Ta main

Posée sur la mienne, ta main, toute minuscule, sortait de ta manche comme un diable de sa boite. Au bout d’un long poignet, tes doigts fins, manucurés à l’arrache. Petite rockeuse. On ne m’avait jamais dit comme il était possible de s’attacher à une petite femme comme toi. On ne m’avait pas non plus prévenue à quel point il pouvait être difficile de t’écouter parler. De ce que tu avais traversé de vie, de ce qui pouvait faire qu’à présent tu étais plus vivante que les autres. Ton corps sur ce canapé, emmitouflé en cet hiver, apaisé, se soulevant à chaque inspiration et à chaque expiration, montrait de quelle manière il était si simple pour toi de respirer, si naturel d’être allongée, là, sur mes genoux. On avait quoi, dix ans de différence, quinze ? Peu importait en réalité l’âge qu’on avait, nos parcours parlaient pour nos artères. Tu disais souvent qu’on avait pas d’âge mais qu’on avait une histoire. Tu m’as autant apporté que ces années passées à réfléchir sur ce divan en bas de la rue des Dames. Rue des Dames ça te faisais toujours marrer quand on y marchait le soir : on avait jamais croisé une seule prostituée et j’avais beau t’expliquer que le nom de la rue venait de celui d’une abbaye ou d’un monastère, tu ne savais que répondre que jamais nous ne rencontrions de prostituées.

Tu avais l’air plutôt fragile pour une rockeuse. Menue, petite, frêle, légère, autant de qualificatifs qui faisaient de toi quelqu’un de friable au coup d’oeil de politesse. Pourtant il ne me semble pas t’avoir vue pleurer une seule fois, ni même flancher. Tu aurais pu parfois. Mais pleurer ça sert à rien tu disais, sauf à ce que les autres s’apitoient sur ton sort. Et s’il y a bien une chose dont tu avais horreur c’est la condescendance et la pitié. Tout ce qui chez moi au premier regard t’avais séduite. Tu avais largué les amarres, au loin tu avais tout quitté, mari, enfant et appartement, petit confort de ceux qui n’ont d’autre courage que de s’enliser dans une situation qu’ils abhorrent mais qu’ils conservent de peur de. Tu ne jugeais pas les autres, tu constatais seulement ce que tu prenais pour de la lâcheté. Je te répondais que tout le monde n’avait pas ta clairvoyance et que parfois la lâcheté n’était qu’une forme de contentement qui pouvait très bien aller de pair avec le bonheur. « C’est pas mon bonheur » tu répondais. « C’est quoi le bonheur d’ailleurs ? C’est quelque chose que tu ne peux pas saisir tant que tu n’as pas ressenti la perte ou l’abandon. Un truc qui fait que tu avances, tu n’as pas le choix. Ou alors c’est que tu n’as pas le courage d’affronter ton reflet dans le miroir ».

Tes certitudes me fatiguaient parfois, souvent, parce que tu n’essayais pas de comprendre que ce avec quoi tu t’étais construite pouvait te permettre d’avoir ce luxe là, de saisir en quoi le vent dans tes cheveux avait son importance ou encore marcher à cloche-pieds sur un pont correspondait au privilège de ceux qui ont gouté l’enfermement contre leur docilité. Tu étais comme une chose un peu fragile qui virevoltait encore alors que la tempête sévissait dehors et faisait claquer les volets contre le mur de la maison.

On avait quitté Paris pour le calme des falaises bretonnes en ce week-end. Tu avais ce besoin viscéral de penser que les embruns avaient parcouru beaucoup de chemin avant d’arriver sur tes lèvres. Tu souriais encore cet après-midi, engoncée dans ce polaire vert fluo. Pour qu’on te repère de loin sur les pierres. On ne pouvait pas te rater. Tu m’avais fait cet aveu d’une fin annoncée. On ne savait ni les semaines ni les mois. On savait juste que ta vie avait une saveur particulière, un gout sucré sur la langue et que la mienne qui s’y ajoutait rendait tes jours heureux. Je n’ai pas pleuré, j’ai eu le souvenir de ce que tu pensais des larmes. Je suis là je t’ai promis.

Sur le canapé, ta petite main manucurée à l’arrache ne bougeait pas. J’essayais de respirer le moins fort possible, pour ne pas troubler ton sommeil du juste. Tes yeux fermés. Le sel qui piquait encore mes joues. Et mon sourire. Je suis là.

Jules.

Ce sourire sur ses lèvres, comme le gamin de cinq ans devant son nouveau jouet, signifiait qu’il était d’accord. Il avait dit « oui », il avait accepté l’expérience, sans rechigner. Tout irait bien à présent. C’est de la confiance qui scintillait entre lui et moi, de l’avenir certain, un rayon de soleil et ces valises qu’il allait faire, vidant ses tiroirs, triant ses jeux et ses livres écornés à force d’en avoir tourné les pages. Il est parti s’enfermer dans sa chambre et je sentais le soulagement poindre, là, tout près de la poitrine, ce poids qui allait finalement disparaître. Il n’a pas posé de questions inutiles. Seulement celles pratiques : fallait-il prendre ou non son maillot de bain Spiderman ? Pouvait-il emporter son vieux walkman qui ne fonctionnait plus mais auquel il tient très fort ? Et acheter une nouvelle brosse à dents parce que la sienne il voulait la laisser là, au cas-où ?

J’ai répondu oui à tout. Sans détour. Je n’avais guère le courage de lui avouer ce qu’il allait advenir de sa brosse à dents quand nous serions partis. Encore moins de lui dire que nous n’irions pas nous plus vers la mer. Nous sommes allés chercher des barres de céréales et des bonbons dans le placard de la cuisine, et en montant sur la chaise pour attraper la boite, il a fait tomber un verre. Il s’est brisé en mille morceaux et les éclats se sont glissés sournoisement sous les meubles, la table. Il m’a regardée, inquiet. En réalité, je jubilais : nous ne laissions que la douleur disséminée en nous depuis quelques années, lui offrant ce cadeau sublime du verre qui se cache et qui longtemps restera sous le réfrigérateur, signe de ceux qui partent sans regarder derrière eux et le marasme qu’ils laissent.

Nous allions devenir des vagabonds. J’allais arracher ce petit garçon des bras de son père. Et partais détendue.

Les ali-menteurs confondus

Ce soir, en première partie de soirée sur France 5, est diffusé le deuxième documentaire (( après Cash investigation d’Élise Lucet, diffusé sur France 2 vendredi soir dernier )) du duo Brigitte Rossigneux / Stéphane Horel. Après Les médicamenteurs , voici Les alimenteurs dont la bande-annonce est à retrouver sur le site de France 5. Centré sur les conflits d’intérêt et les lobbies de l’agroalimentaire, ce 52 minutes met en lumière les risques sanitaires issus de ce que nous mangeons. Owni a rencontré Stéphane Horel, la réalisatrice, qui raconte les coulisses et les raisons de leur travail.

Après Les médicamenteurs, Les alimenteurs. C’est une « maladie » ?

Brigitte [Rossigneux, NDLR] et moi avions déjà travaillé ensemble pour Les médicamenteurs – diffusé en juin 2009 sur France 5 – un an avant le début du scandale du Mediator et c’est un des premiers documentaires qui parlait du conflit d’intérêt en médecine. Nous avions fait ça ensemble. Brigitte, travaillant depuis trente ans au Canard, suit ces questions-là. Moi je travaillais sur la pollution et les perturbateurs endocriniens. Avec Brigitte, on se connaît depuis plusieurs années, nous sommes amies et nous travaillons ensemble. Je ne sais plus comment est venue l’idée exactement. Mais c’est la suite logique du premier film. Je travaille aussi sur les conflits d’intérêt en santé publique, donc ça paraissait naturel de passer après les médicamenteurs aux alimenteurs.

Ça prend toujours très longtemps, mais au départ il y avait l’idée de recommencer avec cette question de conflit d’intérêt dans un thème de santé publique. Avec la nourriture, c’est idéal. On s’y intéresse, moi je m’y intéresse, je fais attention à ce que je mange, je lis les étiquettes et je me pose des questions comme tout le monde. Ça concerne encore plus de de monde que les médicaments, il y a cette espèce de prise d’otage qui fait qu’on est obligé de manger trois fois par jour. Les gens n’ont pas le choix. Et pas forcément les moyens non plus de n’acheter que du bio. J’ai pour principe de ne pas manger ce qui a, collé sur l’emballage, une étiquette que je ne comprends pas. C’est Michael Pollan, le journaliste chroniqueur qui disait dans son livre : « n’achetez jamais ce que votre grand-mère ne pourrait pas ajouter comme ingrédient ».

Techniquement, votre travail a-t-il été différent du premier documentaire ?

Il y a un même boulot d’enquête au départ. Notre première question ça a été : est-ce qu’on fait les alimenteurs sur le même principe au départ que les médicamenteurs ? Ça pourrait vouloir dire qu’on avait un a priori. Mais je sais comment fonctionne le système des conflits d’intérêt en santé publique. Le temps de tournage est limité par le budget, lui-même limité. L’animation coûte aussi très cher. Donc il a fallu aussi tourner vite. Quinze jours de tournage en octobre 2011, c’est très peu. Puis le montage, avec peu de rushes, en tout cas moins que quand on reste plus longtemps sur le terrain. Et puis entre tournage, montage et diffusion, ça a été court ! Moins d’un an c’est plutôt bien. Et c’est mieux que pour le précédent.

Concernant les interviews, avec qui avez-vous eu des refus, des accords enthousiastes et des non-réponses ?

Brigitte précise que des industriels ont refusé de nous rencontrer. Nous n’avons pas essayé qu’une seule fois ! On a commencé en septembre pour caler les tournages. Nous n’avions pas de réponse, des « peut-être », Jean-René Buisson [Le président de l’Association nationale des industries alimentaires, Ania, NDLR] est très pris… Et puis je leur ai dit : “voilà mon chef op’ part en vacances dans une semaine donc soit vous nous dites que vous ne voulez pas nous rencontrer, soit il est d’accord, soit je vous rappelle tous les deux jours”. On a fini par envoyer un courrier avec accusé de réception pour vraiment dire « on vous a contacté”. Ils n’ont jamais répondu.

Au départ, on a contacté l’Ania, puisque c’est le porte-parole des entreprises. Les entreprises individuellement ne s’expriment plus. Puis j’ai essayé Danone, Nestlé, Ferrero et je n’ai jamais eu de réponse ou des fins de non recevoir. J’ai aussi demandé de tourner dans des usines. J’ai beaucoup argumenté : ça fait des siècles que les gens ne voient plus comment sont fabriqués les aliments qu’ils mangent ! Il ne faut pas s’étonner que les consommateurs paniquent quand ils entendent qu’il y a un germe dans un steak haché. Il n’y a pas de problème d’hygiène, on le sait. Notre film ne porte pas sur l’hygiène. Je voulais juste filmer des céréales du petit déjeuner, je n’ai jamais vu comment ça se fabrique. Une usine qui fabrique des céréales c’était bien. Mais tous n’ont pas été réfractaires.

Parmi les moins réfractaires, il y a eu ?

Une lobbyste qui a dit « oui » tout de suite. J’ai été agréablement surprise. Linda Pavy est américaine et vient de cette culture où on n’a pas de problème pour dire les choses. Je lui ai posé toutes les questions possibles et elle a été et est toujours fairplay. Elle ne m’en veut pas de faire mon travail. C’est ça la différence avec l’état d’esprit de l’Ania : ils restent dans leurs tranchées et c’est ridicule. C’est une position grotesque.


Il y a eu aussi avec les ministres que nous avons eu de la chance. Ce sont nos relations de travail avec les ministères qui ont joué. Qu’on avait déjà eu pour d’autres questions. Bruno Lemaire, on ne le connaissait pas, ni Brigitte, ni moi, mais il a dit oui parce que le sujet l’intéressait. Xavier Bertrand, il avait eu affaire indirectement à Brigitte avec le Médiator. Et puis Roselyne Bachelot, elle a entendu parler de notre boulot aussi. Elle avait refusé l’interview pour les médicamenteurs, peut-être qu’elle ne voulait pas se retrouver à nouveau dans cette position. Là, elle balance !

Valérie boyer, la député UMP, elle a aussi répondu facilement parce qu’elle était très impliquée à l’époque. Elle avait beaucoup travaillé sur son rapport. Et elle était bien isolée à droite. Politiquement du coup, ça a été une motivation pour elle. Plusieurs députés de droite la suivaient mais ont été absents le jour du vote. Il était 2 heures du matin à l’Assemblée nationale quand même.

Et quelle a été la position des chercheurs ?

Ils ont tous répondu. Il y en a deux qui nous ont dit qu’ils n’avaient aucun – ou plus de – conflit d’intérêt. Arnaud Basdevant les a énuméré. Gérard Pascal travaille pour Nestlé et l’ILSI [International life sciences institute, NDLR]. Serge Hercberg dit qu’il n’a pas de conflit d’intérêt patent et Pierre Meneton est celui qui sourit en disant qu’il est ”juste payé par le contribuable”. Ils ont répondu à toutes les questions, oui. Gérard Pascal dit que ça influence de travailler pour l’industrie, il est extrêmement franc par rapport à ça. Ce que nous reprenons avec les logos dans le documentaire, c’est lui qui nous l’a dit. Après pour le souligner dans le documentaire, il a fallu trouver un procédé visuel permettant de préciser ce à quoi ils appartenaient ou avaient appartenu. C’est un peu violent pour les personnes intéressées. Il fallait qu’on trouve une solution pour visualiser les missions sans perdre dix minutes.

Nous avons fait quelques découvertes mais nous savions la majorité. Encore Gérard Pascal, il est à la retraite maintenant. Donc il n’a plus à mettre à jour ses déclarations d’intérêt. Il fait du conseil auprès de l’INRA, qui n’est pas dans cette culture-là du tout. Il n’y a pas de loi qui les oblige à ça.

Ce serait un problème de déclaration d’intérêt seulement ?

Il y a beaucoup d’entreprises privées qui financent les recherches publiques. Le problème principal, ce n’est pas le conflit d’intérêt mais l’origine même du financement de la recherche. Il y a les contrats individuels d’une personne avec une entreprise et il y a aussi l’orientation des contrats de recherche : le lobby du sucre ne vas pas orienter une recherche sur l’obésité. Le financement biaise les résultats. Par exemple pour les médicaments, une étude financée par un laboratoire a quatre fois plus de chance d’être positive pour le médicament que si elle avait été faite dans le cadre d’une étude indépendante. Mais la transparence seule ne suffit pas. On peut voir les conflits d’intérêt sur des déclarations mais les conflits sont toujours là.

Qu’est ce qui peut permettre en France d’assainir ces liens avec les industriels, la recherche et les scientifiques ?

C’est une question très complexe, la base de notre réflexion c’est la démission du secteur public de la recherche. C’est ce que disent les rédacteurs de Prescire pour les médicaments, c’est ce que dit Pierre Meneton sur la recherche. Le public a démissionné de la recherche. Quand on laisse les entreprises privées rentrer dans les universités par exemple… ou que la condition pour le grand emprunt c’est d’avoir au moins un partenariat avec le privé. On marche sur la tête. C’est l’inverse de ce qu’il faudra faire pour l’intérêt général et la santé publique.

Le constat est pessimiste…

Oui c’est pessimiste, c’est pour ça qu’on essaye de mettre un peu d’humour… Après, que ce soit vain, c’est une des questions évidemment que je me pose. Vus les sujets sur lesquels je travaille, “à quoi ça sert que je me décarcasse ?”. J’ai profondément besoin de sens dans mon travail. Ces domaines là sont un peu abandonnés, désaffectés par les journalistes alors que ça a un poids assez important ! 60 % des lois, à peu près, dérivent des lois de l’Union européenne. Quand on voit que les perturbateurs endocriniens, ça fait vingt ans que les chercheurs disent “ok, il y a un problème ». En 1999, la Commission [européenne, NDLR] avait dit “il faut qu’on s’y mette, peut-être qu’il se passe un truc grave”. L’industrie a entretenu un faux débat en polluant la science et en faisant du lobbying. Et en 2012, on en est à “ce serait bien qu’on fasse une définition des perturbateurs endocriniens” pendant des conférences qui durent deux jours. Alors que ce n’est plus un débat seul qu’il faut faire. On a un degré de connaissance scientifique pour prendre des décisions. Et on le fait pas.

Mais évidemment si je pensais que ça servait à rien, je ne travaillerais pas. Là où je me dis que ça sert à quelque chose c’est que, par exemple, les médicamenteurs ont bien tourné. Je fabrique des outils pour informer les gens. Ce n’est pas nous qui organisons les rencontres mais les gens, les associations locales, les petits festivals de documentaire “écolo” au sens large et qui peuvent programmer les films, ça permet à plein de gens d’échanger. Le principal c’est que les gens se sentent un peu moins désarmés quand ils font leurs courses. Et aussi pour savoir pour qui ils votent. Je ne fais pas des films de sciences ou de santé, je fais des films politiques.

Illustration Copyright (c) BCI Communication

Le disque rayé

Il y a ce soleil, indécent, impudique. Entré par la fenêtre. Un rayon frôlant ta hanche gauche. Et cette musique lancinante, comme un prélude à un amour qui n’existe que parce qu’il est là. Les heures s’étirent sans que nous ne puissions y faire quoi que ce soit. Fermer les yeux n’y changerait rien. Les garder ouverts non plus. Ma main glisse sur le drap et recouvre ta hanche avec ce tissu blanc. Il ne fait pas chaud en nous.

Il y a cette mélancolie dans tes yeux. Ce regard qui veut dire « je ne sais pas où on va, je ne sais pas si je te suis par là où tu passes ». Les genoux enroulés dans mes bras, assise sur le lit, il y a ce froid qui traverse chaque pore de ma peau, de l’intérieur vers l’air ambiant. La musique lancinante va d’ici quelques secondes s’arrêter sur une seule note, répétée et répétée. Le disque est rayé, tu le sais. Moi aussi.

Il y a ce qu’il reste de nous. Il y a cette douceur qui ne parvient pas à prendre le large. Cette douleur aussi, d’être pris au piège du risque d’être en vie. D’être entiers. Avec toute l’amertume que ça suppose. Le soleil se lève. Pas nous. Nous sommes figés dans ce qui n’existe pas, nous mentons à la terre entière, et à la clef la peur de l’échec, de ne pas être à la hauteur d’une société qui exige un bonheur constant et aussi linéaire que l’horizon vers l’Angleterre que nous avions aperçu en juillet dernier.

Il y a l’heure qu’il est. Approchant les six heures. Ce mercredi où tout peut basculer vers le pire comme vers le meilleur. Le morceau dans la chaine-hifi essaie de trouver la sortie. Ni toi ni moi ne nous tournons vers la télécommande, hypnotisés tous deux par le surréalisme de la scène. Je te murmure.

Que tu sais, « on ne guérit jamais d’avoir vécu ».

Les géants de l’agro-alimentaire bouffent l’Europe

Les conflits d’intérêts au sein de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (AESA ou EFSA en anglais) sont de plus en plus dénoncés. Alors que le 8 mai dernier sa présidente, Diana Banati, s’en allait occuper la direction européenne de l’International Life Sciences Institute (ILSI), le plus gros lobby mondial de l’industrie agroalimentaire, les industriels s’appuyaient encore sur des expertises de l’agence.

Controverses

Les raisons de son départ reposent sur cette décision de prendre « un poste à responsabilités » à l’ILSI. Non sans antécédents puisqu’elle en faisait partie jusqu’à la fin de l’année 2010.

En poste à l’EFSA depuis 2008, elle a été reconduite pour quatre ans en 2010. Jean-Marc Desfilhes, assistant de José Bové au Parlement, se souvient des controverses de l’époque :

Quand on est au Parlement européen, il y a des dossiers qui nous arrivent sur les genoux. On peut les feuilleter et c’est pour nous plus facile que ceux qui tombent par hasard sur des papiers. En mars 2010, on assistait à la commission Dalli [commissaire européen chargé de la Santé et de la Politique des consommateurs, NDLR] avec le groupe Envi [Environnement santé publique et santé alimentaire, NDLR] et cinq ou six députés avaient visité auparavant l’EFSA. Nous avions le compte-rendu de cette visite sous les yeux. Un parlementaire avait posé la question à la présidente de l’EFSA concernant son rôle à l’IFSI. Mme Banati a répondu qu’elle ne voyait absolument pas de conflits d’intérêt là-dedans. Nous ne savions pas ce qu’était l’ILSI. Et un mois et demi plus tard, nous avons pu comprendre que c’était le super lobby mondial de l’agro-alimentaire, présent partout. Donc au final invisible.

Le 14 juillet 2010, ”pour éviter un scandale”, le parlementaire et son assistant rencontrent le commissaire Dalli et lui laissent deux mois pour faire le ménage au sein de l’EFSA et mettre fin aux conflits d’intérêts entre la présidente et ses responsabilités annexes. Mais au mois de septembre de la même année, Diana Banati, se représente pour un second mandat au même poste. Après une démission de l’ILSI quelques jours avant le vote du conseil d’administration, elle est reconduite, n’ayant plus de liens formels avec le lobby. Mais ”quelqu’un qui a occupé des fonctions de ce type continue à avoir des liens avec ses anciens amis. Le conflit d’intérêts perdure bien après.”, ironise Jean-Marc Desfilhes.

Plus récemment cette année, Monica Macovei, députée PPE et ancienne ministre de la Justice en Roumanie, a été chargée de produire des rapports pour la validation des comptes des agences européennes, EFSA comprise. Dans ces rapports, elle accable, entre autres dysfonctionnements, la gestion de la transparence de l’EFSA. Le 10 mai dernier – peu après la démission de Diana Banati -, le Parlement a européen a « adopté à une très courte majorité (321 voix pour, 306 voix contre et 14 abstentions) une décision visant à ajourner la décharge à octroyer au directeur exécutif de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) sur l’exécution du budget de l’Autorité pour l’exercice 2010. ». Anne Delvaux, une député (PPE), écrit pour justifier son vote :

Le Parlement européen a décidé de ne pas accorder sa décharge budgétaire à l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), dont les coûts sont jugés excessifs et pour laquelle des conflits d’intérêts ont été avérés. Membre de la commission parlementaire Environnement et santé publique [Envi, NDLR], j’ai moi-même pu constater combien l’EFSA était, à juste titre, sous les feux de l’actualité, avec la démission de la présidente de son conseil d’administration, Mme Diana Banati, qui a pris la direction d’un important lobby de l’industrie agroalimentaire. Ce passage a suscité de nombreuses critiques, d’autant plus que les liens de Mme Banati avec l’industrie sont connus de longue date. Interrogée jeudi sur le sujet, la Commission européenne a « regretté que Mme Banati passe directement » de l’agence de sécurité alimentaire au lobby. Bien que ce passage ne soit « pas illégal en tant que tel », il va tout de même à l’encontre de l’esprit d’indépendance de l’agence !

L’EFSA n’ayant pas les garanties suffisantes pour que ses comptes soient validés, tant concernant les dépenses que les éventuels conflits d’intérêts qui mettraient à mal sa réputation d’agence indépendante, la conséquence la plus directe pour que soit votée la décharge du budget en octobre prochain : que l’autorité, garante de la sécurité alimentaire des millions d’européens fasse le ménage dans ses membres. Soit, avant le 30 juin, un sacré travail de fond pour éviter que les décisions ne favorisent trop les industriels.

Recette

Début mars de cette année, l’État de Californie déclarait cancérigène l’un des ingrédients de Coca. Son arôme caramel. 27 ans après le lancement de la nouvelle formule de Coca-Cola, la firme US pourrait être contrainte d’ajouter sur ses bouteilles la mention « dangereux pour la santé ». Ou d’en changer la recette. Mais celle-ci continuera à être vendue avec la même composition en Grande-Bretagne et dans le reste de l’Europe, sans label mentionnant la dangerosité de l’ingrédient.

Le caramel pourrait avoir un lien avec des cas de cancers et de leucémie chez les rats, résultats des études du National Institute of Environmental Health Sciences. Pepsi et Coca, qui cumulent à eux deux 90% du marché de la boisson aux Etats-Unis, démentent les risques de leur boisson sur la santé.

Dans The Independent, Coca estime que les risques de cancer sont « scientifiquement infondés ». Un porte parole déclarait alors que :

Le caramel dans tous nos produits a été, est et sera toujours sans danger.

Les géants de la boisson gazeuse s’appuient notamment sur les recherches de l’EFSA tant décriée pour ses liens avec les lobbys de l’industrie agro-alimentaire – pour expliquer que :

L’Autorité européenne de sécurité alimentaire a réaffirmé la sécurité du colorant contenu dans le caramel en mars 2011 et a déclaré que la présence de 4-MEI dans le caramel n’est pas un problème pour la santé. En fait, 4-MEI se trouve dans de nombreux aliments, y compris les produits de boulangerie, le café, le pain, la mélasse, la sauce soja, les sauces et certaines bières.

Dans les déclarations d’intérêts des différents membres du groupe de travail (EFSA Panel on Food Additives and Nutrient Sources added to Food), il est possible de retrouver de nombreux liens entre les membres et les industries agroalimentaires. Et avec les lobbies industriels des pays de l’Union.

En particulier avec l’International Life Sciences Institute (ILSI), l’un des plus gros lobbies de l’agro-alimentaire (dont le président, entre 1978 et 1991, n’était autre que l’un des vice-présidents de Coca-Cola, Alex Malaspina).

Au sein de ce groupe, la française Dominique Parent-Massin, professeure de toxicologie et consultante pour l’industrie à partir de 2009, a fait quelques passages chez Coca-Cola en 2009 et Ajinomoto, grand fabricant mondial d’aspartame de 2005 à 2008, considérés comme porteurs de potentiels conflits d’intérêts par l’EFSA [PDF p.7]. Dans une moindre mesure, elle a également fait partie du Syndicat des industriels fabricants de pâtes alimentaires de France entre 2003 et 2004.

Le Français Fernando Aguilar déclare ainsi qu’un membre de sa famille proche est employé chez Nestlé depuis août 2008 en tant que coordinateur à l’assurance qualité.

John Gilbert, l’homme d’affaires anglais est quant à lui président de Foodlife International depuis 2009 et a fait partie de l’ILSI entre 1995 et 2009. Petit détail, il est également consultant pour la maison d’édition Taylor and Francis depuis 2000, au coeur de la rubrique food and contaminant.

Jürgen König participe au Danone Nutrition Forum depuis 2007 et a passé deux ans à l’ILSI en 2010 et 2011. Entre 2007 et 2010, il a aussi fait partie de la FIAA, l’Association de l’industrie alimentaire autrichienne.

Le Danois John Christian Larsen et le Français Jean-Charles Leblanc ont également été en lien – plus ou moins étroit – avec l’ILSI : le premier, entre 2002 et 2009, et le second, entre 2006 et 2009.

Iona Pratt participait aussi aux colloques et autres de l’ILSI en 2008 et 2009.

Paul Tobback est membre, lui, de la Société générale de surveillance (SGC) depuis 1997 et a été consultant pour European Advisory Services entre 1997 et 2009. Il a fait partie du comité scientifique de Carrefour Belgique entre 2003 et 2009. Enfin il a été membre pendant dix ans, entre 2001 et 2011, du comité scientifique de la Federation of belgian food industries (un lobby belge de l’agroalimentaire).

Sur la vingtaine de membres que comptait l’étude de cas, sept d’entre eux ont des liens étroits avec l’industrie agroalimentaire. L’ONG Corporate europe observatory a poussé plus loin encore en publiant un rapport « Conflits indigestes«  [PDF]. Avec toute cette indépendance, l’EFSA a déclaré en mars 2011 la non-dangerosité de l’arôme caramel de l’une des boissons gazeuses les plus consommées aux USA. Aujourd’hui, l’EFSA essaie de faire le ménage dans les couloirs de l’Autorité : par souci de transparence et d’indépendance. Condition sine qua non pour que les parlementaires votent la décharge du budget 2010, reportée au mois d’octobre. Du côté de l’EFSA, un porte-parole nous répond :

Le vote de la décharge n’est pas conditionné par le règlement des conflits d’intérêts. Il y a aussi les dépenses sur lesquelles nous allons aussi agir. D’autre part, nous sommes déjà en train de corriger certaines choses pour assainir les groupes de travail. Le conseil d’administration s’est réuni au mois de décembre 2011 pour définir une politique de gestion des conflits d’intérêts et aussi pour pouvoir les appliquer.


Illustrations par Christopher Dombres.