Dis-moi comment tu vas vraiment

Fourchette à gauche, couteau à droite, fourchette à gauche, couteau à droite, fourchette à … fourch … La petite se baladait d’une place à une autre sur la table en sautillant, un panier de couverts à la main. On sera 21 avait dit Sophie. 21, ça fait 21 fourchettes et 21 couteaux. Méthodiquement, elle répétait la place théorique des couverts, pour ne pas se tromper mais aussi parce que ça lui donnait une certaine consistance, témoin de sa participation à ce jeu d’habitude réservé aux grands. La table des petits – qui ne l’étaient plus vraiment – se trouvait un peu plus loin dans le jardin. Fourchette à gauche, couteau à droite. Il ne manquait plus rien ou presque sur la grande table.

Les serviettes en papier s’envolaient et on entendait Sophie râler après le vent pendant que la petite soeur courait pour les attraper. Sophie avait attaché ses cheveux en chignon un peu lâche, des mèches filaient d’un peu partout et naviguaient derrière ses oreilles, passaient devant et revenaient à leur place. Un grand saladier à la main, elle regardait la petite passer d’une assiette à l’autre. Elle avait grandi très vite, même si elle gardait cet air un peu chétif, le visage pâle et les yeux cernés. Elle la voyait murmurer fourchette à gauche, couteau à droite, terrible mission que de placer les couverts sur la tablée. Elle souriait. Mystérieuse gamine.

Viens me voir, on va couper les tomates, elles sont là a montré Sophie en baissant le saladier à hauteur de ses yeux pour qu’elle puisse voir.

J’arrive a répondu la petite en posant le panier de couverts sur l’herbe.

Sa soeur observait le manège avec l’air de se demander ce qui se tramait avec ces tomates. La plus âgée ne savait pas couper des tomates, elle ne savait pas faire grand chose. Sophie savait quelles difficultés avait rencontré la gamine depuis qu’elle l’avait recueillie. Où est maman demandait-elle souvent. Je ne sais pas répondait Sophie. Elle va revenir ? Je ne sais pas non plus. Peut-être. En réalité, Sophie n’avait pas envie que la mère vienne chercher la fille, c’est un peu la mienne finalement, c’est avec moi qu’elle a appris à faire du vélo et à rire aussi. Et pourquoi maman nous a laissées ? Je ne sais pas répondait Sophie. Tu ne sais rien en fait alors constatait la petite. Je sais plein de choses, si, mais pas sur ta maman.

Leur père venait les voir, régulièrement. Il sera là ce midi, dans le jardin, la place près de l’arbre à fumer et à rire avec ses frères. Tu sauras prendre soin de mes filles il lui avait dit. Pas mieux que toi. Si, ne discute pas, prends soin d’elles et aime-les autant que j’aurais pu le faire si on avait été deux. Elles ont besoin de toi. Mais elles ont besoin de toi aussi  avait-elle défendu. Elles n’ont pas besoin d’un mec comme moi. Aime-les, c’est tout. Et il était parti.

La petite s’est assise en tailleur, les mains sur les genoux elle attendait que Sophie lui explique comment couper les tomates bien-comme-il-faut, en demande, toujours. Ce qu’on lui montrait qu’elle ne connaissait pas l’émerveillait pour deux heures, jusqu’au prochain apprentissage et le suivant encore. Elle a soif de tout avait prévenu la psychologue qui la voyait une fois par mois. Et non seulement elle avait soif de tout mais aussi on ne pouvait ne pas avoir envie de lui apprendre à faire, à dire, à sentir, à manger. Parfois quand elle couchait la petite, elle avait envie de dormir au pied de son lit, roulée en boule, pour la protéger. Mauvaise idée avait dit la psychologue, elle a besoin d’être seule. Pour rêver seule. Psychologie à deux balles.

Sophie, en prenant le couteau, murmurait machinalement à droite – et elle posât une tomate sur la planche à découper. La petite la regardait attentivement. Sa soeur s’était glissée à côté, un vieux torchon dans la main qu’elle trimballait partout. C’est pour me moucher quand je pleure répondait-elle en zozotant. Plongée dans son observation, la plus âgée n’avait pas vu sa soeur s’incruster. Elle se lassera pensait Sophie, elle ne restera pas deux minutes à nous regarder. Elle espérait secrètement que la petite soeur ne resterait pas. Elle voulait poser une question à sa soeur aînée, une seule, pas plus. Elle lui montrait comment poser la tomate pour couper des rondelles et des quartiers, la salade ne ressemblerait à rien mais elle s’en fichait, l’essentiel n’était pas la taille du quartier mais comment elles y étaient arrivées et pourquoi.

Vas faire un bouquet de pâquerettes, on fera des bracelets, il faut que tu choisisses les tiges les plus longues et que tu les prennes bien à la racine expliquât Sophie.

Racine ça finit comme Marine sourit la plus jeune.

Oui, c’est ça. I, N, E à la fin. Mais elle était déjà partie à la recherche des tiges de pâquerettes les plus longues.

Sa grande soeur était plongée dans ses quartiers de tomates.

Je peux te poser une question demandât Sophie

Oui oui fit la gamine en relevant la tête, les yeux noirs, contraste saisissant avec sa peau blanche.

Comment tu vas vraiment ?

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