Montebourg irradie

Dans un entretien sur BFM TV hier soir, Arnaud Montebourg, ministre du redressement productif, était invité pour défendre sa vision de la production française et ses théories sur cette ré-industrialisation. Mais il y a aussi glissé que le nucléaire était une énergie d’avenir.

Provocation pour les écologistes, Noël Mamère en tête, profession de foi en décalage avec la réalité pour Denis Baupin, vice-président (EELV) à l’Assemblée Nationale, Montebourg est pourtant soutenu par Manuel Valls, le ministre de l’Intérieur.

Sauf que le hasard n’existe pas

Arnaud Montebourg, avocat de formation a débuté sa carrière politique en Saône-et-Loire à la fin des années 90. Alors député de la 6ème circonscription, il devient ensuite en 2008 Président du Conseil Général de Saône-et-Loire. Sur la région Bourgogne, quelques milliers de travailleurs de l’industrie française. Le porte-parole de Ségolène Royal en 2007 sait de quoi il retourne quand on parle d’industrie du nucléaire. Ce qui l’amènera à se prononcer au cours de la campagne de l’ancienne femme de François Hollande pour l’achèvement du chantier de Flammanville. Avec Mâcon, Le Creusot et Saint-Marcel, le pôle nucléaire de Bourgogne est dense et le poids de l’industrie dans l’emploi était de de l’ordre de 20 % en 2008 et selon l’INSEE l’emploi salarié de l’industrie de Saône-et-Loire a perdu 14 200 postes entre 1989 et 2007, dont 12 500 dans le secteur de la fabrication de produits industriels. « Il s’agit là des conséquences des suppressions d’emploi dans le textile (DIM), de la fermeture des activités industrielles de Kodak à Chalon-sur-Saône, des difficultés rencontrées dans la métallurgie (Arcelor), les pneumatiques (Michelin) et les mines ».

Certainement sensibilisé par ses électeurs, Arnaud Montebourg sait aussi que la région Bourgogne compte près de 9 000 salariés du nucléaire, tel qu’estimé par François Sauvadet, ancien ministre de la Fonction publique sous le gouvernement Fillon et président du conseil général de Côte-d’Or. 150 entreprises adhèrent aussi au Pôle nucléaire Bourgogne, rassemblant les industries qui travaillent de près ou de loin avec ou pour l’industrie nucléaire. De quoi les rassurer, un peu.

Semblant surprendre ou choquer les uns et les autres, écologistes ou non, il n’est pourtant pas à sa première déclaration tonitruante sur le sujet. Il est ainsi l’un des rares non-signataires de l’accord PS-EELV.

L’idéalisme du ministre du redressement productif ne s’arrête pas à ce seul bassin-là et, régulièrement, il rencontre les salariés du nucléaire. Par le biais des syndicats. Après l’annonce du plan d’austérité d’Areva mené par Luc Oursel, quelques temps après sa nomination en novembre 2011 et l’accord PS-EELV, il avait reçu la délégation CFDT pour les rassurer sur la ligne de conduite du Parti Socialiste en cas de victoire :

On ne peut pas bazarder une industrie qui marche, surtout quand on a rien pour la remplacer. Il serait irréaliste de fermer des centrales qui ne sont pas en fin de vie et de ne pas poursuivre l’EPR.

Plus récemment, il a co-signé les nouveaux statuts d’Areva avec Pierre Moscovici, ministre de l’économie et Jean-Marc Ayrault, Premier ministre. Pour un renforcement des pouvoirs du conseil de surveillance du groupe — en matière d’acquisition notamment. Les prémices d’une reprise en main de l’industrie nucléaire. Et de sa pérennité.

Les peurs d’Arnaud

Dans son intervention sur BFM TV, Arnaud Montebourg prône un déploiement de la croissance après la rigueur, à contre courant des “politiques austéritaires de l’Europe”. Après quelques prises de position : pour les hydroliennes, contre le gaz de schiste (“Jean-Marc Ayrault a dit que le débat n’était pas tranché. […] Aujourd’hui telles que les conditions d’exploitation se déroulent […] il y a un énorme problème environnemental. […] La fracturation hydraulique fait beaucoup de dégâts. »).

Cette réindustrialisation émerge de ce “besoin de nous protéger”, ce qu’il martèle :

Un pays qui ne produit pas est dans la main de ceux qui produisent. Un pays qui consomme les produits des autres est un pays qui devient dépendant des autres. Un pays qui produit et donne à consommer aux autres devient un pays puissant. C’est le destin de la France, d’être une grande nation industrielle. Elle s’est affaissée, elle doit se redresser.

Alors que la cause anti ou pro nucléaire sort de deux mois de vacances et après une année complète ou presque à avoir défrayé la chronique, pourquoi mettre sur le tapis la question nucléaire ? Rien de plus simple pour le journaliste de BFMTV Olivier Mazerolle, grâce à l’équation du Premier ministre sortie tout droit des archives des différentes interventions ministérielles : 25 milliards pour cause d’exportation insuffisante — 45 milliards imputables à l’énergie. Et pour redresser la France, rien de mieux que de ramener la part déficitaire du commerce extérieur à zéro. Tel est l’objectif du gouvernement.

Pour produire plus, il faut de l’énergie. Est ce que c’est vraiment le moment de réduire la part du nucléaire dans la production d’électricité en France ?

C’est à ce moment-là que le débat prend un virage qui fait rugir bon nombre d’élus et de personnalités diverses, à commencer par les écologistes. La réponse d’Arnaud Montebourg dépasse ce qu’ils auraient souhaité entendre compte tenu du poids qu’ils estiment peser au sein de gouvernement et dans les bas-côtés :

Nous avons besoin d’énergie — et pas trop chère — et la France a un atout extraordinaire entre ses mains, qui lui a permis de bâtir son industrie […] c’est une énergie abordable. Et même en Allemagne, les entreprises se retrouvent avec des hausses de coûts. […] Notre choix […] est stratégique pour la Nation. Le nucléaire doit être rééquilibré […] Il y a la quantité, ce qu’on consomme de plus. Nous arrivons quand même à un certain maintien du parc actuel. […] Pour ma part, je considère que le nucléaire est une filière d’avenir.

Le nucléaire, une filière d’avenir, c’est ce qui a fait tiquer la majorité les spectateurs, ceux convaincus fermement que la catastrophe de Fukushima devrait permettre à la France de comprendre qu’il faut cesser d’utiliser l’énergie nucléaire, à l’instar de l’Allemagne d’Angela Merkel. Pourtant, jamais Arnaud Montebourg n’a fait partie des grands pourfendeurs de l’énergie nucléaire. Supposons un instant que si François Hollande recevait les grands patrons du CAC le 23 août dernier — sans Areva ni EDF — c’est parce que le dossier est dans les mains d’un des défenseurs de l’énergie tant décriée, aux côtés d’un autre fin connaisseur de la problématique, Bernard Cazeneuve, bien présent sur La Hague et ses usines liées au nucléaire.
En fin de journée, en déplacement chez Atol,
il affirmait :

Areva est une des plus belles entreprises nucléaires au monde en exportant deux tiers de ses productions.

Le nucléaire a de beaux jours devant lui. N’en déplaise donc aux écologistes.


Photo par Jyc1 (cc-by) et loltoshopée via ICanHasCheezburger

Ici La Hague, Greenpeace Airways en approche

Les sites nucléaires peuplent les campagnes françaises : 58 réacteurs et autres installations potentiellement exposés à des accidents provoqués par des causes extérieures. Séismes, inondations ou chutes d’avion… Pour limiter ce dernier risque, théoriquement, le survol des sites les plus importants est strictement interdit à basse altitude. Une interdiction que Greenpeace a voulu mettre à l’épreuve des faits.

Or, fin 2011, un engin de l’organisation est parvenu à survoler pendant plusieurs minutes, sans être inquiété, le site de La Hague où sont stockés des centaines de tonnes de déchets radioactifs en attente de retraitement, comme le montre une vidéo de l’ONG que nous mettons en ligne aujourd’hui (voir plus bas). Ce matin, après avoir fait atterrir un militant au sein de la centrale du Bugey, Greenpeace rend public le rapport d’un scientifique (version complète en anglais et résumé en français au bas de l’article) consacré à ce sujet. En ligne de mire : les risques en cas de crash aérien sur les installations françaises. Et l’éventuelle prise en charge de ces risques par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) française et les exploitants du parc nucléaire.

Le survol de La Hague

La Hague, située à quelques kilomètres de Cherbourg, est le site de retraitement de déchets radioactifs en France. Il reçoit régulièrement les combustibles des centrales françaises et étrangères – allemandes notamment. Pourvu après les attentats du 11 septembre, entre octobre 2001 et mars 2002, de missiles sol-air destinés à abattre les avions en survol, le site est toujours sous surveillance rapprochée. Mais l’ONG, maitresse en matière d’intrusion, prouve cette fois qu’il est possible de se promener dans les airs au-dessus de cette installation nucléaire :

[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=3Lz4fX6C3Mc&hd=1[/youtube]

Effectuée à moins de 3 900 pieds (limite minimale de survol de cette installation nucléaire), l’opération a pour objectif selon Sophia Majnoni, chargée des questions nucléaires pour Greenpeace France, « de montrer que l’espace aérien interdit était pas vraiment interdit ». Précisant que le site de La Hague a été choisi pour les quantités importantes de matières radioactives qu’il contient :

C’est le lieu en France dans lequel il y a le plus stockage de matière radioactive, à la fois des piscines de combustibles irradiés et à la fois du plutonium. Il existe un certain nombre de normes sur les réacteurs qui ne s’appliquent pas pour les piscines. Pourtant après le 11 septembre, c’est le seul site où des systèmes de surveillance ont été mis en place : des missiles et un radar. Il y a des avions qui passent au-dessus de la Hague et de Flamanville. Il y a aujourd’hui un radar qui prévient un avion de chasse. Qui lui met 6 minutes pour intervenir, pour tirer. Mais est-ce qu’on peut tirer sur un boeing ? Pour les réacteurs, ils n’ont jamais pris en compte la chute d’un avion de ligne et pour les piscines ils n’ont pas pris en compte les chutes tout court. Elles sont encore moins protégées. La protection est hyper minimaliste.

Après Fukushima, Sophia Majnoni, regrette que « les catastrophes non naturelles n’aient pas été étudiées dans les stress-tests de l’Autorité de sûreté nucléaire :

La chute d’un avion de ligne c’est peu probable donc pour eux, on ne les prend pas en compte. Avant Fukushima, ils pouvaient être cohérents en disant qu’ils avaient une approche probabiliste. Or après Fukushima, cette approche de calcul de probabilité a été remise en cause. (Mais) seulement pour les catastrophes naturelles ! Les Allemands l’ont fait, les Suisses l’ont fait, mais pas la France. Il faudrait qu’en France la sécurité soit dans le giron de l’ASN au même titre que la sûreté. Notre souhait c’est d’avoir un audit sur le sujet.

Zéro risque ?

Dans le rapport, une cinquantaine de pages analyse la sûreté des installations du parc nucléaire français vis-à-vis du risque chute d’avion. Le rapport fait état de l’absence de prise en compte du risque d’accident d’avion de ligne sur une centrale mais aussi à ses abords : si le dôme au-dessus du réacteur protège le réacteur en lui-même, les installations annexes ne bénéficient pas du même degré de protection.

Ainsi le consultant spécialiste du nucléaire, John Large – à qui Greenpeace a commandé l’analyse -, explique que les problèmes peuvent être de l’ordre de ceux de Fukushima, soit plusieurs facteurs qui amèneraient la centrale à souffrir d’un accident qui ne toucherait pas directement le réacteur :

La chute d’un avion pourrait couper la centrale des sources d’approvisionnement électrique situées à l’extérieur du site et, simultanément, empêcher les groupes électrogènes de secours sur le site de fonctionner. Dans une telle situation, la centrale devrait faire face à une coupure de courant prolongée, et le refroidissement du réacteur et des piscines de désactivation ne serait plus assuré (comme cela a été le cas à Fukushima).

John Large pointe également du doigt la stratégie paradoxale de l’ASN qui dit « estime[r], en s’appuyant sur les rares événements précédents, que la possibilité d’une chute accidentelle d’un avion de ligne commercial est si faible qu’elle est donc improbable. Ces nuances mises à part, l’ASN participe pourtant à un « groupe ad-hoc sur la sécurité nucléaire (AHGNS) de l’Union européenne, chargé d’analyser les menaces liées aux attaques terroristes dans le cadre du ‘volet sécurité’ [‘Security Track’] mis en place en parallèle des stress-tests post Fukushima effectués sur toutes les centrales européennes […].

Loin d’être suffisant, selon le scientifique, qui considère que l’autorité de contrôle de la sécurité des installations nucléaires « exonère l’exploitant de la nécessité de se préparer à une chute d’avion, estimant qu’il s’agit d’un acte de guerre. »

Contestant la méthode utilisée –  » prendre en compte la simulation du crash d’un avion de combat militaire (d’environ 20 000 kilos) et de l’extrapoler à un avion commercial (pouvant peser plus de 130 000 kg), «  -, il soulève également le problème des réactions des travailleurs de l’installation :

Il est tout à fait possible qu’une bonne partie du personnel se sente dépassée et incapable de réagir si un avion venait à s’écraser sur le site. La centrale serait alors livrée à elle-même, en l’absence de tout contrôle.

Vulnérabilité

Yves Lenoir a travaillé pour le gouvernement de Basse-Saxe lors de la préparation du projet d’usine de retraitement de Gorleben et de son stockage de déchets radioactifs. Il est aujourd’hui président de l’association Enfants de Tchernobyl Bélarus. Co-auteur de Tchernobyl-Sur-Seine (( édité chez Calmann-Levy )), il nous a confirmé la nécessité de prendre en considération, sérieusement, ces risques :

Vous avez le coeur du système, en général une enceinte simple ou double disposée autour de la cuve et des générateurs. Ensuite, sortent de l’enceinte des canalisations, quasi à l’air libre pour aller en salle des machines. Il y a aussi une alimentation électrique par le réseau extérieur et donc un risque de destructions de ces lignes électriques si un avion tombe. Il va détruire les communications de sortie et d’entrée de courant de la centrale. Qui sera entièrement dépendante des moyens de secours internes. Et puis imaginez qu’un gros porteur tombe avec ses 90 tonnes de carburant, il va mettre le feu à tout. Même s’il n’est pas tombé sur le bâtiment principal, les canalisations ne sont pas protégées.

Les calculs de l’ASN et des autres instances sont établis à partir de modélisation de la chute d’un avion de chasse sur une cuve de réacteur. Hormis les conséquences sur les abords de l’installation, l’avion de chasse pourrait aussi provoquer bon nombre de réactions en chaine.

Il y a deux types de chocs, celui d’un avion de chasse ou d’un avion avec peu de carburant et celui d’un avion de ligne. Le poids – très lourd – de l’avion de chasse, combiné au fait qu’il vole très vite, amène la chute de l’avion à être un choc dur. Sur une usine de retraitement, à une vitesse de 250m/s – caractéristiques étudiées par les instances -, la masse de l’avion est concentrée sur 1 ou 2 mètre carré. S’il tombe sur l’élément le plus résistant de l’installation telle que l’enceinte double, il passe au travers de la première enceinte mais ne perfore pas la seconde. En revanche, comme cette deuxième enceinte est élastique, elle se déforme et va déformer l’intérieur de la cuve. Le béton va avoir tendance à se disloquer donc se fissurer. Et occasionner des missiles secondaires ou blocs de béton de quelques centaines de kilos qui se détachent et voyagent dans le bâtiment. À 250m/s, les blocs de béton bougeront à 100m/s à l’intérieur. Les simulations et les tests montrent qu’ils peuvent détruire des câbles, de l’instrumentation, des canalisations secondaires, etc… Et même si le bâtiment à l’extérieur a l’air d’avoir résisté au choc, à l’intérieur il y a des dégâts.

Autre scenario : celui d’un crash d’un avion commercial. Yves Lenoir explique que « Le fuselage de l’avion peut taper dans le bâtiment du réacteur, de biais ou sur une partie arrondie. Et il pourra glisser. Le choc va endommager de manière considérable l’enceinte extérieure mais ne devrait pas provoquer trop de dégâts sur l’enceinte intérieure. Sauf que les ailes peuvent chuter sur les câbles, le kérosène provoquer un incendie, etc. Et s’il touche la salle de contrôle, quel est le niveau de protection ? Si le bâtiment n’est pas bunkerisé comme l’est le bâtiment réacteur, je donne pas cher de ce qu’il se passe à l’intérieur. » Parler ouvertement de ce genre de risque, pour le scientifique, « ce n’est pas être alarmiste :

Parce que, finalement, regardée comme ça, une chute d’avion, c’est comme le tsunami de Fukushima. C’est un cas extrême mais on a vu que le cas extrême devenait très probable dans certaines circonstances. En France on a des centaines d’avions qui décollent en permanence. Si incendie il y a, il peut y avoir un Fukushima français. Le dire ce n’est pas être alarmiste, c’est les mettre face à leurs responsabilités.

D’autant que déjà en 2001, le directeur de l’ASN – loin d’être rassurant – déclarait selon Areva (ex-Cogema) :

Comme l’a rappelé le directeur de l’Autorité de sûreté nucléaire dans des déclarations ces derniers jours, aucune installation nucléaire n’a été conçue pour résister à la chute d’un avion de ligne.

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Illustration via la galerie Flickr de X-Ray Delta One [CC-bysa]. Edition par Ophelia Noor pour Owni.
Captures d’écran de la vidéo de Greenpeace, Coucou !

Le nucléaire enfouit ses données

Le nucléaire, c’est la transparence !

Si l’on en croit cette déclaration d’Anne Lauvergeon, l’ancienne patronne d’Areva, un datajournaliste devrait pouvoir enquêter facilement sur les données du nucléaire. La réalité est plus opaque, comme nous l’avons appris en travaillant sur les rapports de l’Autorité de sûreté du nucléaire (ASN).

Le gendarme de l’atome a pour mission de collecter les rapports que lui envoient les exploitants (EDF, Areva ou le CEA) sur chaque accident qui a lieu dans une installation. En théorie. Car si la déclaration est obligatoire et sanctionnée quand elle n’est pas faite ou faite en retard, “cela n’empêche pas l’exploitant de garder au niveau de l’installation les petites anomalies“. Théoriquement encore, il pourrait mettre à la disposition du public un fichier exploitable avec des indications précises. En effet, les formulaires sont constitués de cases à cocher et de champs à remplir : l’accident a-t-il lieu pendant une période de maintenance ? Y a-t-il eu contamination ?, etc.

Cependant, en guise de fichier exploitable – le graal du datajournaliste -, l’ASN met en ligne ses rapports depuis 2000, dont la présentation n’est pas uniformisée. Les quelques informations signifiantes sont présentées en vrac, noyées dans un fatras de précisions sans intérêt. Exemple parmi d’autres :

L’ASN n’y voit rien d’anormal :

C’est pas la même personne qui remplit le site. Il y a plusieurs divisions et plusieurs personnes. Même s’ils essaient d’harmoniser…

Pas de codeur, pas de données

Ces rapports sont semi-structurés, c’est-à-dire qu’ils présentent tous des éléments similaires qui peuvent être isolés à l’aide d’un petit programme. Un – gentil – codeur a donc pu extraire un fichier propre à 95% de quelques 1 300 lignes avec les informations suivantes : installation ; titre du rapport ; niveau de l’incident ; date du rapport ; lien vers le rapport.

À partir de ce fichier, nous avons dû constituer manuellement un premier sous-fichier se focalisant sur les incidents de contamination. Les éléments se divisent en deux grandes catégories : accident avec atteinte corporelle et accident avec une contamination vestimentaire. Nous avons listé dans le fichier, pour mémoire, les trois atteintes qui n’étaient pas des contaminations. Nous avons ensuite complété ce sous-tableau en rajoutant des indications qui nous semblaient importantes.

> Informations présentes dans les rapports :

– le site et l’INB. On entend souvent parler de façon générique de La Hague par exemple. Ce nom correspond dans le tableau des Installations nucléaires de base (INB) au site, qui regroupe parfois plusieurs installations. Par exemple « Centrale nucléaire de Paluel » atterrit dans deux colonnes : Paluel pour le site et Centrale nucléaire de Paluel pour l’INB
– l’exploitant.
– le nombre de personnes touchées.

> Informations présentes de façon aléatoire dans les rapports :

– la date de l’incident. Fait pourtant partie des items à préciser dans le formulaire.
– si l’accident a eu lieu pendant un arrêt de tranche/une période de maintenance. Même remarque que ci-dessus.
– le radioélément. Pourtant, l’exploitant dispose d’une dizaine de lignes pour décrire les conséquences réelles et potentielles.
– contamination externe ou interne (plus grave). Même remarque que ci-dessus.
– si l’incident concerne un sous-traitant et le cas échéant le nom de l’entreprise sous-traitante s’il est indiqué.

> Une colonne où nous avons isolé des extraits de rapport qui nous ont étonnées, intriguées, choquées…

Si les délais de déclaration – donc de remise du formulaire provisoire – ne sont pas respectés, l’ASN est en droit de dresser un procès verbal. À quand un procès verbal pour remplissage incomplet du formulaire ?

Échanges kafkaïens

Ni l’exploitant ni l’ASN ne nous ont facilité la tâche. Extrait d’un échange.

OWNI : Je cherchais à obtenir la liste des arrêts de tranche par centrale depuis la mise en service du premier de leur réacteur. Vous m’aviez précisé que cette liste se trouvait sur le site de l’ASN. Or se pose pour nous le problème des arrêts de tranche avant 2005, ils ne se trouvent pas sur le site.

L’ASN  : Le moteur de recherche vous permet de retrouver la liste des arrêts de réacteur. Il suffit de choisir dans la liste déroulante « Arrêt de réacteur ». Sur la droite, vous aurez alors les Options de recherche. Il faudra cliquer sur « Par date » puis « Plus de six mois ». Les résultats sont classés par anté-chronologiquement. A partir de la page 14, on peut disposer des arrêts de tranche de 2005.

OWNI : Il s’agissait des arrêts de réacteur avant 2005, plus précisément entre 2000 et 2005… Et ceux là ne sont pas sur le site.

L’ASN : Rebonjour, Je vous envoie le texte en ligne sur notre site :

http://www.asn.fr/index.php/Les-actions-de-l-ASN/Le-controle/Actualites-du-controle/Arret-de-reacteurs-de-centrales-nucleaires »

Du coup, l’ASN nous a renvoyé vers l’exploitant, EDF, pour les informations antérieures, nous avons donc appelé plusieurs centrales. Lesquelles nous ont renvoyées vers l’ASN. Finalement, un attaché de presse au siège s’est fendu d’un pdf avec les années des arrêts. Sollicité pour des informations plus précises sur les mois concernés et les arrêts moins longs sur la période 2000 – 2006, il nous a répondu :

On n’a pas gardé d’archive au-delà de la communication. On n’a pas d’informations sur des événements aussi lointains.

Le fichier final tant bien que mal constitué constitue un tableau inédit, comme nous a expliqué Cédric Suriré, doctorant en socio-anthropologie du risque et des vulnérabilités

Ce tableau est l’outil qui manque dans l’histoire du nucléaire : la prise en compte de l’homme dans l’industrie du nucléaire.


Nous remercions vivement, dans l’ordre d’arrivée, Julien Kirch (au code), les chercheurs Cédric Suriré et Annie Thébaud-Mony et Marion Boucharlat (au graphisme), sans qui ce travail n’aurait jamais abouti.

Les blessés du nucléaire parlent

Chercher l’humain. Les rapports de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) font disparaitre les individus sous une logorrhée technocratique. L’examen de ceux qui ont trait à des contaminations, sur lesquels nous nous sommes concentrées, se résume à : « un agent », « un prestataire » qui bien souvent n’a pas respecté le process. Nous n’en saurons pas plus. Pour comprendre ce que signifie vraiment être contaminé aujourd’hui en France, il faut lire les témoignages des travailleurs du nucléaire, comme nous vous proposons de le faire dans l’image ci-dessous. Saisissant contraste entre les rapports et ces tranches de vie.

L’humain intéresse peu l’industrie du nucléaire. Il a fallu attendre 2002 pour avoir un premier colloque sur le sujet. Écouter les travailleurs du nucléaire, c’est en effet remettre en cause le prix à payer pour que nous ayons une électricité à un coût relatif. C’est remettre en cause le mythe d’une énergie propre. Humainement, c’est parfois dégueulasse.

De nos jours, il importe d’aller au-delà d’une communication bien rodée mise en place lorsque la France a fait le choix du tout-nucléaire qui consiste à dire que tout va bien.

Les rapports ont tous un point commun : ils mettent l’accent sur la seule atteinte corporelle – avec les biais que l’on sait (lien)- , traduisant une vision réductrice de la santé au travail. Annie Thébaud-Mony, de l’Inserm, en a posé les limites (( L’industrie nucléaire. Sous-traitance et servitude, Annie Thébaud-Mony, Inserm, Questions en santé publique, 2000. )) :

L’approche sociologique de la santé au travail, sous-jacente au risque d’irradiation et de contamination nucléaire, place ce dernier dans une perspective plus large que la seule relation au entre l’individu et l’exposition aux rayonnements ionisants. […]

Il s’agit donc non seulement d’identifier les risques et les contraintes vécues par la personne mais de reconstituer, en une approche globale, les processus sociaux qui constituent son histoire et construisent sa santé et son devenir.

Cette dynamique s’appuie sur l’élaboration théorique d’une définition de la santé s’écartant à la fois des seuls fondements biologiques et de la notion d’état qui demeurent les références dominantes en santé publique. En rupture avec une conception de la santé comme « absence de maladie », l’OMS la définit en référence à un état idéal  « état de parfait bien-être physique, psychique et social ».

La lecture des témoignages de travailleurs du nucléaires laissent apparaître une réalité. Une personne contaminée n’est jamais plus en bonne santé, à tous les points de vue, et quand bien même l’incident est « mineur » selon l’échelle en vigueur. Physique, psychique et social.

Ces témoignages font aussi ressortir un biais du prisme techniciste de l’industrie nucléaire et de sa gestion du risque. Il s’agit, pour reprendre l’analyse du chercheur James Reason (( cité par in ibidum. )) :

d’éviter d’entrer dans la signification profonde des situations et de n’en tirer des leçons qu’à partir des événements superficiels.

Si les causes apparentes des contaminations sont souvent notées, les causes profondes ne sont pas indiquées. Et pour cause, il faudrait remettre en cause le système de sous-traitance.

Laissons maintenant la parole aux victimes. Cliquez sur l’infographie et sur les signes + pour les lire dans les meilleures conditions.


Nous remercions vivement, dans l’ordre d’arrivée, Julien Kirch (au code), Cédric Suriré, doctorant en socio-anthropologie du risque et des vulnérabilités, qui nous a fourni ces témoignages, Annie Thébaud-Mony et Marion Boucharlat (au graphisme), sans qui ce travail n’aurait jamais abouti.

L’image des irradiés qu’on nous cache

Du point de vue de la santé mentale, la solution la plus satisfaisante pour l’avenir des utilisations pacifiques de l’énergie atomique serait de voir monter une nouvelle génération qui aurait appris à s’accommoder de l’ignorance et de l’incertitude…
Rapport de l’OMS de 1955, Cité par Jacques Ellul, in Le bluff technologique, p 294

***

“Légère irradiation d’un expérimentateur”, “perte de protection biologique dans un local de travail”, “accident de niveau 1 sur une échelle qui en compte 7”. Si un profane survole les rapports de l’Autorité de sureté nucléaire (ASN), chargée du contrôle des installations nucléaires françaises,  il ne s’inquiètera pas des contaminations touchant les salariés du secteur.

RAS, nucléaire : rien à signaler, pour reprendre le titre du documentaire d’Alain de Halleux. À partir des avis d’incidents disponibles sur le site sous une forme particulièrement indigeste, OWNI a ré-exploité ces données pour visualiser, en une seule et même image, les contaminations produites par le nucléaire français. C’est l’image ci-dessous. Vous pouvez cliquer dessus puis zoomer à l’intérieur pour prendre connaissance des différents cas.

Derrière la froideur technocratique rassurante des rapports de l’ASN, la réalité est plus inquiétante. Certains chercheurs estiment que des conséquences aussi graves que l’amiante en terme de santé publique sont à prévoir. Le fichier Dosinat – mis en place en 1992 par EDF – répertorie pour chaque intervenant, qu’il soit sous-traitant ou non, les doses qu’il reçoit. Il est établi que les sous-traitants encaissent 80% des irradiations dans nos dix-neuf centrales. Pourtant, dans les informations des rapports, il est ainsi impossible de savoir systématiquement si des sous-traitants ont été touchés, encore moins le nom de leur entreprise.

On ignore aussi dans la plupart des cas le radioélément impliqué. Information pourtant importante puisque selon le radioélément, les effets seront plus ou moins forts et longs. De même, on ne sait pas systématiquement si l’accident a lieu pendant un arrêt de tranche ou une autre période de maintenance, durant lesquels le recours à la sous-traitance est très majoritaire : EDF sous-traite à plus de 80% sa maintenance, et les sous-traitants sont trois fois plus touchés par les accidents du travail.

Le thermomètre cassé

Il est admis qu’un être humain doit rester à 37° de température environ. Au-delà, il faut s’inquiéter. Mais admettons qu’un décret indique que la température normale soit désormais comprise entre 37 et 39°, par exemple quand sévit une épidémie de grippe. Une partie de la population cesse d’entrer dans la catégorie des gens atteints de fièvre.

C’est ce qui s’est passé avec le nucléaire, industrie où cette question du thermomètre est au cœur de la controverse scientifique. Les seuils ont en effet été abaissés avec les ans, modulant dans le sens d’un renforcement la notion de dangerosité. En France selon le Code du travail, il était de 50 mSv à partir de 1988, de  30 mSv jusqu’en 2003, puis de 20 mSv, la norme actuelle. À titre de comparaison, le reste de la population ne doit pas dépasser 1 mSv/an/personne dixit le Code de la santé publique.

Ce seuil, fixé sur la base des recherches du Commission internationale de protection radiologique (CIPR), est remis en cause par celles du Comité européen sur le risque de l’irradiation (CERI) depuis 2003. Leurs conclusions : il faut diviser par 4 le seuil actuel, soit 5 mSv. Et par conséquent, la dangerosité d’une partie des incidents de contamination relevée par l’ASN devrait être reconsidérée à la hausse. L’IRSN reconnaitra lui-même en 2005 que ces problèmes soulevés par le CERI « ont été largement négligés par la communauté scientifique. »

Enfin, les incidents en-dessous de 10 000 becquerels ne font pas l’objet d’un rapport de l’ASN. Or l’IRSN reconnaissait aussi que les recherches sur les effets des faibles doses avaient jusqu’à présent été basées sur un postulat faux :

Il a longtemps été postulé que l’incorporation de 100 becquerels en un jour revenait à incorporer 1 becquerel pendant 100 jours. Cela est tout à fait exact mais faux en biologie.

La traçabilité est donc perfectible, comme le souligne Annie Thébaud-Mony, sociologue et directrice de recherche honoraire à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm).

Une déclaration d’incident de travail (différente du rapport ASN) devrait être faite systématiquement puisqu’il s’agit d’un risque grave, afin d’avoir une trace de toutes les contaminations, y compris celles en-dessous du seuil. Selon la législation, les lésions peuvent être immédiates ou différées. Et ce n’est jamais fait.

Une procédure judiciaire a été engagée à l’initiative d’un inspecteur dans ce sens, mais sa demande a été déboutée en correctionnel.

Nous avons lancé une campagne notamment avec des syndicalistes délégués de CHSCT [Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail, NDLR] de différentes centrales pour inciter à faire la déclaration, et si l’entreprise refuse, l’employé a deux ans pour le faire. Il y a eu une circulaire de la direction du parc nucléaire pour dire qu’il n’y avait pas de raison de faire une déclaration, révélée par Mediapart [payant]. Cela nous a servi de leçon, j’ai dit aux inspecteurs du travail qu’il fallait aller au-delà du droit du travail sur le pénal pour mise en danger d’autrui, on en est là.

Biaisé, le thermomètre l’est aussi par le peu de fiabilité des dosimètres. Les travailleurs doivent en porter deux, un dosimètre-film et, depuis la fin des années 90, un dosimètre électronique. Annie Thébaud-Mony estime qu’« il présente 20 à 40 % de marge d’erreurs. Et entre les deux dosimètres, il y a 20% de taux d’erreur. » Nous avons contacté EDF pour avoir des explications sur ce sujet, qui nous a « conseillé d’interroger les fournisseurs de dosimètres, notamment l’IRSN ». Ces derniers n’ont pas répondu.

Parfois, le dosimètre est jeté aux orties : un rapport datant de 2006 de l’inspecteur général d’EDF mentionne « une pratique préoccupante de salariés qui ne portent pas de dosimètre ». Une pratique préoccupante dont elle se défausse sur les entreprises sous-traitantes. Perversité de ce système des poupées russes.

Personne pour vérifier

Derrière chaque incident, la proposition de l’exploitant d’un classement sur l’échelle INES. ”Soit l’ASN est d’accord avec l’exploitant, soit il lui explique pourquoi. C’est un partenariat.” se défend l’ASN. Et bien souvent, le classement de l’exploitant est validé par l’autorité. Pour pouvoir juger des conséquences, l’ASN a donc en main une déclaration – de bonne foi – des exploitants, qui proposent un classement. Parfois, les équipes de l’ASN se déplacent pour vérification ou appréciation sur le terrain. Mais ”rarement dans le cas d’un niveau 0. S’il n’y a pas d’enjeu, on ne se déplace pas », confie un des employés de l’autorité :

Ça dépend des informations que nous avons à partir de la déclaration. On les appelle et on voit selon ce que dit l’exploitant. Les investigations interviennent juste après la déclaration d’évènement. En fonction, on peut arrêter l’installation. La responsabilité première est celle de l’exploitant : on se base sur ce qui est dit et sur la nature de ce qui s’est passé. On peut aussi solliciter l’appui technique de l’IRSN [Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire, NDLR].

Le bras de fer entre les deux instances n’est que le reflet de ce que l’humain peut peser dans une échelle de classement : pas grand chose au vu du peu d’importance que revêtent les contaminations dans le classement INES.


Nous remercions vivement, dans l’ordre d’arrivée, Julien Kirch (au code), Cédric Suriré, doctorant en socio-anthropologie du risque et des vulnérabilités, Annie Thébaud-Mony et Marion Boucharlat (au graphisme), sans qui ce travail n’aurait jamais abouti.

30 km carrés de déchets radioactifs

À la frontière entre la Meuse et la Haute-Marne : la commune de Bure sur laquelle est implanté le laboratoire de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (ANDRA). À 500 mètres sous terre, le laboratoire accueille des tests et expérimentations pour déterminer les réactions de la roche dans laquelle seront plongées, à partir de 2025, les tonnes de déchets radioactifs en provenance de La Hague. L’ANDRA a proposé à OWNI de visiter le laboratoire qui sert d’expérimentation pour la fabrication des futures galeries souterraines, tandis que le 27 février les promoteurs annonçaient que le projet était maintenant validé sur le plan scientifique et technique. Nous en avons profité pour rendre visite aux opposants historiques à ce chantier, l’association Bure Stop, dans le village voisin.

Entrailles

Les 80 kilomètres qui séparent Bure de Nancy sont une suite de champs. À un rond point, des bâtiments sortent de terre : EDF y a installé son centre d’archives, une écosphère de l’ANDRA est en cours de construction et le laboratoire de l’agence devant lequel flottent des drapeaux français fait figure d’ovni dans le paysage. Aux alentours, tout est lisse et plat. À moins d’une centaine de mètres de l’entrée du laboratoire, sur la commune de Saudron, l’espace technologique de l’ANDRA qui accueille touristes, scolaires, presse et officiels. Flambant neuf.

« Ce sont un peu nos clients [les officiels : EDF, Areva et le CEA, NDLR], ce sont eux qui payent » souffle Marc Antoine Martin, le responsable de communication du site. Il est aussi le chargé des visites, celui qui vend l’image et l’histoire du laboratoire aux visiteurs occasionnels. Et à la presse. La stratégie de communication de l’ANDRA est rodée.

Les premières galeries ont été creusées en 2007, par tranche et le laboratoire s’enterre à presque 500 mètres sous le niveau de la mer. « 490 mètres de profondeur plus précisément » enchaîne Marc-Antoine Martin. En sous-sol, les chercheurs et employés – prestataires la plupart du temps – réalisent les essais grandeur nature : pression de la roche, effets de la température sur les alvéoles de stockage, sondes de mesure des mouvements de la terre et toutes les autres possibilités de changement d’état du sol à cette profondeur-là. Pour tester quelle technique sera utilisée pour creuser et quels matériaux vont être utilisés à terme pour le site d’enfouissement à proprement parler, baptisé Centre industriel de stockage géologique (Cigéo).

Cigeo, modélisation de la zone d'accueil des déchêts, vue en surface. ©ANDRA

Nous avions au départ une zone de transposition de 200 kilomètres carrés, au sein de laquelle le stockage était faisable. Techniquement. Puis nous avons réduit la zone, au regard des évaluations sur les différents travaux de l’ANDRA, pour aboutir à 15 kilomètres carrés. Jusqu’en 2009, la consultation des locaux n’était que partielle. Quand en 2009 a été mis sur le tapis la question psychologique pour les habitants du coin, nous avons été capables de marger la zone sur 30 kilomètres carrés, essentiellement en dessous d’une forêt et d’une ferme qui n’est pas habitée. L’idée est de pouvoir stocker en profondeur. Tout en respectant la volonté de ceux qui habitent par là. Techniquement c’était possible. Nous pouvions donc accéder aux demandes de la population…

nous explique Marc-Antoine Martin. « Les habitants du coin » reçoivent surtout des financements des deux groupes d’intérêt public de la Meuse et de la Haute-Marne. 30 millions pour chacun, millions issus de la taxation des producteurs de déchets, EDF en tête, suivi par Areva et le Commissariat à l’énergie atomique (CEA). Sur place, les élus sont rétribués proportionnellement à leur coopération pour le projet.

Et à raison de millions dépensés en infrastructures pour leurs communes, sous le doux nom de dotations communales. La refonte des routes, le chauffage dans les églises et les nouvelles salles des fêtes sont le prix de l’acceptation du nucléaire. En plus de ces dotations, les habitants peuvent eux-mêmes déposer des dossiers pour des demandes de subventions. Les entreprises en bénéficient dès qu’elles le peuvent. Sans savoir parfois que « c’est l’argent du nucléaire » confie un chef d’entreprise – petite – à qui le GIP de Haute-Marne a octroyé une subvention l’an dernier.

Autre contrepartie, EDF, le CEA et Areva en financiers clefs du projet d’enfouissement sont sommés de créer du développement économique. EDF a délocalisé ses archives à côté du laboratoire. Mais ce qui ne regarde pas l’ANDRA permet parfois au financier de participer en monnaie sonnante et trébuchante à ses propres projets avec ses propres taxes : EDF a ouvert une plate-forme de stockage de pièces de rechange à Velaines, financée en partie par Objectif Meuse, le GIP de la Meuse, à hauteur de 3 millions d’euros [PDF]. L’ANDRA à Bure a déposé en 2007 un dossier et demandé 1 million d’euros pour la construction de son centre technologique de Bure-Saudron, l’espace d’accueil du public. Même chose pour le CEA et ses 3 millions pour Syndièse, un projet d’usine prototype de transformation de bois en carburant.

Mais le discours de l’ANDRA élude toutes questions sur le financement des autres parties et se concentre sur les provisions à long terme, la technicité du projet et la gouvernance actuelle :

L’indépendance de l’ANDRA s’est vue renforcée en 2006 avec la loi Birraux : il n’y a plus qu’un seul siège pour un représentant des trois instances de financement de l’agence – EDF, le CEA et Areva – contre trois avec chacun un droit de vote au conseil d’administration avant la loi. Et surtout ici à l’ANDRA, on gère « ici et maintenant ».

Sébastien Farin, le responsable comm’ à Paris venu pour la visite ajoute :

On ne peut éthiquement pas faire payer les générations futures. La solution du stockage temporaire nécessite de mettre à contribution ces générations-là.

Comprendre que décemment, le stockage en surface en se répétant que tout ira bien n’est pas une solution pérenne au regard de ce que l’ANDRA, avec le laboratoire de Bure, découvre au fur et à mesure sur la fiabilité de la roche. Une troisième solution, réalisée par les équipes du CEA dans des conditions de laboratoire consistait à provoquer une réaction de physique nucléaire de séparation et transmutation. « Mais ce qui est possible au CEA depuis 2005 n’est réalisable qu’en 2040 à l’échelle industrielle. Nous recherchons plutôt la stabilité en enfouissant les déchets sous terre. Les propriétés radioactives restent présentes pendant 100 000 ans mais cette garantie de stabilité, on l’a, tout en restant vigilant » souligne Marc-Antoine Martin.

Les dispositions de Cigéo ont été prises pour une centaine d’années et pour des déchets bien précis : le parc français actuel seulement. Les EPR à venir ne sont pas concernés, le MOX non plus et les déchets étrangers sont pour le moment interdits.

Probabilité

Deux modes de transports souterrains ont été pensés pour faire descendre les déchets jusqu’au point de stockage : des tunnels depuis la Meuse, droits, et des descenderies depuis la Haute Marne, en pente. Mais « La descenderie coute forcément plus cher et la probabilité d’une panne est donc plus forte, mais elle répond à une demande locale. Les deux sites aussi coutent plus cher. Simplement parce qu’il y en a deux. » confirme Marc-Antoine Martin.

Bure ; Edf ; Centre de stockage ; Galerie souterraine (cc) Claire Berthelemy pour Owni

Actuellement au sein des galeries, une cinquantaine de personnes s’activent pour observer comment la roche se comporte. À chaque galerie correspond des tests différents : actuellement, la technique de forage n’est pas encore décidée mais « on essaie de voir ce que ça pourrait faire avec un tunelier ». Pour le reste, les responsables communication de l’ANDRA sont confiants :

Dans cette roche on connaît la vitesse du phénomène technologique et nous avons une grande confiance, il n’y a aucune raison pour que ça bouge sur le million d’années à venir !

La poussière sous le tapis

Mais ce bel optimisme ne fait pas l’unanimité. À Bure, un groupe d’opposants réunis autour de l’association Bure Stop, l’un des principaux mouvements hostiles au site d’enfouissement des déchets, a élu domicile dans une maison – à l’origine – en ruine. Dans cette maison 0% nucléaire, entre photovoltaïque et chauffage au bois, les murs abritent une dizaine de personnes, quelques permanents et d’autres moins.

Dehors autour d’un repas au soleil, la présentation des lieux et de leurs charmes prime temporairement sur le reste. « On a un dortoir et on peut mettre des tentes aussi dans le jardin », explique Justine. Aucun n’est du village plus qu’un autre mais tous connaissent le laboratoire de Bure et le site de stockage – futur – des déchets.

Nadine Schneider, porte-parole de l’association, que nous avions interrogée sur le financement et l’arrosage des élus est catégorique concernant le projet Cigéo :

Ils jouent juste sur les mots : la réversibilité c’est la possibilité de remonter les colis tant qu’ils ne sont pas scellés. Sur un plan technique, l’IEER [Institute for energy and environnemental research, un institut indépendant, NDLR] explique que l’interprétation des données est « systématiquement strictement optimiste » et que les travaux de l’ANDRA ne tiennent pas suffisamment compte des propriétés de la roche hôte. Alors que fondamentalement, la roche est modifiée par l’intrusion humaine. la radioactivité ne va pas attendre sagement les bras croisés pendant des milliers d’années parce que l’Andra aura décrété que la roche était étanche !

Inutile de parler bassin d’emplois sous peine de déclencher un rire amer. « Là bas les gens viennent pour des missions, personne ne viendra s’installer, c’est un non développement économique. Ici, il n’y a pas longtemps, il y a eu des campagnes de forages avec des camions vibreurs. Les ouvriers sont venus en mission, ne parlaient qu’allemand et sont repartis. « , martèle la femme et ses dix-huit années de combat derrière elle. Turn-over trop important, missions courtes pour des postes hautement spécifiques provoquent une dilution des responsabilités.

Galeries du laboratoire de Bure ©E.Sutre

Effectivement, Bure, malgré sa nouvelle salle polyvalente est loin d’être la zone attractive du coin. Le collège voisin à Montiers-sur-Saulx est maintenu sous perfusion « parce que c’est Bure » assène Nadine Schneider. À table, on écoute la porte-parole. On souffle aussi quelques mots assassins :

En 1997, l’ANDRA avait gommé les failles des cartes du BRGM [Bureau de recherches géologiques et minières, NDLR] transmises au cours de l’enquête publique. Pour les remettre à d’autres endroits sur les cartes…

Le problème majeur, outre celui des déchets radioactifs, l’absence de liens entre deux départements qui appartiennent à deux régions différentes dont les zones académiques ne sont pas les mêmes. Qui empêche parfois de fédérer la population – deux fois 190 000 personnes, en diminution depuis quelques années – derrière un « non à l’enfouissement des déchets ». Mais le manque de liant entre les deux départements ne provoque aucune résignation du côté du Bure Stop.

Entre septembre 2005 et janvier 2006, la Commission particulière de débat public sur les options générales en matière de gestion des déchets radioactifs de hautes activités et de moyenne activité à vie longue, avait conclu que l’enfouissement n’avait pas la faveur du public. « S’ils avaient écrit l’inverse, l’ANDRA le mettrait dans toutes ses publications », ironise Nadine Schneider. Dans le rapport de la Commission], ces quelques lignes :

« Il y a un problème d’acceptabilité territoriale », reconnaît un élu favorable au laboratoire de Bure. La pétition pour un référendum en Meuse et Haute-Marne, avec plusieurs dizaines de milliers de signatures (40 000 selon ses promoteurs), et les interventions du public le confirment.

L’association dénonce et a une idée très imagée pour décrire ce contre quoi ils se battent : « Quand on sait pas quoi faire de quelque chose, on ne peut pas le mettre dans un trou et le refermer. C’est le principe de la poussière sous le tapis. »

Le débat est lancé depuis près de vingt ans et met au jour les problématiques temporelles du projet. Notamment celui de la gouvernance pour les cent ans à venir et l’ouverture de l’enfouissement des déchets aux pays étrangers, interdit pour le moment.


Illustrations et couverture par Marion Boucharlat pour Owni /-)
Photographies par Claire Berthelemy, CC BY-NC-ND et ANDRA.FR, tous droits réservés

Areva trop intelligente

Tout commence début 2010, lorsque plusieurs dirigeants d’Areva commandent une enquête à une société d’intelligence économique, Apic, soupçonnant un des cadres de s’être enrichi sur le dos du groupe avec la bénédiction de la patronne, Anne Lauvergeon. OWNI s’est procuré de nombreux échanges entre Areva et cette petite structure, éclairant les soucis actuels du géant du nucléaire.

Car la saga judiciaire qui a débuté entre Anne Lauvergeon – qui a quitté ses fonctions en juin 2011 – et son ancien groupe, Areva, repose en particulier sur ce rapport établi par Apic, contestant le bienfondé d’une importante opération financière, l’achat d’UraMin. Une entreprise propriétaire de mines d’uranium en Afrique, achetée à prix d’or par Areva en 2007, et aujourd’hui au centre de toutes les polémiques.

Sur le fond, difficile de prendre au sérieux les allégations portées contre Anne Lauvergeon et certains membres du groupe dans le rapport d’Apic. D’ailleurs, en interne, entre mai 2010 et le début de l’année 2011, le rapport n’avait provoqué aucun remous ; ne contenant aucune preuve matérielle autre qu’un livre disparu et des liens menant vers les pages internet du site d’Areva. Juste de quoi alimenter des rumeurs. Jusqu’à ce que Sébastien de Montessus, qui vient donc d’annoncer sa démission de son poste de directeur de la branche minière d’Areva, ne s’en serve comme catalyseur pour commander cette fois une mission d’espionnage à une officine privée suisse, Alp Service. Cette fois, la limite de la légalité est franchie en surveillant le couple Lauvergeon. En épluchant agendas et appels téléphoniques, sans rien trouver de probant d’ailleurs pour étayer les supputations du rapport Apic.

Catimini

À ce jour, le départ précipité de Sébastien de Montessus pourrait en annoncer d’autres. Puisque dans les faits, d’autres hauts responsables d’Areva ont cautionné le travail d’Apic, à l’origine de toute l’affaire, comme le montrent les différents documents. Comprenant propositions, devis, contrat, facture et diverses notes internes.

Les noms de plusieurs dirigeants y apparaissent, tels Thierry d’Arbonneau, responsable de la Direction de la protection du patrimoine et des personnes, Gérard Arbola, membre du directoire, Nanda Nègre, chef de marché en charge du secteur protégé au sein de la Direction des Achats, Olivier Grégoire, directeur de l’intelligence économique du groupe. Et le service finance-gestion pour faire entrer cette enquête dans les bonnes cases de la comptabilité.

Un premier mail du 27 janvier 2010 permet de dater la construction des soupçons. Il prévient laconiquement du lancement d’une étude sur l’acquisition d’une autre société minière, Swala, dont un des actionnaires n’est autre que Daniel Wouters, l’intermédiaire d’Areva au cours de l’acquisition d’UraMin. Les commanditaires le soupçonnent de s’être précédemment enrichi sur le dos d’Areva.

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Très vite, les échanges entre Marc Eichinger, dirigeant d’Apic contacté par Areva et les représentants du groupe s’intensifient. Jusqu’à la présentation d’un devis et une « demande d’achat » – de l’enquête – dans les registres comptables le 9 février 2010. Laquelle va s’étendre à l’acquisition d’UraMin. L’intitulé ne laisse pas de doutes : “recherche d’information à la demande de la BU Mines”. Le tout validé par Olivier Grégoire et Thierry d’Arbonneau entre autres.

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Le contrat est parachevé le 23 février 2010. Pour 20 000 euros hors taxes, signé par les deux parties, comme en témoigne le document du service achat d’Areva. La commande de prestation d’intelligence économique à Marc Eichinger est naturellement accompagnée des conditions générales d’Areva, comme pour un banal contrat de prestations de service.

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Conséquences

Le rapport, accusateur et manifestement soupçonneux, est remis le 5 avril à Areva. Dans les quelques pages de l’analyse d’Apic, Marc Eichinger est formel et à charge. La direction d’Areva – et de fait Anne Lauvergeon – a manipulé et dupé l’Agence des participations de l’État (APE), Bercy, et même EDF (un temps sollicité pour UraMin) :

La direction d’Areva a manipulé les représentants d’EDF et sans doute également Bercy de la même manière. Depuis le début tout est faux et il n’est pas question d’aborder une autre cible qu’UraMin. Il ne peut s’agir d’une erreur humaine individuelle ou collective.

Après réception du rapport et lecture des conclusions, Thierry d’Arbonneau met dans la boucle Gérard Arbola, membre du directoire, lequel se défend aujourd’hui d’avoir été mis au courant. Dans les conclusions que Thierry d’Arbonneau propose, ne sont mentionnés ni Apic, ni Marc Eichinger. Même si ses analyses sont reprises. En conclusion de la note interne, il explique :

– L’achat d’Uramin soulève beaucoup de questions et de suspicions […]
Risques :
Si un expert se penche sur le dossier et les documents cités, il pourrait relever :
– un conflit d’intérêt avec l’activité minière indépendante de D.W. [Daniel Wouters, NDLR]
– le personnage de D. W. et son recrutement dans le groupe.
– Les bénéficiaires de la vente d’Uramin
– La diffusion d’informations erronées au marché.
– L’exactitude incertaine des bilans.
– Les conséquences économiques

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Au sujet du rapport d’Apic, son auteur, Marc Eichinger a tenté de se justifier en expliquant le contexte de l’époque. Il a notamment confié au Parisien :

Il y [avait] un faisceau d’indices sérieux et concordants qui démontrent qu’Areva a été victime d’une escroquerie. […] En 2006, Daniel Wouters, vétéran de la finance minière, se retrouve du jour au lendemain à la tête de la division mines d’Areva. D’ordinaire, quand une entreprise de ce calibre cherche un responsable, le processus est long. Mais Wouters connaissait le mari d’un cadre dirigeant, dont je ne peux dévoiler le nom.

Pourtant dans ce rapport qu’Areva a payé 20 000 euros, aucune preuve de la culpabilité des uns ou des autres dans le rachat de la petite société minière. De simples supputations. Depuis, un courrier du 19 janvier 2012 émanant d’Areva a intimé à Marc Eichinger de se taire dans les médias.

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L’affrontement entre Anne Lauvergeon et l’actuelle direction d’Areva devrait connaître d’autres développements, rapidement. Contacté dans le cadre de cet article, les représentants Areva n’ont pas souhaité s’exprimer.


Illustrations et couverture par Marion Boucharlat pour Owni /-)

Uranium appauvri


Dans un rapport de 118 pages remis par la Commission des finances de l’Assemblée nationale ce mercredi, deux députés rendent leur avis sur l’état financier des majors du nucléaire français, Areva et EDF. Avec en ligne de mire, la mauvaise gestion des différents acteurs, État compris. Qu’ils épinglent.

Après des comptes-rendus publiés en octobre dernier, les deux députés Marc Goua (PS) et Camille de Rocca Serra (UMP) en remettent donc une couche sur la gestion bancale d’EDF et d’Areva et leur manque de transparence. Deux entreprises orchestrés par un état actionnaire majoritaire mais quasi-mutique.

L’information ne filtre pas

Sur l’affaire de l’acquisition désastreuse de la société UraMin par Areva, les députés apportent quelques révélations. En particulier, ils expliquent qu’EDF, client d’Areva, avait également été intéressé par cet achat, mais avait décliné l’offre en raison des informations obtenues par les dirigeants d’EDF. Ainsi, alors que l’État est actionnaire dans les deux groupes, dans un cas (EDF) il évite une catastrophe financière, dans l’autre cas, il la laisse se dérouler (Areva).

Pire, selon le député Marc Goua, c’est par l’entremise de la banque d’affaires Goldman Sacchs, par ailleurs actionnaire minoritaire d’UraMin (( En 2007, à hauteur d’un peu plus de 3% selon la chambre de commerce des îles vierges britanniques )) , que le groupe EDF est informé de la santé précaire de cette entreprise.

Mais l’information ne filtre pas, en raison des rivalités entre les géants du nucléaire français. Pour les députés, EDF avait des informations que ni l’Agence des participations de l’État (APE) – représentant l’État au sein des conseils d’administration – ni Areva n’avaient en main. Sans se focaliser sur la responsabilité de l’APE, Camille de Rocca Serra le martèle :

On le voit à travers la réponse d’EDF, il n’y a pas de transmission de l’information, l’APE n’a pas toutes les informations et les bonnes informations. […] C’est un problème de gouvernance, un problème entre Areva et l’APE et un problème entre EDF et Areva.

L’habile communication des dirigeants de la société avant rachat, le désengagement d’un fond chinois – qui devait prendre part au capital à hauteur de 49% dans UraMin, information non vérifiée par l’APE selon les deux députés – , la réactivité limitée d’Areva, le manque de vigilance de l’APE et l’absence de communication, tout autant de facteurs qui ont joué en défaveur des acheteurs. Malgré ce constat, Camille de Rocca Serra se voulait rassurant aujourd’hui lors de la présentation de ce rapport, quant aux relations nouées entre EDF et Areva :

Nos deux champions ont amélioré leur partenariat. Les relations entre les deux entreprises se sont nettement améliorées.

Focus sur Areva

Le document déposé ce matin vient conclure des mois d’enquête et d’auditions. Si les premières investigations, débutées en juin 2011, les avaient menés devant une porte close à l’Agence de participation de l’État (APE), pendant la seconde phase d’auditions, les fonctionnaires ont été obligés d’ouvrir leurs cartons aux parlementaires mandatés par Jérôme Cahuzac, président de la Commission des finances de l’Assemblée.

À la demande de ce dernier, les deux députés avaient déjà fait part de leurs craintes sur les finances d’Areva, dans une première synthèse datée du 12 octobre 2011. Ils avaient auditionné pendant quelques mois les principaux responsables des instances décisionnaires des acquisitions, ventes et finances des deux entreprises, Anne Lauvergeon et Luc Oursel compris.

Le rapport d’étape, dévoilé par OWNI (voir ci-contre) pointait déjà du doigt les finances désastreuses d’Areva, conséquences de deux opérations pour le moins malheureuses. Ladite acquisition d’UraMin en 2007 – qualifiée a posteriori de « beau succès pour l’entreprise » par l’APE – et les retards de l’EPR finlandais, d’un cout initial de 3 milliards d’euros et pour un surcout total de 6 milliards. Le rapport s’étonnait de la quasi absence des responsables de l’APE, pourtant garant étatique de la sécurité des opérations financières des entreprises dans lesquels l’État est actionnaire majoritaire.

Depuis, l’acquisition d’UraMin a suscité bon nombre de réactions et déballages dans les médias, espionnage d’Anne Lauvergeon à la clef. L’EPR finlandais reste toujours en retard et les provisions coutent aussi cher que l’acquisition de la petite société minière UraMin.

Ce fiasco imputé à l’ancienne présidente d’Areva, le retard de l’EPR, lui, l’est à Luc Oursel, l’actuel président, les deux se sont longuement querellés par médias interposés et devant les tribunaux. Tribunal de commerce pour le gel des indemnités d’Anne Lauvergeon, suspendues à la remise d’un audit interne sur l’acquisition d’UraMin. Et Tribunal de grande instance pour les différentes affaires d’espionnage de l’ancienne présidente du groupe.

Areva, après avoir enregistré une perte de 2,4 milliards d’euros pour l’année 2011, cherche à vendre ses parts dans Eramet, décision prise en juin 2009 lors d’un conseil de surveillance, au Fonds stratégique d’investissement. Malgré un besoin de cash et les excellents résultats du FSI l’an dernier, ce dernier a décidé d’octroyer à Areva 500 millions en liquide sur les 776 millions des parts d’Areva dans Eramet et le reste en action chez … Danone et Air Liquide. Pas de quoi voir venir les milliards manquants.


Illustration et couverture par Marion Boucharlat pour Owni /-)

Planque radioactive

Cigéo : modélisation de la zone du futur site principal, vue en surface. ©ANDRA

Entre les départements de la Meuse et de la Haute-Marne, à proximité du village de Bure, étrange ambiance. Depuis 1993, un site d’enfouissement de déchets nucléaires est en projet. Actuellement en cours de construction et baptisé Centre industriel de stockage géologique (Cigéo), il pourrait à terme confiner pendant des milliers d’années 65 300 m3 de déchets de moyenne activité et 7 910 m3 de déchets de haute activité.

15 km2 sous-terre

Pour faire accepter le projet, deux groupes d’intérêt public formés pour l’occasion achètent la paix civile en arrosant de subventions les communes et les entreprises : Objectif Meuse et le GIP de Haute-Marne. Dans l’un de ses avis rendu en janvier 2010, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), régulateur du projet, rappelle :

l’importance qu’il y a à choisir un site pour stocker les déchets de haute et moyenne activité à vie longue en vue d’une mise en exploitation du centre de stockage en 2025.

Surtout compte tenu de l’étendue du site : quelques 300 hectares d’installations en surface et 15 km² d’installations souterraines, situées à 500 mètres de profondeur dans une couche d’argile. Avec le projet Cigéo, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) cherche à réaliser un site fermé mais « réversible » pendant au moins un siècle. Cigéo devrait être construit autour du petit village de Bure, 94 habitants. Depuis 15 ans, les opposants au projet sont nombreux, qu’il s’agisse d’associations comme Bure Stop ou d’élus locaux.

L’idée d’un enfouissement souterrain des déchets nucléaires n’est pas nouvelle. En 1988, quatre départements, l’Ain, l’Aisne, le Maine-et-Loire et les Deux-Sèvres, avaient été retenus pour la création de « centres de stockages souterrains ».

Des « travaux de recherche sur le terrain » avaient aussitôt commencé. Face à une « opposition ferme et résolue d’une grande partie des populations concernées », les travaux avaient été suspendus deux ans plus tard. « L’idée de l’enfouissement est dans les cartons depuis longtemps, l’Etat a juste modifié son approche », se rappelle Nadine Schneider, porte parole de Bure Stop, association membre du réseau Sortir du nucléaire. Fin 1991, la loi Bataille sur la gestion des déchets radioactifs est votée. La porte-parole de Bure Stop soupire :

On ne parlait alors plus d’enfouissement, mais d’un laboratoire de recherche. Un projet scientifique, présenté comme porteur d’emplois et bénéfique pour l’économie des départements. C’était comme un cheval de Troie, en prévision d’un enfouissement futur.

Cigeo, modélisation de la zone d'accueil des déchêts, vue en surface. ©ANDRA

En 1993, quatre nouveaux départements sont candidats, comme en 1988 : le Gard, la Vienne, la Meuse et la Haute-Marne. Cette fois, indique Nadine Schneider, « on fait miroiter aux départements un financement très important. » Arsène Lux, maire de Verdun, était conseiller municipal à l’époque.

L’État avait choisi la Meuse parce qu’elle était faiblement peuplée. À Verdun, il y a eu un vote unanime des conseillers généraux du moment en faveur du laboratoire. Trois semaines après, l’Andra a publié une brochure qui ne laissait pas de place au doute : il ne s’agissait pas seulement d’un laboratoire, vu la taille du site, mais d’un futur centre de stockage. On nous avait roulé dans la farine.

En 1999, un décret autorise la construction de ce laboratoire de Bure, officiellement pour étudier les formations géologiques profondes où pourraient être stockés des déchets radioactifs. Pour accompagner économiquement le laboratoire, deux groupements d’intérêt public (GIP) sont donc créés : Objectif Meuse et le GIP de Haute-Marne. Deux importantes structures de lobbying ad-hoc, créées pour convaincre les élus et la population d’accepter ces projets d’enfouissement de déchets.

Chacune de ces organisations disposait à l’origine d’une manne financière de plusieurs millions d’euros par an, issue des taxes d’accompagnement et de la taxe de diffusion technologique sur les installations nucléaires (en provenance pour 78% d’EDF, 17% du CEA et 5% d’Areva) : 9,1 millions pour la Meuse et 9,2 pour la Haute-Marne. Aujourd’hui, les deux enveloppes frôlent les 30 millions d’euros chacune. C’est ce que Nadine Schneider appelle la « valse des millions » :

Depuis 13 ans, l’Andra et les GIP distribuent de l’argent un peu partout, aux collectivités locales, aux entreprises. Tout le monde est arrosé. Dans le même temps, l’Andra fait miroiter la création de 800 emplois avec la création du site, alors qu’il s’agira d’emplois extrêmement spécialisés, qui ne toucheront que peu de locaux. Quand les GIP parlent d’un « accompagnement financier », c’est un terme pour dire qu’ils achètent légalement les consciences.

Vue de la future galerie d’accès aux alvéoles de stockage de déchets de haute activité (les alvéoles sont dans derrière les portes circulaires rouges) ©ANDRA

De 2000 à 2008, le GIP Objectif Meuse a financé environ 1 400 projets et octroie aux communes les plus proches de Bure, une dotation de 400 euros par habitant – en moyenne. Le GIP de Haute Marne a quant à lui 18 communes en « zone rapprochée ». Eric Durand, l’un des maires de la zone concernée, touche 600 euros de subventions par habitant. Proche du dossier, un consultant en développement économique constate :

EDF et Areva apportent beaucoup d’argent pour appuyer la structure de recherche, mais aussi pour « dédommager » les deux départements des effets de l’installation de Cigéo. On assiste à des choses aberrantes, à des situations absolument ubuesques, des villages de 200 habitants qui voient la construction d’un passage piéton ou l’éclairage financés… Dans un village, une église ouverte deux fois par an est chauffée toute l’année. Tout cela n’est pas anodin.

Depuis 2006, une nouvelle loi entérine le projet de site de stockage Cigéo, prolongement du Laboratoire. A Verdun, Arsène Lux n’hésite pas à se déclarer « vent-debout opposé à toute notion d’enfouissement » :

Creuser un trou, jeter les déchets dedans puis l’oublier, avec les risques potentiels mais probables qui en découlent, est une insulte à nos générations futures. C’est la solution de facilité, alors qu’il faudrait explorer les possibilités de transmutation, de traitement, afin de réduire la durée de vie des déchets. Cela coûte de l’argent, mais il faut le faire, et on n’a jamais engagé d’argent pour des études dans ce sens.

Pour le maire, « le simple fait d’avoir une poubelle nucléaire entraîne un préjudice d’image pour la Meuse » qui justifie l’argent grassement distribué par les GIP.

Cigeo, stockage des déchets nucléaires, vue en coupe du futur site. ©ANDRA

La Meuse sera la poubelle nucléaire de France ! Je n’ai pas envie que l’on fasse le lien entre la poubelle nucléaire et Verdun, une terre d’Histoire, sa bataille et son message universel du « plus jamais ça ». Pour corriger le préjudice d’image, ce n’est pas 30 millions qu’il faudrait avoir, c’est beaucoup plus que ça !

Où l’on arrose la Meuse et la Haute Marne

Dans la Meuse, Verdun, situé à 70 km de Bure-Saudron, a reçu d’Objectif Meuse 30 181 euros pour l’organisation de la Foire Nationale de Verdun, l’une des « plus importantes manifestations en Meuse » en 2010. Arsène Lux déclare :

Cet argent ne me dérange pas un quart de seconde, c’est une question de justice. Celui qui entraîne un préjudice doit le corriger ! Le GIP corrige un préjudice, compense un manque à gagner parce que nous aurons moins de touristes. Mais je préférerais me passer de cet argent !

Les élus parlent d’un GIP « vampirisé » par le Conseil Général. Et pour cause : Christian Namy, le président d’Objectif Meuse, est également le président du Conseil Général de la Meuse depuis 2004. Un président mis en examen, en 2007, pour usage de faux et prise illégale d’intérêts. Il lui était reproché, par la Cour des Comptes, de nombreuses « irrégularités » concernant la gestion du Lac de Madine et de sa base de loisirs. En 2009, il avait été condamné à 3 mois de prison avec sursis et à 3.000 euros d’amende pour « faux et usage de faux en écriture publique ».

Chaque année, le département perçoit directement plusieurs millions d’euros de la part du GIP, selon Christian Namy, qui présente Objectif Meuse en termes élogieux :

Les 30 millions d’euros par an du GIP servent à développer le secteur où Cigéo sera construit. Objectif Meuse sert à accompagner les projets des collectivités et des entreprises. Entre 500 et 1000 salariés vont venir travailler sur le site, ça nécessite des fonds, c’est de l’accompagnement. Le but d’Objectif Meuse, c’est de donner un cadre de vie agréable aux salariés.

Gilles Barnagaud, premier adjoint au maire de Bar-Le-Duc, situé à 40 km du futur Cigéo :

C’est un marché de dupes. L’Etat n’assume plus certaines compétences, il donne de l’argent en compensation au département, mais il ne l’a pas remboursé à 100%. Cela avait été l’objet d’une fronde de sept départements, en 2010, qui avaient menacé l’Etat d’un procès pour anti-constitutionnalité. La situation n’a pas changé, du coup, la Meuse se sert du GIP pour mener sa politique.

Galeries du laboratoire de Bure ©E.Sutre

Jean-Pierre Remmele, maire de Bonnet, un petit village de 198 habitants, 7 habitants au kilomètre carré, situé à 500 mètres du futur site, assume totalement l’argent qu’il perçoit du GIP, même s’il s’est toujours opposé au Labo puis à Cigéo.

En janvier 2010, notre conseil municipal s’est prononcé contre Cigéo. Quand il y a eu la réunion du GIP, tous les élus regardaient leurs chaussures en me disant bonjour. Il n’y a jamais eu de consultation des élus et des habitants du département… On nous balance des valises de billets sur la table, le GIP arrose l’ensemble de la Meuse et tout le monde en profite.

En 2010, Objectif Meuse a versé à la commune de Bonnet une dotation de 104 613 euros (500 euros par habitant), ainsi que 36 209 euros pour « mettre en valeur le village par la lumière », 4801 euros pour « améliorer les accès et la desserte » de la boulangerie du village, et 13 915 euros pour restaurer deux fontaines.

Quand on voit l’état du département, vous pensez bien que les élus ne crachent pas sur cet argent. Je ne l’accepte pas pour moi, mais pour mes administrés. Notre commune a besoin d’argent, nous avons un monument historique a retaper… Mais nous ne sommes pas dupes, et ce n’est pas cet argent qui nous fera adhérer à Cigéo, bien au contraire ! A partir du moment où le site n’est pas encore construit et qu’on arrose déjà les gens de cette façon, il y a quelque chose de pas clair. Un conseiller général d’un village voisin a dit qu’il espérait que “les fonds d’accompagnement, autrement dit la dotation, seraient à la hauteur des “sacrifices” faits par les territoires”. Ça veut tout dire.

Futur stockage d’un colis de déchets de moyenne activité à vie longue. ©ANDRA

A Bar-le-Duc, ville de 15 757 habitants, Gilles Barnagaud parle d’un « effet d’aubaine ». Tous les ans, la commune perçoit plusieurs centaines de milliers d’euros destinés à financer la création d’une future gare multimodale et le Festival Renaissances, le grand évènement culturel annuel du coin. En 2010, le GIP aura distribué 143 275 euros à Bar-le-Duc pour l’organisation de ce festival.

La subvention, on aurait tort de ne pas en profiter. On nous soudoie, l’Etat essaie de nous faire passer la pilule, il tente de calmer sa conscience par une pièce de cent sous. Mais cet argent, c’est une aubaine pour un département en perte de vitesse. Ce que nous n’avons pas par le département, nous l’avons par le GIP. Mais cet argent ne nous fera pas changer d’avis : au conseil municipal, une majorité est contre le Laboratoire et encore plus contre Cigéo. L’argent, on nous le donne, on le prend, mais on ne nous achètera pas.

Bertrand Pancher, député de la Meuse, soutient l’action du GIP et Cigéo, « une chance pour le développement économique du département », et insiste sur la nécessité d’une « justice fiscale » :

L’argent part partout dans les deux départements, mais pas de façon égale entre les villages. On soutient un projet à Verdun, à 70 km de Bure, mais à Mandres en Barrois, à 4 km de Bure, il y a des emplacements, des logements disponibles, mais les chercheurs ne veulent pas venir car il n’y a pas le haut débit… Les habitants du village disent qu’on ne les aide pas assez, qu’ils ont besoin d’aide pour rendre leur village plus attractif. Il faut remettre tout cela à plat, pour éviter que certaines communes se retrouvent avec des robinets en or et des piscines, alors que la Meuse et la Haute-Marne sont des départements en difficulté économique.

Les entreprises aussi ont touché une bonne part du pactole. Certaines sans véritable lien avec le secteur du nucléaire. Au total, ce sont 85 entreprises qui ont bénéficié d’aides, le plus souvent, à « l’acquisition de matériel ». A Savonnière, les Fromageries Bel ont touché de 363 316 euros pour construire un nouveau garage. A Fains Véel, à 52 kilomètres de Bure, le Laboratoire Dentaire Etienne s’est vu financer son matériel de production à hauteur de 13 398 euros.

La Haute-Marne n’est pas en reste. OWNI a obtenu la liste des subventions allouées aux entreprises et communes du département sur l’année 2011 : plus de 300 aides allouées à des projets divers et variés pour les communes, proches ou non du laboratoire d’enfouissements de déchets de Bure.

Puits d'accès au laboratoire de Bure en cours de construction. © P.Demail

En 2013, un débat public est prévu. Pour Nadine Schneider, de Bure Stop, « ça ne changera sûrement rien ». La militante critique un « habillage de communication », un projet où « tout est écrit d’avance », et où les élus locaux, « qui disaient oui au Labo mais non à l’enfouissement » dans les années 1990, ont accepté la notion de « stockage réversible » :

Dès le début, il n’y a eu aucune vraie consultation de population, à part quelques petites réunions, qui étaient tout sauf de la consultation. Il y a bien eu un débat public en 2005, mais tout était déjà réglé avant le débat, alors que des études disaient que l’enfouissement n’avait pas le vent en poupe auprès des citoyens. Le « stockage réversible », c’est un terme inventé, un jeu de sémantique, alors qu’en réalité, il s’agit d’un stockage définitif.

En 2015, l’Andra remettra au gouvernement et à l’ASN (Autorité de sûreté nucléaire) une demande d’autorisation de création du site Cigéo. Si la demande est acceptée, « le GIP sera remplacé par des investissements, entre 10 et 15 milliards d’euros pendant trente ans », explique Bertrand Pancher. « La question est de savoir où iront ces investissements. Il faut que l’argent soit partagé équitablement, notamment pour installer dans de bonnes conditions les futurs salariés du site. » Et d’avouer à demi-mot l’intérêt des conseillers généraux lors de la présentation du projet du Laboratoire de Bure :

Il y a 15 ans, on ne parlait pas clairement du sujet du stockage, on parlait du Labo de recherche. Il y a eu un lobbying des conseillers généraux, qui ont vu là une manne financière importante. Ils ont dit « on s’est battus pour accueillir cet équipement, on veut que ça nous revienne ».

A terme, « Cigéo générera en contrepartie des retombées fiscales pour les collectivités, des impôts et des recettes », se réjouit Bertrand Pancher, qui réclame néanmoins des « garanties » lors d’un « véritable débat public » en 2013, quant à la sécurité du site d’enfouissement.


Illustrations  ANDRA.FR, tous droits réservés ; Photos par E.Sutre, P.Demail et Studio Durey pour l’ANDRA, tous droits réservés.

Couverture : déchet nucléaire vitrifié par PNNL Pacific Northwest National Laboratory (CC-byncsa)

Are-vah en hindi dans le texte

Le port de Sakrinate a une économie prolifique. 1er port de pêche de la région, il fait face au plateau de Jaitapur convoité pour l'installation du complexe nucléaire. © Micha Patault/Picture Tank

Le projet de centrale nucléaire d’Areva dotée de deux réacteurs EPR ((réacteurs nucléaires de troisième génération : https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9acteur_pressuris%C3%A9_europ%C3%A9en )) dans la ville de Jaïtapur, en Inde,  a poussé le photojournaliste Micha Patault à s’intéresser de plus près à la question. Son projet de documentaire, est malicieusement intitulé ARE-VAH, interjection qui signifie « oh putain » ou « oh la la » en hindi. Un reportage au long cours sous forme de road-movie, commencé en 2011 pendant la catastrophe de Fukushima. Le jeune réalisateur repart sur le terrain dans deux semaines, avec la preneuse de son Sarah Irion. Une collecte de fonds est organisée sur Kiss Kiss Bank Bank pour soutenir le son projet. Entretien.

Comment est née l’idée de ce documentaire ?

L’Inde est un terrain que j’appréhende bien, je m’y rends depuis 10 ans, je parle hindi couramment. Je l’ai étudié car je voulais connaitre cette société. J’ai travaillé ensuite sur les conséquences de l’affaire Bhopal pendant 4 ans. C’est aussi à ce moment là que je me suis rendu compte que la photographie pouvait avoir un impact, être documentaire.
À mon retour, je me suis ensuite penché sur la question du nucléaire à plusieurs reprises. J’ai d’abord été aux États-Unis à Richland, ville berceau du nucléaire, où j’ai réalisé un webdocumentaire,Atomic City. Mon but était de comprendre l’origine de l’épopée nucléaire. Puis, je suis revenu vers le cas français et j’ai documenté la transition énergétique pour le compte de Greenpeace. J’ai alors imaginé une trilogie sur le nucléaire, en plongeant d’abord dans le passé comme à Atomic City, dans le présent à Jaitapur, et dans le futur.

Pourquoi faire de Jaitapur le symbole du présent nucléaire ?

C’est important de symboliser le présent par l’acte et pour moi c’est Jaitapur. Sans aucun jugement de valeur par rapport à Fukushima évidemment, car on est face à quelque chose de très grave. Mais je trouvais plus intéressant de symboliser le présent nucléaire par les décisions des états et la responsabilité des entreprises dans le cadre d’un futur projet de centrale comme à Jaitapur, plutôt que par les conséquences d’une catastrophe comme celle de Fukushima. L’idée était de prendre le contre-pied de ce désastre japonais en travaillant sur la question indienne sachant que nous, français, sommes actuellement dans cette problématique. C’est Areva, et des banques françaises comme la BNP [La BNP – entre autres – devrait prêter à l’état Indien pour l’achat des EPR, NDLR] et les contribuables français qui sont directement impliqués dans ce projet indien. Et ça rejoignait ma logique de recherche et la logique temporelle dans cette chronologie du nucléaire. Plus tard, je me consacrerai au troisième volet du futur sur les déchets nucléaires. Mais ce qui me presse aujourd’hui c’est de traiter, surtout pendant cette période d’élection présidentielle, la question du nucléaire.

Les pancartes anti-nucléaires sont confisquées par les autorités. Cinq villages doivent être évacués, mais les habitants résistent et se mobilisent. Village de Madban. ©Micha Patault/Picture Tank
Vous étiez à Jaitapur lors de la catastrophe de Fukushima. Quelles ont été les réactions des Indiens ?

Les gens en Inde sont très au fait de Fukushima. J’étais à Jaitapur quand la catastrophe est arrivée. Je me rappelle de Pradip, leader d’un petit groupe, qui m’appelle et me dit : « c’est peut-être notre chance ce drame. Ils vont abandonner le projet ! » Fukushima a provoqué un énorme raz de marée médiatique en Inde. Le projet nucléaire de Jaitapur et la catastrophe de Fukushima étaient partout dans les médias. Mais il faut déjà beaucoup de force pour lutter contre son gouvernement d’état.

Vous repartez dans deux semaines, une collecte de fonds est lancée sur Kiss Kiss Bank Bank, qu’est ce qu’il vous manque pour avancer dans l’enquête ?

Pour le moment, je n’ai que des constats de faits. J’étais là-bas en mars 2011, j’ai recueilli les témoignages de plusieurs personnes, des pêcheurs, des leaders locaux, des institutionnels comme Greenpeace et l’activiste anti-nucléaire Vaishali Patil. Mais je veux aller plus loin. J’ai des questions qui demandent à être démontrées. Par exemple, si cette région est aussi sismique qu’ils le prétendent alors pourquoi le projet a-t-il été accepté ? Sur l’échelle de l’Inde, la région de Jaitapur est classée niveau 4 sur les 5 zones. Depuis la signature de l’accord avec la France, la zone a été re-classée au niveau 3. Pourquoi ? Je voudrais aller interviewer le spécialiste de cette question qui se trouve à Delhi. Côté financier et partenariats, des négociations sont en cours sur le son avec des radios. Et pour le web-documentaire, Picture Tank m’aide sur la levée de fonds et dans la recherche d’un diffuseur et d’un producteur. La collecte de fonds sur KissKissBankBank servira uniquement à financer le reportage à venir.

Quelle trame narrative avez-vous envisagée pour construire le webdocumentaire ?

Je suis d’abord parti d’un constat. À Jaitapur j’ai vécu et senti une grande pression policière. Le terrain était très compliqué, j’ai du me cacher. Je portais constamment mon topi musulman ((https://en.wikipedia.org/wiki/Taqiyah_%28cap%29)), avec ma barbe, pour me faire passer pour un local. Les gens ont peur, on le sent. Une zone entière va être dépeuplée et cinq villages vont être évacués. La pression est forte. Pour me déplacer jusque cette zone il m’a fallu prendre de gros risques. Et je sentais que j’en faisais prendre aussi aux gens qui me côtoyaient. C’est en racontant cette expérience à mon retour en France que des personnes m’ont fait réaliser que le plus intéressant était de montrer cette pression et cette peur sur place. En le vivant soi-même. Du coup, j’ai réfléchi à comment je pouvais montrer cela de manière humaine. C’est à ce moment que m’est venue l’idée du protagoniste local qui mènerait l’enquête à mes côtés sous la forme d’un road-movie à travers ces différents lieux, entre le Bhopal et Jaitapur.

Pravin Gavankar est président du Jahnit Seva Samiti, leader de la lutte anti-Jaitapur. "Les autorités répriment sévèrement notre mouvement pacifiste. J'ai fait plusieurs séjours en prison et nous sommes régulièrement menacés." Village de Madban. ©Micha Patault/Picture Tank
Pouvez-vous nous en dire plus sur ce protagoniste et sur le point de vue adopté ?

Je n’ai pas l’habitude de partir en équipe et écrire me prend beaucoup de temps. Je travaillerai avec Sarah Irion qui est preneuse de son et rédactrice. La troisième personne est donc Sanjay Verma, un indien, totalement engagé dans l’histoire de Bhopal que j’ai rencontré en 2011. À la fois victime et acteur majeur, il a perdu toute sa famille dans la catastrophe de Bhopal à l’âge de trois ans. Il a 29 ans aujourd’hui, fait des études à Delhi et se trouve à la tête d’une association, Students for Bhopal. Sanjay se bat au quotidien pour faire reconnaitre les droits des indiens et la responsabilité de Dow chemicals [Anciennement Union Carbide, NDLR] dans cette catastrophe. Sanjay endosserait donc comme moi le rôle d’enquêteur sur Jaitapur. Mais ce qui m’intéresse encore plus c’est d’avoir sa vision et ses réactions à chaud après un rendez-vous ou une rencontre. Comment on montre un anachronisme de l’état, entre les décisions prises aujourd’hui et le fait qu’aucune leçon ne semble être tirée du passé. Je voudrais le montrer de façon humaine et de cette manière là, réussir à impliquer le public dans cette histoire.

Amjad Borkar, leader de la Ligue des Pêcheurs. Sakrinate. "Si ce projet se réalise, les habitants de toute la région seront obligés de fuir." © Micha Patault/Picture Tank
Justement, l’enquête se déroulera sur la route entre Bhopal et Jaitapur. Pourquoi avoir pris Bhopal comme point de départ ?

La mémoire industrielle de l’Inde c’est justement la catastrophe chimique de Bhopal. Cela fait plus de 27 ans que les victimes se battent pour obtenir une compensation plus plus juste. L’Inde a ce passé et cette conscience de la responsabilité des entreprise étrangères. C’est une question très sensible qui peut mettre le feu aux poudres très rapidement. Bhopal est une verrue pour le gouvernement indien qui cherche à privilégier ses accords économiques avec ces entreprises. Et des pays comme les États-Unis et la France veulent prendre ces marchés de centaines de milliards de dollars. C’est pour cela que Bhopal me semblait un bon point de départ. Le lien entre le passé et le présent est fondamental.

Comment allez-vous travailler sur le terrain, avec quel medium allez-vous privilégier ?

La photo est très difficile sur le terrain. Le site nucléaire de Jaitapur n’est pas encore construit. Pour l’instant c’est du papier, des accords, des signatures. Il me fallait de l’image, du concret, des faits, une dynamique. Je vais privilégier la vidéo, avec le 5D et une GoPro (( L’appareil photo 5D Mark ii de Canon et la mini caméra GoPro )). Sarah aura le micro. Je ferai de mon mieux pour la photo, mais le but c’est de passer inaperçu donc je prévois aussi filmer avec l’iPhone. J’ai peur que ça tourne mal bien sûr, qu’on me confisque des affaires. Je pense idéalement y rester un mois. Le temps de me mettre dans le bain. On partira de Bhopal avec Sanjay. On va faire les choses petit à petit, en prenant le moins de risques possibles. Nous allons passer par le village de Kudankulam dans l’état du Tamil Nadu au sud de l’Inde, pour voir son complexe nucléaire russe très controversé (( https://fr.wikipedia.org/wiki/Centrale_nucl%C3%A9aire_de_Kudankulam et, lien en anglais sur BBC news : http://www.bbc.co.uk/news/world-asia-15684591 )). Mais je dois faire très attention. Je sais aussi que la police là-bas commence à avoir des droits qui sont totalement anti-démocratiques.

L'économie de la pêche est prolifique dans la région de Jaitapur. Les pêcheurs dénoncent l'impact négatif de l'exploitation de la centrale nucléaire sur l'écosystème marin. Le port de Sakrinate compte 500 bateaux. @Micha Patault/Picture Tank
Vous parlez de la tension ambiante, maintenant de pressions policières ?

Au Kudankulam, les leaders sont déjà accusés de sédition et de guerre contre l’état. Le gouvernement indien vient d’autoriser les autorités policières du Tamil Nadu à arrêter les leaders qui s’opposent au projet de centrale. Ils risquent des peines à perpétuité alors qu’ils participent à des manifestations pacifiques. C’est peut-être ce qui attend Jaitapur. Les condamnations pourraient être les mêmes. Je pense qu’il y aura beaucoup de stress et de pression sur place car la construction commence en 2012 sachant que le réacteur devra être opérationnel en 2018.

Que peut-on dire de la pression financière ?

En 2010, une limite de dédommagement en cas de catastrophe nucléaire, a été signée. En cas d’incident nucléaire majeur, il sera demandé à l’entreprise étrangère une somme de 250 millions de dollars. C’est dérisoire et humiliant. Pour point de comparaison, la catastrophe chimique de Bhopal a reçu 470 millions de dollars au total. Et cette somme était déjà insuffisante. Là nous parlons de nucléaire, c’est encore plus grave car ce type de catastrophe ne connait pas de frontières. Mais c’est pourtant acté avec le gouvernement indien : Areva sait qu’elle ne devra verser qu’une toute petite participation de 250 millions de dollars alors que le contrat initial des EPR se monte à 7 milliards de dollars. Paradoxalement aujourd’hui aucun EPR ne fonctionne. Le gouvernement indien demande et attend toujours le compte rendu de nos centrales, l’audit de l’ASN (ndlr : Autorité de sûreté nucléaire).

Vijaya Kondekar a 75 ans. Elle a fait partie des 650 personnes arrêtées par la police à la suite d'une manifestation en 2010. Village de Madban. ©Micha Patault/Picture Tank
Quelles sont les conséquences pour les populations locales ? Comment réagissent-ils ?

Ce qui m’intéresse c’est ce combat qui s’annonce entre le peuple et le gouvernement. Des propositions d’alternatives ont-elles été faites ? Non. Beaucoup de choses n’ont pas été honorées. Les populations son perdantes, d’abord sur le prix des rachats des terres. Aujourd’hui le gouvernement local estime qu’ils ont racheté les terres, mais une centaine personne seulement ont vendu à prix d’or et elles vivent à Bombay. La majorité qui vit sur place, n’est pas au courant et ne veut pas vendre. C’est une question très délicate. D’ailleurs le gouvernement essaie de monter les communautés entre elles mais ça ne marche pas. Les populations ne laisseront pas tomber parce que l’économie de la pêche est phénoménale et vitale. Beaucoup de tibétains et de népalais sont saisonniers, et viennent gagner leur vie dans cette région six mois par an. Cette centrale et ces évacuations de populations vont toucher économiquement toute la région, bien au-delà de ces cinq villages.

Mansur A.Solkar, gérant de la société AF Sea Foods. Village de Sakrinate. "L'économie de la pêche ici est ancestrale. Nous avons de très bons revenus." ©Micha Patault/Picture Tank
Les militaires ont-ils un intérêt dans la construction de ces centrales ?

Ce sujet est intéressant, c’est un pays émergent, comme le Brésil, une des plus grande démocraties, c’est un symbole. Sur le côté militaire en Inde, j’aimerai une réponse d’un spécialiste sur le versant militaire. On pourrait soupçonner qu’une centrale aussi puissante puisse générer beaucoup de plutonium nécessaire a la construction du bombes. En fait c’est du MOX et un retour possible a du détournement de plutonium. Donc on passe du civil au militaire. C’est tout aussi dangereux. Étant donné que l’Inde n’est pas signataire du traité de non prolifération nucléaire elle pourrait cacher ses activités nucléaires militaires de manière légale. Si d’énormes centrales demain couronnent l’Inde avec du MOX on peut légitimement se poser la question de l’intérêt militaire. Les pressions sont peut-être aussi à chercher de ce côté là. [vimeo]http://vimeo.com/34987424[/vimeo]


Photographies par Micha Patault / Agence Picture Tank © Tous droits réservés Vous pouvez soutenir le reportage de Micha Patault en faisant un don sur la page KKBB dédiée au projet ARE-VAH.

Deux E.P.R. Indian tonic

Les pancartes anti-nucléaires sont confisquées par les autorités. Cinq villages doivent être évacués, mais les habitants résistent et se mobilisent. Village de Madban. ©Micha Patault/Picture Tank

En Inde, au Sud de Bombay, près de la ville de Jaïtapur, dans une zone fortement sismique, Areva met en chantier la construction de deux réacteurs EPR de troisième génération. Ils pourraient entrer en activité en 2014. Le site où ils vont être implantés est distant d’environ 110 kilomètres de l’épicentre du séisme de Koyna de 1967 – d’une intensité de 6,3 sur l’échelle de Richter.

L’éventualité qu’un tremblement de terre endommage un jour les futurs réacteurs EPR semble avoir été minimisée jusqu’à présent – malgré des manifestations de la population locale au mois d’avril 2011.

6 sur l’échelle de Richter

Depuis quelques semaines pourtant, des recherches ont démontré le caractère sérieux de ce risque. Il s’agit d’une étude géologique publiée le 25 novembre dernier dans la revue scientifique Current Science, une publication éditée en partenariat avec l’Académie des sciences de New Delhi. Dans leur compte-rendu scientifique – que nous vous proposons de télécharger ici – deux géologues, Roger Bilham et Vinod K. Gaur, l’un professeur à l’Université du Colorado et l’autre ancien directeur de l’Institut indien de géophysique, démontrent l’absence de pertinence du choix de l’emplacement des EPR. Selon eux :

La région a les mêmes propriétés sismiques que les zone de Koyna et Latur où des tremblements de terre équivalent à 6,5 se sont produits ces cinquante dernières années (…) Un séisme d’une magnitude d’au moins 6 sur l’échelle de Richter pourrait frapper la région de Jaitapur.

La lecture de leurs travaux permet même de conclure que la survenue d’une telle catastrophe dans la zone de Jaïtapur représente davantage une question de temps. Un constat que ne partage pas le partenaire local d’Areva, l’entreprise publique Nuclear power corporation of India limited (NPCIL), chargé de la fourniture d’électricité et à ce titre futur exploitant des réacteurs. Dans un communiqué, le groupe dément la sismicité de la zone en faisant référence à d’autres travaux.

En France, les responsables d’Areva ne se montrent pas directement concernés. Au service com’ du géant du nucléaire, Jérôme Rosso, nous explique :

C’est aux autorités indiennes de décider où elles souhaitent implanter les centrales. Le risque sismique pour Areva est pris en compte dans le cahier des charges et donc dans la conception même des réacteurs.

Irréprochable

La décision d’implanter ces réacteurs nucléaires dans cette région est naturellement antérieure à la catastrophe de Fukushima du Japon et à ses enseignements. En septembre 2008, alors que l’Inde cherche à accroître sa production énergétique pour soutenir sa folle croissance, le gouvernement français signe un accord de coopération sur le nucléaire civil. Objet de cette entente franco-indienne : exporter des EPR français et le combustible pour les alimenter. Dans ce cadre, Jaïtapur passe pour la pièce maîtresse du nouveau parc nucléaire indien.

Quelques mois plus tard, en février 2009, le protocole d’accord entre les deux pays est conclu. Il prévoit la construction de deux à six EPR de 1650 Mégawatt à Jaïtapur.

La visite de Nicolas Sarkozy en Inde en décembre 2010 voit les contrats se signer entre le premier ministre Manmohan Singh et le Président français. Les deux accords cadres des deux EPR à Jaïtapur sont confiés à Areva. Dans une interview accordée au Times of India, Nicolas Sarkozy déclare alors :

La France, vous le savez, a été le premier avocat de l’Inde dans le monde sur la question du nucléaire civil. Nous avons été les premiers à agir pour sortir l’Inde de l’isolement dans lequel elle se trouvait depuis 1998 et pour qu’elle soit autorisée à nouer des coopérations dans ce domaine. Nous l’avons fait parce que l’Inde s’est toujours comportée de manière irréprochable en matière de non-prolifération et parce que l’Inde a besoin de l’énergie nucléaire civile, qui est une énergie propre, pour son développement.

Le plateau de Jaïtapur vu depuis le haut du village de Sakrinate, le plus important port de pêche de la région. Il ne sera pas évacué mais risque d'être très touché économiquement par l'installation du complexe nucléaire prévu juste en face. ©Micha Patault/Picture Tank

L’Inde, avec son milliard d’habitants, sa démocratie parlementaire et sa croissance à plus de 7% même après la crise de 2008 apparaît comme l’un des pays les plus fréquentables pour vendre la technologie nucléaire française. Et apporter à Areva un contrat juteux qui oscille entre 5 et 7 milliards d’euros, selon les options commerciales mises en oeuvre. Chez Areva, Jérôme Rosso explique :

Les discussions sont encore en cours concernant le contrat commercial, un accord a été signé en décembre et une étude de faisabilité a été faite pour les deux réacteurs EPR. NPCIL avait clairement indiqué qu’ils attendaient les résultats de l’Agence de sûreté nucléaire [française, NDLR] sur la sûreté et cette dernière a communiqué en janvier les modifications à apporter et les exigences qu’elle impose à EDF et Areva. NPCIL a déclaré début janvier qu’ils souhaitaient signer d’ici décembre 2012. Mais comme nous sommes en cours de négociation, nous ne pouvons pas communiquer sur le montant du contrat final.

Les volets commerciaux du contrat sont pour l’heure contrariés par la règlementation indienne sur la responsabilité du fournisseur en cas d’incident et l’indemnisation des victimes. Une loi est en train d’être discutée au Parlement indien qui obligerait Areva à indemniser ceux qui les poursuivraient en justice.

Une reproduction d'un article du Maharashtra Times trône sur la place du village de Sakrinate. Le journaliste Pradeep Indulkar y explique les effets de la centrale nucléaire sur l

Chez Areva, nos interlocuteurs se montrent confiants, cependant :

C’est de l’ordre de la responsabilité civile nucléaire : dans le cas indien, évidemment, on appliquera la loi indienne. Là pour le moment, le texte est étudié et des modifications peuvent être encore faites au Parlement.

Mais Bernard Bigot, président du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), a justifié une de ses visites en Inde en décembre 2011 par l’importance de ce problème :

En Inde, se posait le problème de la loi sur la responsabilité civile nucléaire qui, à la suite de l’accident de Bhopal [mettant en cause l’industrie chimique, mais ayant fait jurisprudence] reportait des responsabilités sur le fournisseur, contrairement à la tradition de la filière nucléaire attribuant cette responsabilité à l’exploitant – ce qui est normal, puisqu’il est en première ligne. Je suis donc allé dans ce pays pour expliquer à nos partenaires indiens pourquoi leur choix n’était pas raisonnable. Je ne crois pas, en agissant ainsi, être sorti du cadre de mes fonctions.

Au-delà des aller-retours diplomatiques, des organisations militantes dénoncent l’absence de transparence du financement. Selon Greenpeace le premier contrat négocié par les deux entreprises de la filière nucléaire font monter à 5,4 milliards d’euros les deux réacteurs. Soit 2,7 milliards chacun. Financés à hauteur de 70% de dette et 30% de fonds propres du gouvernement indien.


Photographies par © Micha Patault /Picture Tank, tous droits réservés
Carte de l’Inde réalisée par Micha Patault.

Le désastre prévu d’Areva

Le plan d’action stratégique d’Areva, aux allures de plan de rigueur, a été présenté hier devant le Conseil de surveillance du groupe avant d’être dévoilé ce matin en conférence de presse[PDF]. Il officialise le désastre financier d’Areva, que nous avions décrit en révélant l’audit de Marc Goua et la lettre de François Baroin adressée à Jean-Cyril Spinetta.

Paradoxe de cette crise, les mauvais résultats d’Areva s’expliquent pour une large partie par une application au pied de la lettre des recommandations figurant dans un rapport confidentiel défense de 80 pages de juin 2010, sur l’avenir de la filière nucléaire, rédigé par François Roussely et dont une brève synthèse avait été rendue publique. L’exercice consistait surtout à placer EDF au sommet du nucléaire français. Or, ce nouveau plan d’action stratégique, rendu public ce matin, ne propose rien de moins que de continuer à suivre les préconisations de ce document classifié.

Ces derniers jours, nous avons retrouvé et contacté les différents membres de l’équipe de François Roussely (( y compris François Roussely )) et les acteurs ayant gravité – de près – autour de cette mission secrète. Soucieux de ne pas être cités, ils nous ont néanmoins permis de comprendre les manœuvres à l’origine de ce grand mécano industriel, et leurs grosses conséquences financières.

EDF à la tête

Quatre mois de travaux auront été nécessaires aux huit émissaires réunis autour de François Roussely, l’ancien président d’EDF et vice président du Crédit Suisse Europe. Un peu moins d’une centaine de pages recommandent fortement de mettre EDF à la tête de l’équipe de France du nucléaire, au détriment de son principal prestataire Areva. Mais le rapport n’est pas né du hasard.

En juin 2009, le groupe multiplie les décisions surprenantes. Il décide de vendre une de ses branches les plus rentables (Areva Transmission et Distribution), de céder des participations dans Eramet et STMicroélectronics et d’ouvrir le capital à hauteur de 15 %. Trois mois plus tard, Nicolas Sarkozy demande à François Roussely de lui préparer un rapport sur la filière nucléaire, pour le début de l’année 2010. Et Pierre Gadonneix n’étant pas farouchement attaché au projet de fusion Alstom/Areva souhaité par Bouygues, Nicolas Sarkozy ne le reconduit pas à la tête d’EDF et nomme Henri Proglio. Un proche de ces tractations précise :

Le grand ami de Roussely [Henri Proglio, NDLR] se posait déjà en leader de l’équipe de France du nucléaire et préconisait une ouverture de capital d’Areva NP. Il n’était même pas encore officiellement chef qu’il voulait déjà diriger la filière.

La composition de l’équipe du rapport aurait de quoi attiser la curiosité. Mais le discours sur la constitution du groupe est bien rodé. « La constitution a été réfléchie, pensée, pour que différents acteurs se retrouvent ensemble pour réfléchir sur la filière et les choses à améliorer. En toute indépendance », martèle un proche.

On pourrait y voir un agencement préparé spécialement pour le sujet “filière nucléaire”. De composition neutre. Autour de l’ancien président d’EDF, François Roussely, parmi les huit penseurs « experts de haut niveau » pour reprendre les termes de Nicolas Sarkozy, trois appartiennent – ou appartenaient – à EDF et ceux qui n’appartiennent pas au même groupe avaient déjà travaillé ensemble.

Au premier rang, Cédric Lewandowski, l’ancien chef de cabinet de François Roussely. Le spécialiste de géopolitique a été attaché parlementaire d’Alain Richard puis chef adjoint de son cabinet au Ministère de la Défense. Où il rencontre François Roussely. Et ce dernier l’embarque avec lui lors de sa nomination à la tête d’EDF : il le nomme chef de son cabinet – de Président du groupe – en 1998. Quelques nominations plus tard, l’ancien assistant parlementaire est directeur de la Division Collectivités Territoriales d’EDF et à la tête de TIRU, branche d’incinération d’EDF.

Deux font partie d’Areva (ex-Cogema) (( absorbée par Areva, résultat de la fusion Framatome/Cogema )) dont Valérie Derouet aujourd’hui chez EADS. Qui a longtemps côtoyé dans le cadre de précédentes missions Philippe Delmas et … Cédric Lewandowski. En septembre 2007, les trois membres de la mission Roussely travaillaient déjà ensemble au sein du “groupe de travail sur les missions de réflexion sur le rapprochement des missions, des structures et des modes de financement des grandes institutions publiques en charge de la formation, de la recherche et de l’analyse des questions de sécurité et stratégiques. »

Contacté par OWNI, le président de Ph. D. Associates, Philippe Delmas, énarque, ancien vice-président d’Airbus (et bras droit de Noël Forgeard) et conseiller référendaire à la Cour des comptes, ”refuse de répondre et ne veut pas communiquer sur le sujet”.

Confidentiel défense

Les huit décideurs et Roussely ont classé le rapport confidentiel défense. Les 80 pages de recommandations, suite de deux visites à OL3 et Flammanville et d’auditions nombreuses, modifient l’organisation de la filière nucléaire en silence et en petit comité.

« Le rapport a été classée confidentiel défense de façon automatique. Parce qu’il mélange une approche nucléaire civil et une approche nucléaire militaire », explique un spécialiste, qui ne souhaite pas être cité.

Mais selon certaines sources, le danger en cas de diffusion du rapport « n’est pas vraiment grand […] et pas vraiment important, notamment parce qu’il sert juste à confirmer ce que tout le monde voit venir depuis longtemps ». Et selon le courrier de Nicolas Sarkozy à François Roussely, il s’agissait surtout d’une « étude approfondie sur l’avenir de l’énergie nucléaire civile ». Pour ça, Anne Lauvergeon, Gérard Mestrallet, Henri Proglio, les représentants des partis politiques, la majorité des syndicats concernés, les agences (ASN et CRIRAD), le CEA, les « grands » ministères, la DGA et les États majors ont été auditionnés. La plus belle part donnée à EDF, alors même que son arrivée tardive dans l’appel d’offres à Abu Dhabi pourrait être à l’origine d’une certaine frilosité des émirats.

Un proche du petit comité défend leur position commune :

EDF est celui qui a le plus de retours d’expérience, c’est le seul énergéticien dans ce cas là. Quand on veut exporter des projets et qu’on ne peut pas se tourner vers un responsable de consortium mais qu’il faut s’adresser à différents interlocuteurs, difficile de vendre des projets. Les pays en demande veulent des produits de plus petite puissance, contrairement aux EPR d’Areva.

C’est faire fi notamment des réacteurs en cours de développement tel l’ATMEA, de plus petite puissance, développée par Mitsubishi et Areva en co-entreprise. Simplement, il y avait, dans cette filière nucléaire française, « deux capitaines et il fallait bien qu’il n’y ait qu’un seul leader », confie un des émissaires de François Roussely. Entre Anne Lauvergeon, qui avait refusé un poste de ministre des Finances en 2007 – entre autres accrochages – et Henri Proglio, fraîchement arrivé chez EDF, proche de Nicolas Sarkozy et François Roussely, le choix a été fait : Anne Lauvergeon vue par ses détracteurs comme étant “quelqu’un qui en voulait trop et à la tête d’une boîte trop lourde » devait être mise à l’écart de la filière. Areva avec.

Luc Oursel, successeur d’Anne Lauvergeon, est arrivé pour redresser la barre. Le médaillé de la Légion d’honneur en décembre 2010 et proche de François Roussely depuis leur mission commune pour le cabinet de Pierre Joxe, ministre de la Défense, lance ses directives. Dans la droite ligne de la filialisation d’Areva et avec un champs quasi libre – hors convocation de François Baroin – pour appliquer les recommandations du rapport.


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Le MOX revient à la réalité

Pendant que le Parti socialiste et Europe Écologie-Les Verts s’écharpaient à propos d’un paragraphe de leur accord se référant au MOX, le groupe EDF, lui, intensifiait son lobbying pour alimenter avec ce fameux MOX (le plus radioactif des combustibles nucléaires) deux réacteurs de la centrale du Blayais, près de Bordeaux.

Une enquête publique [PDF], démarrée lundi 14 novembre, permet aux habitants et acteurs locaux de poser des questions à l’un des trois commissaires enquêteurs désignés – dont un ingénieur retraité d’EDF – pour effectuer des permanences d’information au public, comme nous avons pu le constater sur place.

Le MOX est une spécialité française : combustible de deuxième génération, composé d’un mélange de plutonium (7%) et d’uranium (93%) et fabriqué à Marcoule par Melox (une entreprise du groupe Areva), il est élaboré à partir des matières recyclées à l’usine de retraitement de La Hague. Des experts sollicités par Greenpeace soulignait dès 2001 l’extrême dangerosité de ce mélange, présent en nombre dans les réacteurs de Fukushima.

À la centrale du Blayais, pour permettre l’arrivée de ce MOX dans deux nouveaux réacteurs, EDF presse les autorités de modifier le décret autorisant l’installation nucléaire locale. En prenant acte, notamment, que les deux premiers réacteurs du Blayais fonctionnent déjà au MOX depuis 1994 et 1997.

Dossier imprécis

Cependant, un avis de l’Autorité environnementale du Ministère de l’écologie et du développement durable (AE), datant de juillet dernier, pointe un certain nombre de défaillances dans le dossier remis par EDF et disponible sur le site du groupe. Michel Badre, président de l’Autorité environnementale nous précise :

Nos avis sont obligatoirement sollicités par les maîtres d’ouvrage, dès qu’il y a étude d’impact et enquête publique. Ils n’ont pas de valeur contraignante, mais doivent être joints au dossier d’enquête publique, et publiés sur site internet (le nôtre, et celui de l’autorité qui instruit le dossier). Tout le monde peut donc y avoir accès, et les utiliser en cas de recours.

Saisie par la Direction générale de prévention des risques du ministère de l’Écologie et du Développement durable, l’Autorité environnementale a rédigé son avis délibéré le 20 juillet. 26 pages techniques et critiques. Au départ, le texte concernait l’évaluation environnementale du dossier de demande de modification du décret.

Mais très vite, la question seule de l’emploi du MOX s’est imposée sur les autres : la centrale prélevant et rejetant son eau dans l’estuaire de la Gironde, lui même site protégé – classé site Natura 2000 pour la préservation des espèces. L’étude d’impact sur l’introduction du MOX dans les réacteurs 3 et 4 de la centrale s’est transformée en une mise à jour de celle de la fin des années 70 :

Dans les faits elle se présente comme une actualisation, pour l’ensemble du site du Blayais, de l’étude d’impact de la fin des années 1970. Il faut par ailleurs garder en mémoire qu’une telle actualisation était considérée comme opportune par de nombreux partenaires concernés par les impacts du CNPE [Centre nucléaire de production d’électricité, NDLR]

Le rapport met surtout en évidence des manquements d’EDF dans les dossiers de présentation. Et pointe du doigt les enjeux sur la santé, l’environnement  et « la prévention des risques accidentels ».

Dans les faits, EDF souhaite introduire le MOX pour des motifs de rentabilité. Or l’avis de l’Autorité environnementale souligne l’absence de bilan de l’entreprise sur sa stratégie environnementale. Et son silence sur l’impact de ses activités :

La justification du choix de « moxer » les réacteurs 3 et 4 du Blayais en un peu plus de trois pages ne peut cependant pas être considérée comme satisfaisante. […] Aucun développement n’est proposé sur cette nouvelle filière technologique et sur ses perspectives opérationnelles raisonnables à échéance de 2050. La conclusion semble dès lors hâtive : « En définitive, le traitement et le recyclage, avec les installations existantes, constituent aujourd’hui une filière industrielle totalement maîtrisée pour gérer les combustibles usés...».

Pour le rapport, le plutonium, retrouvé en grande quantité dans le combustible nucléaire irradié, est un des éléments « qui pose le plus de problèmes à la filière de retraitement, compte tenu de ses caractéristiques qui le rendent très dangereux (très forte radiotoxicité et durée de demi-vie de 24 000 ans pour le Plutonium 239) ». Le groupe prédit même un avenir qu’il n’est pas en mesure d’estimer concernant un second recyclage du plutonium contenu dans le MOX, dont les pastilles sont un million de fois plus radioactives que celles d’uranium (( selon l’avis de l’AE )) . Le retraitement du plutonium est, pour EDF, une certitude :

Bien qu’il n’existe actuellement aucune perspective validée en France de recycler une seconde fois le plutonium (contenu dans les assemblages MOX usés), le maître d’ouvrage estime que « les combustibles MOX usés permettent ainsi de constituer une réserve de plutonium pour EDF » dans la perspective d’une nouvelle génération (dite IV) de réacteurs à horizon 2050.

« Du pire au super-pire »

Mais le comble, pour un dossier consultable par le public, concerne son manque de lisibilité. Il est jugé par l’Autorité environnementale comme étant « difficile à lire, tant par sa longueur et son organisation générale (renvoi de parties essentielles dans des annexes) que par sa rédaction ». Sur le site d’EDF, 1448 pages en format flash, non téléchargeables.

L’Autorité environnementale recommande de trouver un mode de présentation qui permette de mieux hiérarchiser les enjeux que l’étude d’impact doit prendre en charge, du double point de vue des impacts sur l’environnement et la santé humaine et de celui de l’information du public. […] l’Autorité environnementale recommande au maître d’ouvrage de mettre à disposition, lors de l’enquête publique, des moyens informatiques permettant de retrouver rapidement les pages concernées par des mots clés qui pourraient être identifiés notamment avec la contribution de la Commission locale d’information du site nucléaire du Blayais.

Pour Stéphane Lhomme, président de l’Observatoire du nucléaire, ancien porte-parole du réseau Sortir du nucléaire et président de l’association Tchernoblaye :

C’est encore pire avec le MOX en cas de catastrophe. En plus de tous les produits qu’il y a dans les réacteurs, il y aura du plutonium. On en est à comparer le pire avec le super-pire. EDF, après Fukushima continue et veut ajouter du MOX comme s’il ne s’était rien passé. On sait à l’avance que le verdict final sera positif pour EDF même si tous les gens qui viennent à l’enquête publique ajoutent des annotations contre la modification du décret. Même si dix mille personnes le refusent.

Le Ministère de l’écologie aura le dernier mot.


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La lettre de Baroin à Areva

OWNI s’est procuré une copie (accessible au bas de cet article) d’un courrier de quatre pages du ministre de l’Économie, des finances et de l’industrie, François Baroin, adressé à Jean-Cyril Spinetta, président du Conseil de surveillance d’Areva. Le ministre y détaille les résultats financiers désastreux du groupe et fixe des objectifs de rentabilité peu compatibles avec les leçons de l’après Fukushima. Avec un flux de trésorerie négatif après cession de plus d’un milliard d’euros pour les années 2009 et 2010, François Baroin impose une accélération « des efforts de redressement de la rentabilité » de l’entreprise. Et demande une marge opérationnelle à deux chiffres.

Rapidité, efficacité et rentabilité

Les annexes détaillées sont claires : priorité aux partenariats avec EDF et aux finances pour améliorer le bien-être des actionnaires. La sécurité n’est plus la première exigence et s’est éloignée des objectifs fixés par l’État. Pour le ministre, il faut garder à l’esprit :

face aux enjeux majeurs qui se présentent après Fukushima, la nécessité de restaurer la rentabilité du groupe pour lui permettre de financer ses projets de développement.

Précisément, cette nécessité économique se présente comme ”une attente forte de l’État”. Le Directoire doit se contenter d’appliquer les recommandations ”dans de brefs délais”. Rapidité et efficacité. On peut comprendre la crainte des salariés et leur attente du plan d’action stratégique, prévu pour mi-décembre.

Concernant les finances du groupe, François Baroin ne laisse pas d’autres alternatives que la transparence de leurs finances et choix stratégiques :

La stratégie industrielle d’Areva aura vocation à être déclinée rapidement en un certain nombre d’objectifs concrets, chiffrés et qualificatifs, pour chaque unité opérationnelle.

Le mot d’ordre : rapidité. Areva est prise dans un étau et a pour seule solution d’obéir aux impératifs ministériels.

Dans ces conditions […] il apparaît plus essentiel encore d’accélérer les efforts de redressement de la rentabilité. Ces efforts apparaissent d’autant plus nécessaires qu’Areva doit reconstituer ses marges de manœuvres financières pour pouvoir poursuivre une politique d’investissement, certes plus équilibrée, mais tout aussi critique pour son développement sur le long terme. Le Directoire devra s’efforcer d’atteindre les nouveaux objectifs fixés pour 2012 et une marge opérationnelle à deux chiffres le plus rapidement possible, et en tout état de cause à l’horizon 2015 au plus tard. Le groupe devra par ailleurs s’astreindre à la plus grande transparence vis à vis de ses actionnaires.

L’intention de François Baroin est louable. L’État, actionnaire à plus de 90 % est en droit de demander des comptes. Et l’entreprise de s’y plier. Reste que les autres actionnaires, plus petits mais néanmoins importants, exigent des résultats. Total, EDF et KIA (( le fonds du Koweit ayant participé à hauteur de 600 millions d’euros à la recapitalisation de décembre 2010 )) pèsent lourd dans les choix stratégiques. En atteste l’exigence suivante :

Ces objectifs visent à créer de la valeur pour les actionnaires du groupe, à la fois du fait de l’amélioration de la valorisation du titre et de la capacité à mieux rémunérer le capital investi, mais aussi pour l’entreprise en lui donnant les moyens d’investir pour l’avenir.

Plus loin encore dans la feuille de mission :

En complément, il devra proposer un plan de financement réaliste et conforme aux intérêts des actionnaires.

Et François Baroin d’enfoncer le clou : impossible pour le Directoire de refuser la cession de ses parts dans ERAMET et l’ouverture du capital de sa filiale minière.

Dans ce travail, le Directoire n’exclura aucune hypothèse, notamment s’agissant des modalités de financement du groupe. La cession de la participation d’Areva dans ERAMET et l’ouverture du capital de la filiale minière (dont la possibilité a été laissée ouverte par le Conseil de Politique Nucléaire) devront être analysées en fonction de leur opportunité stratégique et patrimoniale.

Pour parvenir à redresser la barre, rien de mieux qu’un rapprochement stratégique avec EDF, grand ennemi d’hier. Les objectifs fixés par le Conseil de Politique Nucléaire (CPN) du 21 février 2011 précisent comment Areva doit se situer vis-à-vis d’EDF. Le partenariat stratégique met en avant l’importance du rapprochement et l’entreprise de Proglio n’est plus seulement client mais surtout ”partenaire essentiel”. Étrange façon de forcer la relation des deux géants du nucléaire en dehors d’un consortium.

Et non seulement, Areva est sommé de s’entendre avec EDF mais elle se doit de trouver un accord d’approvisionnement en uranium avec Proglio. Alors même que les mines viennent d’être filialisées et pourraient être ouvertes à des fonds étrangers.

Le Directoire devra par ailleurs veiller à conclure un accord d’approvisionnement de long terme d’EDF en uranium.

Il faut de la rentabilité. Surtout pour les actionnaires. Et tisser des liens jusqu’alors in-tissables avec EDF. Une idée pour les mois à venir.

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Illustrations via Flickr par Victor Herz [cc-by]

Illustration de Marion Boucharlat pour Owni.

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Areva embarque la presse

Hier, 8 novembre, le groupe Areva organisait un voyage de presse sur le chantier de l’EPR en Finlande, pour faire oublier ses nombreux ratés. Un aller-retour d’une journée par avion privé en forme d’opération de séduction. OWNI est monté à bord pour observer la communication d’Areva autour de la fabrication de son EPR, Olkiluoto 3 (OL3).

Le retard sur le chantier finlandais dépasse deux ans. Les pertes sèches du contrat, pointées du doigt par le rapporteur spécial Marc Goua, sont estimées à 2,6 milliards d’euros, selon Pierre Aubouin, directeur financier du groupe sur place hier. Quant aux pertes assumées par les co-contractants, Siemens et Areva, elles avoisinent les 3 milliards d’euros.

Dans ce contexte, la priorité est de redorer le blason du consortium franco-allemand auprès des analystes et journalistes invités. Autre enjeu de taille pour Areva : le projet de fabrication d’un quatrième EPR sur la même île. L’appel d’offre de Teollisuuden Voima Oyj (TVO) pour la construction d’OL4 n’est pas officiel, mais cinq candidats sont en lice. Dont le constructeur français.

Un étalage de chiffres et de projets

Le menu du voyage express est un plan comm’ bien huilé : un étalage de chiffres et de projets de la part de TVO, l’équivalent finlandais de l’EDF français, un déjeuner-briefing avec Jean-Pierre Mouroux, le chef de projet de l’OL3 et une visite chronométrée et au pas de course des différentes parties du réacteur en petits groupes de salariés, journalistes et analystes.

Dans un amphithéâtre moderne, deux cadres de TVO présentent leur site. Installations en marche, modernité de leurs procédés, place importante à la sûreté, le discours est bien rodé. Une télécommande laser pointée sur un power-point accompagne la cadre de TVO dans son éloge sur leurs solides installations. Quelques questions fusent dans l’assemblée. Une des deux responsables martèle :

L’EPR entrera en service en 2014 (( NDLR : mise en service prévue à l’origine en 2009 )) .

Concernant le contrat avec Areva et Siemens, verrouillage rapide. TVO, le client réputé compliqué, répond laconiquement :

Nous ne commentons pas le retard ni ses coûts.

Malheur à ceux venus pour éviter les réponses conventionnelles. Rien de plus que ce qu’aurait pu expliquer une plaquette de communication en papier glacé ne filtre ici. Les relations sont visiblement tendues. Un porte-parole d’Areva confirme : « Et encore, ça va beaucoup mieux qu’il y a quelques temps ». Mais le temps est compté et la visite guindée doit se poursuivre.

L’amertume du français

Dans un préfabriqué d’Areva, la soupe de présentation continue. Jean-Pierre Mouroux, successeur de Philippe Knoche, l’ancien chef de projet de l’OL3, oscille entre explications techniques, justification des coûts et confiance pour l’avenir. Mais TVO vient de confirmer une mise en service de l’EPR pour la fin de l’année 2014 – cinq ans après la date de mise en service initiale. De quoi titiller la curiosité des journalistes.

À l’entrée du site, un compteur digital d’heures travaillées et de journée sans accident prévient le visiteur : 6ème jour sans accident. Alors après une belle démonstration d’un projet pharaonique, par sa taille, le nombre d’ouvriers et son coût, Mouroux martèle pour les sceptiques :

Ce chantier représente 36 millions d’heures travaillées sur le site depuis la début de la construction de l’EPR.

Mais des documents sont attendus par l’ASN finlandaise, la Stuk, en provenance de TVO. Et TVO les attend du côté d’Areva. Commence alors une énième joute verbale entre les journalistes et analystes et le chef de projet. Quid des documents sur le contrôle commande à remettre à la STUK ? La tension entre TVO et Areva se palpe :

Nous sommes en train de les remettre à jour. Mais TVO met du temps à les envoyer.

Et TVO, l’inspecteur des travaux finis, continue d’en prendre pour son grade :

Le pourcentage de contrôle d’Areva est modulable au sein du consortium. Celui de TVO et de la Stuk aussi. Sauf que ces deux derniers ont tendance à augmenter leur part de contrôle pour passer du simple contrôle à une surveillance.

Mais le temps imparti aux questions est – rapidement – écoulé. Et en petits groupes sous l’égide d’un salarié d’Areva, la visite des différentes parties du réacteur commence. Dans les couloirs et les souterrains de l’EPR, des ouvriers salariés ou sous-traitants travaillent à ce que l’EPR avance. Et rapidement. Un salarié se réjouit : « Vous vous absentez une semaine du chantier et vous remarquez tout ce qui a pu être fait. Nous avançons. »

On l’aura compris, OL3 avance tant bien que mal. Le message est passé. Mais subsistent des questions sur la possibilité d’un consortium Areva/EDF pour OL4 et l’étendue des dégâts des finances concernant le retard entre autres. Question à laquelle l’équipe d’Areva répond :

Les retards concernant OL3 n’auront que peu d’incidences sur les provisions.

Un ordre de grandeur sans doute.


Photos via FlickR CC [by] bolkm [by-nc-nd] marcovdz

Le nucléaire en grève

Selon des informations obtenues par OWNI, demain matin, entre 11 heures et midi et entre 13 et 14 heures, les salariés d’Areva FBFC à Dessel en Belgique, effectueront un débrayage de deux heures au moins pour protester contre les fermetures et les licenciements prévus par les dirigeants du groupe Areva.

L’annonce de la fermeture de leur site, employant 152 personnes, avait fait grand bruit le 25 octobre dernier et déclenché une avalanche de communiqués contradictoires des syndicats. Selon ces derniers le groupe voudrait se séparer de 3 000 salariés sur 41 000 restants (ils étaient 79 000 fin 2009).

À en croire le groupe et le gouvernement, il s’agit de restaurer sa capacité de produire de la monnaie sonnante et trébuchante pour combler le gouffre financier que représente l’EPR finlandais d’Olkiluoto. À commencer par réduire les coûts d’exploitation et la masse salariale du groupe.

La direction du groupe dément la suppression des postes, mais il n’en reste pas moins un doute sérieux quant au reclassement des 152 salariés de la filiale. Et les sites dont l’activité est la même qu’à Dessel : Pierrelatte et Romans en France mais aussi Lingen en Allemagne seraient directement menacés par cette fermeture.

La fermeture de l’usine de Dessel répond à cette nécessité de gagner quelques euros. Pourtant selonune étude du cabinet de conseil Secafi qu’OWNI a consulté, et remise à l’entreprise, la branche combustible d’Areva a surtout subi :

la tension de la relation avec EDF en vue des re-négociations de volumes [de combustibles, NDLR] concernant 2013/2017 : volonté supposée de l’opérateur de réduire la part de marché d’Areva.

Areva n’aurait pas besoin de fermer le site mais de renégocier ses contrats avec EDF. Question de rentabilité à moyen terme à résoudre en négociant mieux. Mais en plus des relations tendues, l’étude montre qu’en 2010, “les volumes EDF ont été inférieurs à l’engagement contractuel.”

Si Dessel ferme, c’est avant tout parce que le site a pour principal client EDF. L’usine Melox reprend en interne son activité d’assemblage du combustible MOX dans le courant de l’année 2013. Et contrairement aux deux autres spécialistes de l’assemblage de combustibles – Romans et Lingen – Dessel n’a pas d’autre client que le royaume d’Henri Proglio.

Pire encore :

Avec une capacité industrielle qui se révèlerait limitée sur Romans […], les trois sites [NDLR : Romans, Dessel et Lingen] seraient nécessaires pour passer l’année 2015.”

Et l’étude de conclure qu’aucune décision de restructuration ne devrait être prise avant la fin de l’année 2012. Pourtant Luc Oursel n’est pas engagé dans cette voie-là. Après la création de la filiale mines – qui permettrait l’entrée du Qatar au capital -, la démission subite du PDG allemand Ulrich Gräber qu’il justifie officiellement par son âge (( de source interne, il s’agit plutôt d’un désaccord sur l’absence de communication au sein des équipes dirigeantes )) et la vente récente de la filiale Canberra fabriquant des appareils de radioprotection entre autres les confettis du groupe et les salariés sont en passe d’être répandus et/ou vendus un peu partout.

Alors que la dernière grande réunion du groupe a eu lieu fin octobre, le plan d’action stratégique doit être rendu le 12 décembre prochain. Mais déjà, selon des informations internes, l’avenir ne parait pas radieux pour les salariés : le départ de Jean-Cyril Spinetta du conseil de surveillance se confirme, les mines et leur baisse de valeur plombent les finances, des nouveaux retards sur OL3 sont à attendre, la filialisation des mines permettraient l’ouverture du capital au fonds Qatar et … à un fonds chinois et, surtout, le Koweit serait inquiet de la baisse de valeur des actions du groupe et menacerait de retirer ses parts.


Illustrations Flickr PaternitéPas d'utilisation commercialePartage selon les Conditions Initiales nitot

Le rapport qui punit Areva

À l’Assemblée nationale, le 21 juin dernier, le président de la Commission des finances Jérôme Cahuzac avait demandé à un rapporteur spécial d’examiner l’état financier du nucléaire français. Mardi soir, 11 octobre, une première version de ce travail présentée à quelques députés a fait l’effet d’une bombe. En 20 pages le rapporteur spécial Marc Goua dresse un bilan accablant des méthodes et des résultats financiers d’Areva et de plusieurs acteurs du secteur. Un document publié en intégralité au bas de cet article.

À le lire, on découvre des responsables qui tentent par tous les moyens de dissimuler les mauvais résultats financiers et le coût exorbitant du nucléaire. Pour continuer à prétendre qu’il s’agit de l’énergie la moins onéreuse. Exemple éloquent : celui du démantèlement des centrales et des installations qui arrivent ou arriveront prochainement en fin de vie. Le parlement avait demandé que la facture soit prise en compte dans le calcul de l’électricité. Peine perdue. Le rapporteur regrette ainsi, non sans ironie, de ne pas avoir obtenu:

une décomposition des coûts de l’électricité qui intègre le coût du démantèlement des centrales et du traitement des déchets, le ministre de l’Écologie a fourni sur ce sujet des indications certes solides et détaillées, mais incomplètes. Il signale au demeurant d’emblée que « le nucléaire est le moyen de production électrique le plus compétitif en base ». Le Rapporteur spécial voudrait être assez optimiste pour sauter aussi vite à cette conclusion. La commission Énergie 2050, à peine installée par le ministre de l’Écologie en septembre 2011, a en effet avancé le chiffre de 750 milliards d’euros pour le démantèlement de toutes les installations nucléaires françaises, soit 58 centrales. Cette instance paraît pourtant peu susceptible d’être hostile aux intérêts de la filière nucléaire, puisque les associations militant contre cette forme d’énergie ont refusé d’y être représentées.

Comprenez, si la gestion des déchets et des centrales hors d’usage est effectivement prise en compte, le nucléaire ne constitue plus seulement une source de pollution, il représente aussi un gouffre financier.

Finie l’étiquette bonne affaire

Quant à l’examen des comptes du champion de la filière, Areva, il se révèle à ce point semé d’embûches que le rapporteur spécial soupçonne certains de dissimuler des vérités qui dérangent. Dans un chapitre consacré à l’industriel, Marc Goua croit utile de rappeler une évidence :

Le contrôle budgétaire est une attribution ancienne de la commission des Finances. À quoi bon adopter des crédits, s’il n’était pas possible de vérifier ensuite l’emploi des fonds ?

Et de décrire une somme de difficultés et d’obstacles bureaucratiques avant de parvenir à consulter une comptabilité complète et fiable d’Areva et d’EDF. Avant de toucher au but.

Après diverses péripéties, les services de l’Agence des participations de l’État s’acquittent de leurs obligations envers le Rapporteur spécial en mettant à disposition dans leurs locaux de Bercy tous les renseignements et documents d’ordre financier et administratif qu’il demande. Une première visite a eu lieu le 27 septembre 2011 à 8 heures 30. L’examen approfondi des notes de suivi des entreprises a permis de réaliser des progrès dans la compréhension du bilan comptable et la politique d’acquisition d’EDF et d’Areva.

Et cette compréhension ne s’avère guère flatteuse pour le nucléaire. Ainsi, les déconvenues financières liées à la fabrication du réacteur EPR à Olkiluoto en Finlande s’apparentent à des négligences que l’on a tenté de dissimuler.

Le retard accumulé s’élève à quatre années et demie par rapport à ce que prévoyait le contrat avec l’électricien finlandais. (…) Il apparaît tout d’abord en filigrane qu’Areva s’est engagé non seulement sur la livraison d’une installation, mais aussi, dans une certaine mesure, sur la production à venir de la centrale. L’exposition d’Areva sur le dossier finlandais est donc certainement supérieure à ce qui avait été annoncé à la représentation nationale.

Dans le domaine des acquisitions, le rapporteur spécial relève des erreurs d’appréciation vertigineuses. Telles ces mines d’uranium en Namibie, appartenant au consortium UraMin, et pour lesquelles les mêmes errements sont identifiés.

Le suivi de l’acquisition d’UraMin présente les mêmes traits: forte dépendance vis-à-vis de l’entreprise contrôlée, distance critique et capacité d’analyse insuffisante, explosion des coûts pour le contribuable.

Le document explique que ces mines ont été achetées en mai 2007, en pleine présidentielle, dans un climat de précipitation entretenu par la direction du groupe. Vendues 1,6 milliard d’euros, elles étaient supposées renfermer pour 90.000 tonnes d’uranium. En réalité, on pourrait en extraire 50.000 tonnes tout au plus.

Note de présentation de Marc GOUA commission des fin du 11 octobre

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Areva court après le cash
Les excès de patriotisme d’Areva


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Le nucléaire court après le cash

Après la remise du pré-rapport de Marc Goua à la Commission des finances de l’Assemblée nationale, le patron d’Areva Luc Oursel était entendu par cette commission ce matin même. Le remplaçant d’Anne Lauvergeon, débarquée en juillet dernier, devait s’expliquer sur les finances plutôt chaotiques du groupe. Lors de l’audition il a confirmé sa volonté de conserver le modèle intégré de l’entreprise permettant le contrôle du circuit de l’énergie, de l’extraction minière à la distribution. Modèle cher à l’ancienne présidente. Entre les – rassurants – propos de Luc Oursel et la situation des mines de l’entreprise, un décalage pour le moins « étrange ».

Déjà en juin dernier était demandé à Anne Lauvergeon, auditionnée par cette même commission, le sort des mines et comment elle pouvait expliquer le scandale UraMin, rachetée pour 1,6 milliards d’euros en 2007 par Areva – et qui à l’heure actuelle ne produit rien ou presque. Une véritable perte financière que l’entreprise peut difficilement assumer, dans un contexte post-Fukushima.

La recapitalisation de décembre 2009 avait permis de trouver 900 millions d’euros (300 millions de l’État et 600 millions du fonds souverain du Koweit KIA).En juin 2010, la cession de la branche Transmission et Distribution avait rapporté quelques 3 milliards. Et début juillet 2011, les comptes du groupe voyaient arriver quantité d’euros. La Chambre de commerce international venait de condamner Siemens à payer 648 millions d’euros à Areva pour non respect des accords de sortie de leur consortium Areva NP et sa nouvelle alliance nucléaire avec le russe Rosatom (( Siemens déclare avoir depuis cessé toute activité nucléaire. Mais pas tout à fait. )).

“@Areva: cherche cash. PLZ RT”

Mais malgré ces rentrées d’argent et les commandes en cours, d’autres fonds sont nécessaires pour le fleuron du nucléaire mondial. En excluant les économies internes du plan CAP 2012 de Luc Oursel (réduction de 30% des frais de fonctionnement dans tous les secteurs), l’État, détenteur à hauteur de 90% de l’entreprise, n’a que trois solutions. Dont la filialisation des mines – Areva Mines devrait voir le jour d’ici la fin du mois d’octobre – et la cession des 26% d’Euramet pour renflouer les caisses. Ne resterait que l’émission de titres hybrides (( « Produits financiers qui mélangent les caractéristiques des capitaux propres et des titres de dettes. Parmi ceux-ci, on distingue les obligations convertibles, les obligations remboursables en action, les bons de souscription, les actions privilégiées, les certificats d’investissement, les titres subordonnés à durée indéterminée« , selon le lexique de la finance )) pour consolider les finances, mais la solution reste difficile à mettre en œuvre.

Les relations entre EDF et Areva s’étant détendues, un meilleur avenir financier et marchand semblait pourtant se profiler : les commandes de Proglio à Oursel reprenaient et Areva allait pouvoir toucher 1,1 milliard d’euros pour 32 générateurs de vapeur.

Marc Goua, député PS et auteur du pré-rapport sur les finances d’Areva affirme que :

Des provisions relativement conséquentes devront certainement encore être faites sur les mines pour faire face au recul des prix mais également aux révisions en cours sur les volumes escomptés.

Les mines représentent 12% du chiffre d’affaire en 2010 soit 9,1 milliards de dollars. Et selon une source proche du dossier, l’activité minière est celle pour laquelle le groupe voit ses plus fortes marges.

Malgré tout, Marc Goua estime que la responsabilité des tutelles d’Areva, notamment de l’APE, n’est pas minime quant à l’achat d’UraMin à 1,6 milliard d’euros en 2007. Avant tout parce que l’instance étatique a validé le marché. Et en a dit beaucoup de bien à l’époque (p.10 du pré-rapport) :

En juillet 2007, l’acquisition récente est encore qualifiée par les services de l’APE de « beau succès ».

Quatre ans après, la position de l’agence semble bien avoir changé.

Mais pour qui sont ces mines ?

En juin, la Lettre A (( Areva, histoire d’un scandale d’Etat, lien payant )) , lettre d’information sur les relations de pouvoirs au sein de la vie économique et politique française, rapportait que le conseil de surveillance d’Areva, fin mai, avait donné lieu à un “affrontement violent entre Anne Lauvergeon et les représentants des actionnaires étatiques (APE et CEA), concernant la filialisation de la division minière, exigée par les seconds mais refusée par la première.”


La lutte intense au sujet de la filière Mines entre Anne Lauvergeon et le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) et l’Agence des participations de l’État (APE) – dont le rôle est de veiller aux intérêts patrimoniaux de l’État – a pris un tournant au départ de l’ex-présidente d’Areva. Et laisse la possibilité aux acteurs institutionnels de céder une autre activité rentable du groupe après Areva T&D cédé au consortium français Alstom et Schneider.

Luc Oursel, nouveau président du directoire, est un proche de François Roussely, ancien président d’EDF et aujourd’hui président d’honneur. Roussely, ami d’Henri Proglio, l’actuel président d’EDF, est également l’auteur du fameux rapport classé secret défense rendu en juin 2010 dans lequel il préconise l’ouverture du capital de division minière d’Areva (p.10 de la synthèse du rapport) :

Pour concrétiser cette idée, AREVA pourrait apporter ses actifs miniers d’uranium à une société ad hoc dont elle conserverait la majorité et assurerait la gestion ; les autres actionnaires pourraient être des clients. En outre, une telle opération permettrait à AREVA de réduire significativement ses besoins en capitaux.

Voici la synthèse du rapport :
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La suggestion de Roussely a fait son chemin et est bien loin du modèle intégré évoqué par Oursel lors de son passage devant la commission des finances. Simple mise en œuvre du résumé du rapport. Pour Bruno Blanchon, responsable de la branche énergie atomique de la fédération mines :

La filialisation des mines est un pas supplémentaire vers la privatisation du nucléaire et surtout vers le démembrement du groupe. Elle a été faite aussi pour faire revenir le Qatar. Au moment de l’ouverture du capital, le Qatar voulait transformer tous les actifs de la holding vers les mines. On sait depuis 2007 qu’il y a une volonté de démembrer Areva. Et il y a contradiction entre ce que dit Oursel et les opérations du groupe.

L’éviction du Qatar de la recapitalisation en décembre 2010 avait déclenché les foudres d’un petit fonds d’actionnaires. Une plainte contre X – et depuis classée sans suite – avait été déposée par Déminor (( Fabrice Rémon, ancien président vient tout juste de quitter Déminor pour rejoindre l’équipe de la très charismatique Anne Méaux, chez Image 7 )) . François Roussely, avec son autre casquette de vice-président européen du Crédit Suisse, banque conseil du fonds qatari, a été mis en cause pour prise illégale d’intérêts et trafic d’influence. L’attribution d’une partie du capital d’Areva au Koweit permettait alors de réserver au Qatar la filiale Mines.

De modèle intégré, il ne reste visiblement que des mots de président. Et la cession d’une filière en cours de création avoir été amorcée.


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Le rapport financier qui punit Areva
Les excès de patriotisme d’Areva


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Illustrations via flickr par Soossay [cc-by]
Photo vis Flickr d’une mine d’uranium par Alberto OG [cc-by]

Sociologie radioactive

Annie Thébaud-Mony est sociologue, directrice de recherche à l’Inserm. Entre 1988 et 1997 elle a étudié la sous-traitance dans le milieu de l’industrie nucléaire. Ses travaux portaient sur une centaine d’entreprises sous-traitantes qu’elle a suivies durant cette période.

Que désigne l’expression « intervention de maintenance » dans l’industrie nucléaire ?

L’essentiel de la maintenance consiste en ce qu’on appelle une servitude nucléaire : l’entretien de la tuyauterie, la robinetterie, l’électronique, la mécanique comme les opérations sur les couvercles de cuves, les contrôles non destructifs (utilisation de radiographie ou la gammamétrie pour mesurer le niveau de rayonnement gamma émis).
L’exploitant s’occupe de la conduite au moment du redémarrage et il dispose d’un petit volant de salariés qui peuvent intervenir sur des aléas de fonctionnement. Parfois comme le signale Mediapart, certains agents accompagnés de sous-traitants interviennent sur des réacteurs en fonctionnement pour éviter les arrêts de tranche.

Quelle est l’origine de l’utilisation des sous-traitants ?

À la construction des centrales, la maintenance a été assurée au départ un peu comme un service après vente partagé entre les agents EDF et les salariés des constructeurs tels qu’Alstom et Framatome qui avaient participé à cette construction. Progressivement, au fur et à mesure que le parc s’est amplifié, a émergé le problème de l’irradiation au cours de la maintenance. En 1998 une limite a été fixée par l’Europe avec application en France en 2003 : la main d’oeuvre ne devait pas être exposée à plus de 50 mSV.
Pour parvenir à respecter la valeur réglementaire, conçue comme une sorte de crédit d’irradiation, il fallait pouvoir disposer de personnel qui soit exposé très peu de temps. Dès 1988, une solution avait déjà été choisie par EDF. Dans son rapport interne, l’exploitant décidait de “faire-faire” et justifiait ainsi la sous-traitance. Ce sont des tâches que les employés d’EDF ne sauraient pas faire.
Pourtant ces travaux de servitude nucléaire, rebaptisés aujourd’hui logistiques consistent en une préparation des interventions, une décontamination et préparation des sas. En somme, travailler sous exposition pour préparer l’intervention de ceux qui sont plus spécialisés. Une fois que la décontamination est effectuée par les sous-traitants, la dose d’irradiation est très affaiblie par rapport à ce qui peut être dans un tuyau que le sous-traitant vient d’ouvrir.

Des restructurations ont eu lieu dans le courant des années 2000, avec le développement des formes de filialisation des exploitants. Mais la division du travail est toujours du type : ceux qui préparent et ceux qui sont chargés des interventions plus techniques, ce qu’ils appellent “interventions importantes pour la sûreté”. Dans le cas d’un soudeur qui intervient, il faut qu’il ait assez de temps pour réaliser correctement la soudure. Mais le niveau de dose doit être bas. Pour que les doses ne dépassent pas le seuil, il y a certaines interventions pour lesquelles ils se succèdent au rythme de trois minutes. Dévisser quatre boulons et les enlever peut nécessiter de s’y mettre à quatre et de tourner. Ils sont entraînés comme des sportifs de haut niveau.

La synergie qu’ils doivent développer pour ces interventions sous-entend une bonne entente en amont avec l’ensemble de l’équipe. Agents EDF compris ?

La situation est très hétérogène mais, de façon générale, ils n’ont pas ou peu de relations avec les agents. La seule obligation qu’ils aient de se croiser, c’est lorsque le sous-traitant vient récupérer un dossier d’intervention. Les agents EDF travaillent dans la conduite donc hors période de maintenance. Le contrôle qu’ils exercent sur leurs sous-traitants – qui interviennent seuls sur l’installation – se fait sur papier. C’est surtout une relation qui se base sur la hiérarchie.
Les agents EDF sont recrutés à des niveaux BTS pour faire de l’encadrement, mais c’est un encadrement particulier puisqu’ils ne sont pas chefs et n’ont pas à intervenir dans le travail du sous-traitant. Quand les sous-traitants viennent récupérer leur dossier d’intervention, les chargés d’affaires d’EDF voient arriver des salariés d’une entreprise comme Framatome. Souvent, en réalité c’est une filiale de filiale qui sous-traite.

Pour une entreprise comme EDF, quel est l’avantage de sous-traiter la maintenance ?

Un des premiers avantages : ils peuvent éviter les problèmes avec le comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT). Ensuite il y a une différence majeure entre les agents EDF et les sous-traitants : la syndicalisation, à laquelle participent peu les sous-traitants. À cela s’ajoutent le fractionnement et les difficultés d’organisation. Sauf que l’organisation n’est pas une contrainte liée à ce que sont les centrales, c’est un choix. Les exploitants peuvent tout à fait avoir des salariés permanents mais ils seraient obligés.

Vis-à-vis de la différence entre sous-traitants et agents d’exploitant, quelles sont les différences qu’on peut observer entre leurs deux statuts ?

Pour commencer, il y a des grosses différences de salaires. Ensuite la médecine du travail n’est pas du tout la même. Dans une grande entreprise, le médecin du travail connaît petit à petit tous les salariés qu’il surveille, même s’il n’a pas le temps de les voir sur le terrain. Chez EDF un médecin suit en moyenne 500 salariés. Pour les sous-traitants, ce sont des services inter-entreprises qui voient 3 000 à 4 000 salariés d’entreprises différentes. Le droit à la médecine n’est pas différentiel, il faudrait qu’il y ait une discrimination positive. Autre exemple, le texte sur les cancérogènes et la radioactivité souligne l’importance du suivi post-exposition : vous êtes salarié, un médecin doit vous suivre après radiations. Une fois en retraite vous avez droit à ce suivi post-professionnel. Pour les agents EDF, le suivi post-exposition est pris en charge par EDF. Pour les salariés de la sous-traitance, il n’y a pas de suivi quand ils quittent le nucléaire. C’est un choix de ne pas l’avoir fait.

À court et long terme, quelles sont les conséquences pour le sous-traitant ?

Pour les sous-traitants, le problème le plus important est les suites de l’exposition à une radioactivité. En 2005 sortait une enquête – qui avait exclu les sous-traitants – portant sur les radiations externes et la mortalité dûe au cancer dans 15 pays différents. Les résultats montrent des excès de cancer significatifs à dose carrière de 19 mSV. Or les sous-traitants que je vois et qui ont un cancer, ont été exposés à des doses de 300 à 400 mSV. Des doses pareilles engendrent des problèmes aigus en matière de cancer et de risque reprotoxiques. Il y a très peu de documents car les sous-traitants abordent peu ce genre de problème. Même au cours de consultations avec la médecine du travail. Certains ont pu me confier leurs témoignages, leurs problèmes pour avoir des enfants. Mais au bout de plusieurs entretiens ou lorsque je connaissais leur épouse.
Je me suis beaucoup inquiétée quand j’ai eu plusieurs témoignages dans des lieux complètement différents, des entreprises qui n’étaient pas les mêmes non plus. On ne savait pas encore à quel point il y avait ce type de problèmes. Aujourd’hui certains tombent malades. Et parlent plus facilement.
Les exploitants, les entreprises de sous-traitance, tous auraient pu mettre en place ce suivi médical. Mais ils n’ont pas voulu. Et maintenant quand j’en retrouve certains, ils ont plusieurs cancers.

Y’a-t-il un lien à établir entre la sous-traitance et les accidents/incidents nucléaires ?

Oui. Et ce pour deux raisons : d’une part compte tenu du fait qu’ils travaillent continuellement en mode dégradé, leur marge de manoeuvre dont ils disposent pour faire le travail est incompatible avec l’absence d’incident.
Et deuxièmement, avec la mobilité, on observe une perte d’expérience sur les sites. Le savoir se disperse en continu à travers leurs déplacements. Quand un salarié fait 15 déplacements en 6 mois, personne ne va aller le chercher pour savoir ce qu’il a changé sur une autre installation d’un autre site il y a 6 mois. Mais ils sont non seulement compétents, mais aussi consciencieux et soucieux des responsabilités en matière d’intérêt général. Si nous n’avons pas plus d’accidents aujourd’hui, c’est parce qu’ils sont continuellement en train de faire le travail le mieux qu’ils peuvent en prenant sur leur temps de sommeil, leur santé et sous la pression de cette responsabilité. La majorité des enquêtés rencontrés avaient ce raisonnement.
On m’a dit un jour “J’ai accepté de rester 20 heures dans le bâtiment sans en sortir.” C’est de la folie.

Illustrations via Flickr [cc-by-nc-sa] X-Ray Delta One

Retrouvez l’ensemble du dossier :

La sous-traitance nucléaire explose

La CGT d’EDF atomise les sous-traitants