemple à ce qu’il suive le programme des CM2 au lieu de suivre celui des CM1, je ne trouve pas ça absurde. Seulement, comprenez qu’il y a des chances pour qu’il ne parvienne pas à se mettre à niveau et qu’il soit malheureux.
Madame c’est aujourd’hui qu’il est malheureux, qu’il se sent en marge des autres enfants et qu’il pleure en rentrant parce qu’on lui refuse de lire un livre alors qu’il a terminé ce que vous lui aviez demandé de faire. Mon fils s’ennuie et demande d’avoir des choses plus difficiles à faire. Il mettra sans doute moins de temps qu’il n’en met aujourd’hui pour des exercices qu’il termine trop tôt par rapport aux autres.

La maitresse avait l’air plutôt convaincue par nos arguments et je comprenais les siens : s’adapter à autant d’enfants n’était pas possible. Mais Maxime pouvait bien se gérer seul, calmement, sans ennuyer les autres et le bon déroulement de la classe. Il n’était pas adapté mais il n’était pas chiant non plus. Bref après cette petite réunion, la maitresse était rassurée sur notre envie que ça se passe bien – en même temps on avait pas vraiment le choix, près de chez nous il n’y avait pas d’école de type Montessori ou Steiner – et nous pensions qu’elle avait pu comprendre que les difficultés de Maxime venait surtout du fait qu’il était différent et essayait de s’adapter dans un univers bien étrange que celui du formatage. Habitué à la liberté dans l’apprentissage il était à présent obligé de s’inscrire dans un programme précis, cadré et sanctionné. Alors même que la liberté lui avait donné l’envie d’apprendre et d’aimer apprendre il fallait qu’il renonce et rentre dans les rangs. C’était du temps dont il avait besoin. En sortant, Manon a repris ma main, je lui avait lâchée un peu quand même et m’avait fait un signe de tête. Elle a compris a-t-elle souri.

Visiblement non, puisque d’autres mots avaient fleuri sur le carnet de correspondance de Maxime. Celui-là venait couronner le reste. Pas de bras croisés sur la table, pas de livre sorti non plus. Ne parlons pas d’entretenir l’imaginaire de Maxime en le laissant crayonner et dessiner à loisir sur un cahier appartenant à l’école. Manon lui avait offert , en prévention elle avait bien eu raison, un petit carnet noir à spirale avec une page blanche et une page avec des lignes. Mon gamin n’était ni turbulent, ni bavard, ni pénible, ni insolent, il n’était juste pas fait pour l’école telle qu’elle existe. Est-ce un crime ? Dans l’école précédente il était différent de tous les autres mais aucun des gamins ne ressemblait à un autre. Pas plus de moyen, juste une pédagogie différente. La norme c’était d’être différent, ne pas obéir aux règles mais les comprendre en amont pour pouvoir les appliquer, penser aussi par soi-même. Maxime avait été épanoui ses premières années de scolarité. J’ai bien l’impression qu’on se dirige vers des années de galère avec ce gamin en avance. Quelque part j’étais fier qu’il soit différent, j’étais fier de le voir réfléchir à tout et sur tout. Parfois j’en avais un peu marre. Sa soeur ainée avait fonctionné dans le système classique. Mon fils passait pour un extra-terrestre. Et c’était parfois fatigant.

Collégien suréquipé édition limitée

Le Conseil général du Val-de-Marne a chouchouté ses élèves de sixième cette année en leur offrant à leur entrée au collège un ordinateur portable. Un netbook d’un peu plus d’un kilo pour les accompagner tout au long de leur scolarité de collégien. Et peu importe qu’ils en possèdent déjà un. Dans le texte, l’intention est au premier abord plutôt sensée :

Une action destinée à favoriser le développement des usages des Technologies de l’information, de la communication et de l’éducation. En quatre ans, les 50 000 collégiens du Val-de-Marne seront ainsi tous équipés !

Liberté, égalité, tous connectés : louable certes.

Avec l’intention de « favoriser l’autonomie, l’émancipation et la liberté d’information des élèves », ce partenariat avec l’Éducation nationale pèse avant tout la bagatelle de 25 millions d’euros sur quatre ans de dispositif. En plus des 13 millions d’euros déjà budgétés dans le cadre de l’équipement informatique des collèges. L’objet (1,3 kilo) possède une session élève et une session parent, une clef USB et un système antivol qui rend l’ordinateur inutilisable dès qu’il est déclaré volé. Pour accompagner les parents, une hotline au « prix d’un appel local ». Le véritable kit pour pousser les parents à mettre le nez dans l’Internet et les nouvelles technologies. Quant aux enseignants, équipés eux aussi, ils pourront – en théorie – recevoir une formation dispensée par l’Education nationale.

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La vidéo de présentation d’Ordival – le petit nom du programme d’offre de ces ordinateurs – à destination des enfants le dit clairement : 205 tableaux numériques installés dans les collèges du département, toutes les classes de tous les collèges reliés à Internet d’ici fin 2013, 40 logiciels installés sur chaque ordinateur, un contrôle parental et une protection antivol sur toutes les « machines ». Et à destination des parents et de la presse, le discours est le même, petit moment M6 Boutique en bonus en début de vidéo. Sur les 13 300, Patrick Hervy, l’un des responsables du programme au Conseil général précise que « 6 à 7 000 ordinateurs ont été pour le moment distribués. D’une valeur de 340 euros pour les collégiens et 540 pour les enseignants. »

Mais en ont-ils vraiment TOUS besoin ?

Pour Patrick Hervy, l’équipement de tous les collégiens, indépendamment de leurs conditions sociales était indispensable :

Nous souhaitons niveler du bas vers le haut. Les mêmes équipements pour tout le monde. Si l’on prend l’exemple de Saint-Maur [commune aisée du département, ndlr], les familles sont peut-être déjà équipées mais l’ordinateur n’est pas nécessairement destiné à être un outil de travail. Ils contiennent en outre une médiathèque qui n’est pas installable sur un ordinateur lambda. C’est un principe d’égalité d’école républicaine qui prévaut.

Peu importe que l’enfant en possède déjà un et que la famille soit assez aisée. L’essentiel étant qu’il puisse l’emmener au collège si et quand le prof le demande. « Aucun établissement n’a décidé de faire en sorte qu’il y ait 30 gamins devant leur ordi 8 heures par jour ! » explique Patrick Hervy.

M. François, adjoint du principal du collège de Valenton est enthousiaste :

La distribution a eu lieu ce samedi et la réception a été plutôt bonne. Les professeurs vont travailler avec les élèves sur ordinateur et ça va améliorer la pédagogie. On leur a dit qu’ils avaient de la chance d’en avoir un chacun.

Le collège – classé en ZEP – étant expérimental possède déjà des tableaux numériques interactifs dans chaque salle de classe.

Moins d’enthousiasme dans un autre collège du département. Une principale, qui a préféré rester anonyme explique que l’initiative du Conseil général est très bonne mais qu’elle implique beaucoup de choses. « C’est un gros budget, mais la technologie pourra être très vite dépassée. En cas de pépin, perte ou vol c’est le collège qui va gérer. », explique-t-elle.

La question de la distribution à tous se pose aussi pour la principale :

Est-ce que ça se justifie ?

Questions techniques et questions de pratiques

Côté technique, l’Ordival est sous Windows 7 avec la possibilité d’acheter les licences des logiciels propriétaires. Mais sont installés des logiciels libres pour les outils de base. À la question de l’autonomie, Patrick Hervy répond que « les ordinateurs ne sont pas fait pour rester allumés pendant 8 heures de cours et que la batterie [neuve] a une autonomie de 7 heures ». Visiblement, nul besoin d’équiper les classes en multiprises. La première année en tout cas.

À un parent qui a posé la question lors d’une distribution dans un collège, l’un des techniciens présent a répondu que « s’il était chargé tout le temps sur secteur, il ne tiendra[it] pas un an ». Difficile de mesurer de quelle façon les collégiens s’en serviront, d’autant que « l’astuce technique » n’est précisée nulle part. À nouveau matériel, nouvel usage technique à acquérir.

La principale d’un collège d’une commune aisée précise :

Les enseignants sont plus ou moins réticent déjà. Ensuite, nous n’avons pas de prises dans les salles, [pas assez pour brancher plus de deux ordinateurs, ndlr], comment faire quand certains auront oublié de charger leur ordinateur la veille ? Même question s’ils oublient leur ordinateur tout court ?

Pour cette principale, la réussite de l’opération va aussi passer par « la motivation des enseignants ». Que répondre à un professeur qui lui explique « qu’il préfère sa plume et son papier, même si on est pas au XIXème siècle » ?

Et ailleurs ?

L’initiative n’est pas nouvelle mais elle est la plus coûteuse – pour des raisons de déploiement et de proportion notamment. En septembre 2010, le Conseil général des Hauts de Seine avait pourvu chacun de ses collèges de deux iPad. Montant de l’opération : 133 collèges avec 2 iPad = 185 000 euros pour l’un des départements les plus riches de France.

Dans les colonnes de Libération à l’époque, Antoine Tresgots, délégué national du syndicat des enseignants de l’Unsa déclarait :

Quand la collectivité décide de balancer du matériel sans aucun lien avec les demandes des enseignants, ça n’a aucun sens. C’est une magnifique opération de communication.

Même type d’opération mais de plus grande envergure cette fois – de l’ordre de celle du Val-de-Marne, collectivité territoriale différente -, la distribution d’ordinateurs portables par la région Languedoc-Roussillon à ses 32 000 élèves de seconde à la rentrée 2011. Budget alloué : 15 millions d’euros sur trois ans. Le programme LoRdi a récemment été au centre d’une polémique au sein de la région puisque 12 ordinateurs avaient été retrouvés en vente sur « Le Bon Coin » et autres sites de vente d’occasion en ligne.

Motifs invoqués par les lycéens vendeurs ? Besoin d’argent et inutilité de l’objet. Un adolescent interrogé par le Midi Libre explique surtout que :

On ne peut quasiment pas s’en servir au lycée et il y a même certains profs qui y sont allergiques. Enfin, la plupart d’entre nous en avaient déjà un avant, bien meilleur.

Tandis qu’une autre lycéenne (vendeuse) précise que l’ordinateur leur a été distribué « sans [leur] demander [leur] avis, sans explication, comme on [leur] sert des frites à la cantine :

À aucun moment un prof nous a demandé de l’utiliser. Je ne vois pas pourquoi je ne le vendrais pas. Il m’encombre.


Photo par Kalexanderson [CC-by-nc-sa] remix O.Noor pour Owni