Parfois être heureux

Tu sens comme on est bien ? Tu vois comme c’est fluide là ? Les conversations légères, les mains dans les cheveux, le visage collé sur la vitre à regarder le paysage qui défile, l’air frais et le bruit de la mer au loin. Tu saisis à quel point je suis heureux ? Je ne sais faire de déclaration sincère mais j’essaie de m’y mettre, de te dire combien j’aime ma vie et combien je nous aime nous, toi, moi et les autres et aussi pourquoi je nous aime. Pas parce qu’on a ces points qui nous rassemblent, ni les choses que l’on partage sur la même longueur d’ondes, toi, moi et les autres. Je nous aime surtout pour qui nous sommes, des êtes vivants, tous différents et tous semblables à tel point qu’en cas de coup dur chacun est à même de soutenir l’autre. À tel point aussi que quand tu es arrivée avec ton sourire et une bouteille de champagne à la main pour nous annoncer que tu étais enceinte, nous avons tous souris. Pas par politesse, non, par amour, par fierté d’être à tes côtés.

Tu n’avais pas voulu m’en parler seul à seul. Tu voulais offrir ta joie. Alors on l’a tous partagée. On est plus tout jeune, on a déjà quelques rides, mais crois-moi je te promets d’être là pour te dire ma chance d’être auprès de toi, de moi, de nous et des autres. Le feu allait passer au vert, et déjà, on n’entendait plus la mer et on ne distinguait plus les falaises. C’était l’heure de rentrer, de rentrer heureux. Vers nos vies, différentes mais tellement semblables.

Tu as attrapé ma nuque depuis ton siège arrière. On riait sur un fond de musique tzigane, inutile de chercher les bruits de l’eau contre les pierres en contrebas. Tu caressais le bas de mes cheveux, le haut de la nuque jusqu’aux trapèzes. On était bien, on était heureux. On avait encore des choses à partager, j’en étais certain, des fous-rires de nos maladresses et des colères de nos incompréhensions. Il nous restait aussi quelques centaines de kilomètres à parcourir avant d’arriver et autant de minutes de tendresse. On allait s’aimer un moment encore.

Devenir adulte(s)

Un éternuement, un deuxième. Un troisième. À batons rompus nous discutions de tout, de rien, mais surtout de tout. Et ta soeur, comment va-t-elle ? Je l’avais lancé sur un sujet qui allait nous occuper bien un quart d’heure. J’écoutais, religieusement mais n’étais pas la seule. Nous étions un peu moins d’une dizaine à table, à rire de nos ennuis et à s’émouvoir des nouvelles de chacun. On sentait la fatigue poindre chez certains. Les yeux qui commencent à piquer et les bâillements arriver sur les visages, après presque cinq heures de diner. Qui aurait pu dire que nous prendrions le temps d’une soirée pour se revoir, qui aurait pu penser que malgré les carrières divergentes et les familles qui se sont constituées au fil des années nous nous serions retrouvés attablés ensemble à rire et à pleurer ?

Nous nous étions dit il y a bien longtemps que nous avions vécu bien trop fort pour se séparer et oublier qui nous avions été, légers et insouciants, alors loin de penser que nous ressemblerions à nos cons de parents. Je regardais chacun d’entre nous. Je n’étais plus là, j’avais fermé toute porte d’entrée et paré quelques remparts autour de moi, pour, égoïstement, profiter de ce que je voyais en face de moi, à mes côtés, de part et d’autre de la table. Quelques verres se levaient à mesure que les secondes s’écoulaient et des sourires se dessinaient le long des lèvres de mes convives. Satisfaite. De qui nous étions devenus, de vieux cons de jeunes parents à se soucier de la toux d’un de leur gamin et des retards de lecture d’un autre, de l’endroit où ils vont passer leurs prochaines vacances et de la robe à enfiler pour le mariage de l’un de nous. Qui aurait pu dire qu’on deviendrait aussi chiants que nos vieux cons de parents ?

Il n’avait toujours pas terminé de raconter sa soeur mais nous étions bien de l’entendre parler, nous étions bien d’être ensemble, simplement. Le temps d’une soirée, nous avions 25 ans, comme c’est loin, le temps d’une soirée, nous étions célibataires et nos conjoints ou compagnes à garder les enfants. Excepté quatre d’entre nous, en couple avec l’un de nos pairs. En me levant pour aller chercher une bouteille d’eau et une autre de vin, je passais la main dans ses cheveux. J’avais toujours aimé cette texture, et l’implantation étrange aussi. Un visage s’est levé vers moi, un clin d’oeil et un hochement de tête, je savais qu’elle aimait ça de nous, ni trop proche et pourtant jamais bien loin de l’un ou de l’autre, nous avions ce charme discret des couples qui s’aiment avec une simplicité évidente. Toiser le monde sans jamais le mépriser, dans une sorte de bulle étanche à la routine, étanche aux absences, étanche à toute forme de banalité crasse qui écrasait certains des couples parfois. Certes, ça pouvait agacer mais nous n’en avions rien à foutre.

Elle est arrivée dans la cuisine. Je suis heureuse tu sais m’a-t-elle dit. Je l’avais connue divorcée une première fois et avais assisté à ce qu’elle appelait le second. Pas le deuxième reprenait-elle systématique, le second. J’ai récupéré ma fille une semaine sur deux, je ne pleure plus quand elle part, je sais qu’elle reviendra vite a-t-elle murmuré. J’ai hoché la tête en attrapant la bouteille d’eau, tu sais elle t’en voudra quand même de l’abandonner le lundi matin à l’école, je lui ai répondu, maladroite, comme toujours. Je me suis insultée intérieurement. Elle me regardait en souriant, enfant du divorce comme moi, elle comprenait ce qu’abandon voulait dire. Je m’arrange pour caler mes déplacements quand elle n’est pas là.

J’allumais une cigarette, de loin, on entendait le brouhaha de la conversation, il parlait de son beau-frère et racontait les exploits mémorables de ce dernier avec une ironie non feinte. Tu as raison, je lui ai répondu, mais comment fais-tu pour les imprévus ?

Nous avions le même métier, de ceux qui ne laissent pas de place à la vie personnelle et qui nous empêchait aussi de nous faire comprendre de notre entourage, lassé de nous voir chercher des solutions pour concilier nos horaires improbables à notre vie familiale. Qui faisait aussi en sorte que nous reproduisions une certaine homogamie dans nos rencontres amoureuses et amicales. Qui d’autre pourrait comprendre nos annulations de dernière minute ? Qui d’autre aussi pouvait assimiler que certaines choses primaient sur d’autres au détriment de notre vie personnelle. La passion dirigeait le reste et nous étions heureux comme ça puisque nous avions épousé nos métiers.

J’ai trouvé une nounou adorable, disponible en urgence. La petite accroche bien et moi aussi. Et c’est tant mieux.

Elle avait l’air soulagée, elle sortait la tête de l’eau, elle prenait plaisir à ces moments de répit et de repos, elle pouvait à présent regarder plus sereinement qui elle avait été, et qui elle était. Bien loin de ces cinq dernières années.

Je n’avais pas envie que la soirée se termine, j’aurais voulu que, là, le temps s’arrête, pour que chacun d’entre nous puisse mesurer à quel point nous étions devenus des adultes. Parfois, souvent aussi chiants que nos vieux parents. Alors en revenant m’asseoir à table, j’ai pris le temps de regarder tous les visages et d’en observer les marques du temps. Nos sourires, eux, n’avaient pas changé. Ils étaient toujours aussi francs et sincères.

Le découragement

Une orange, un citron, du beurre et une tasse pour ton café – la cafetière faisait ce bruit atroce qui indique que le café est en train de couler – avec deux sucres sur une coupelle. Le jour ne s’était pas encore levé sur ta journée. En regardant le tapis du salon, j’ai découvert une poignée de cheveux bruns. Que j’ai laissée par terre, je t’imaginais dire qu’ils n’iraient pas tomber plus bas, et tu n’avais pas tout à fait tort. Ils n’allaient pas disparaitre non plus et je me doutais qu’en rentrant ce soir, ils n’auraient pas bougé.

La ventilation de la salle de bain venait de s’arrêter, enfin, quand je me suis souvenue qu’il fallait que j’attrape le fond de teint. Quand on allumait la lumière la ventilation se remettait en marche pour dix minutes. Je ne comprenais pas comment tu pouvais ne pas l’entendre. Les cachets te rendaient-ils sourde ? Je ne connaissais plus tes souffrances que tu cachais de plus en plus et pourtant j’estimais à juste titre que tu te devais de me parler, de m’expliquer, que je prenne une partie de ta douleur pour mienne et que, malgré tout, je puisse rester à ma place, comme quand tu étais petite et que rien ne pouvait t’arriver de plus méchant qu’une égratignure après une chute un peu brusque à vélo. Au lieu de ça on se ne parlait presque plus, on s’ignorait, moi parce que je ne savais pas quoi te dire et toi parce que tout ce qui venait de moi ne pouvait être qu’une erreur.

Je ne sais pas de quoi tu souffrais le plus, quoi de tes silences ou de ton visage renfermé était le plus difficile à accomplir. C’est si terrible d’accepter la main que je te tends ? C’est si terrible de penser que je ne suis là par amour plus que parce que j’y serais obligée  ? C’est si grave de se laisser aider par quelqu’un que tu crois détester ? Nos différences se sont creusées avec le temps, nos vies ne sont pas les mêmes, je n’aspire pas à ce que tu sois la plus brillante, j’espère seulement que tu prends tes décisions en accord avec ce que tu es et qui tu es. La ventilation de la salle de bain s’était enfin arrêtée et je me suis assise sur le canapé. On avait si peu d’années d’écart. J’ai regardé ton petit déjeuner avec tristesse et ton manteau posé sur l’accoudoir du canapé avec agacement de ce que tu n’écoutais plus quand je te demandais de ranger tes affaires dans le salon. De la poche gauche sortait Le découragement. Tu en avais parlé à ton frère au téléphone hier soir quand il t’a demandé comme tu allais, j’avais collé mon oreille à la porte de ta chambre pour entendre. Une histoire sur comment est-il possible d’écrire le découragement. Ce sentiment que tout glisse sans que tu ne puisses enrayer quoi que ce soit. Quelque chose que tu semblais avoir avalé en quelques heures, loin d’être abattue par la fatigue du traitement. De temps en temps tu as dis être découragée, murmuré, là, au bout du fil du téléphone, tu confiais à ce jeune homme tout ce que tu ne me disais plus.

Le café était prêt, le jour n’était toujours pas levé et tu dormais à poings fermés dans ta chambre d’adolescente, la musique de ton réveil s’était mise en route sans que je ne sache pourquoi tu avais décidé de te lever. La mer n’était pas très loin après tout.

J’ai attrapé mon sac, de peur de te croiser au moment où tu sortirai de ta chambre, il fallait que je parte. Un dernier regard vers ton petit-déjeuner. J’ai refermé la porte sur ton matin et, la main tremblante, j’ai serré Le découragement contre moi.

Morphine

Je suis rentrée. Deux sacs plastique a la main me cisaillaient les doigts et le cinquième étage me paraissait bien loin. Digicode. Première porte. Digicode. Deuxième porte. Escalier au fond de la cour. Dix-huit pas et digicode troisième porte. Les épaules en souffrance, le coude gauche bloqué par le poids d’un des deux sacs. Le téléphone vibrait dans ma poche de manteau. Je voyais ma mère face à mon visage de petite fille : « ne mets rien dans tes poches qui puisse les abîmer« . Je l’ai laissé vibrer et j’ai chassé ma mère de devant mes yeux.

Au quatrième, j’ai fait une pause. La porte des voisins était décorée pour l’anniversaire de leur petit dernier, sept ans et une dizaine de gamins allaient venir souffler dans des ballons et manger du gâteau au chocolat. L’obésité du gamin ne faisait aucun doute : à chaque fois que je l’avais croisé un paquet de chips à la main, j’avais eu envie de gifler sa mère ou son père. En espérant qu’ils aient une salade de fruit pour souffler ses bougies. Un kiwi chacun, deux bougies en forme de clown et on en parle plus. Cinquième. La lourde porte, les clefs au fond de mon sac, le chien qui sautait derrière, ravi de me revoir. Abruti. Cadeau de ma mère. Abruti.

Vous êtes pertuellement en colère m’avait dit mon analyste.
Tout a fait. D’ailleurs je vous emmerde je lui avais rétorqué.
Je n’en attendais pas moins elle avait répondu, calmement.
Fin de la séance et c’est la que je m’étais trouvée à errer dans les rayons du supermarché. J’aurais pu en conclure que j’avais été grossière et bien impertinente mais c’était fatigant de tirer des conclusions de qui j’étais en ce moment.

Le chien grattait le bas de la porte pendant que je cherchais les clefs. Ouvrir, repousser le chien, poser les sacs sur le marbre de la cuisine, balancer mes chaussures dans le salon, accrocher mon manteau à la patère et m’effondrer sur le canapé. J’ai cherché des yeux la télécommande de la chaîne hifi. En vain. Le téléphone portable vibrait toujours dans la poche du manteau accroché. En me levant je me suis pris les pieds dans les jouets du chien et ai manqué de me ramasser. Même pas un merde à sortir de ma bouche. J’avais l’impression d’avoir les cordes vocales scellées l’une a l’autre.

J’ai monté le chauffage à fond et me suis allongée sur le lit défait. Sur le dos j’avais cette facon particulière de joindre les plantes des pieds l’une contre l’autre façon grenouille. Ça ne faisait pas rire le chien qui me regardait étrangement, le regard plein de questions que peut se poser un chien. Pas énormément donc.

Mon corps était une souffrance. Aucun endroit qui n’hurlait pas soulage-moi. Les mains cisaillées par les sac. Les épaules tendues, les trapèzes aurait dit mon ostéopathe. Les yeux qui brûlent. Les joues rougies à cause du froid, les lèvres gercées, les mains bleus et les ongles striés. La cage thoracique en feu, la température du corps qui essayait de se mettre comme il faut. Et puis le bassin vide, seul, sans rien d’autre qu’une solitude à couper le souffle. Les genoux capricieux, les crampes dans les mollets, la douleur dans les tibias, la plante des pieds abimée de trop marcher. Pas un seul endroit de mon corps ne me disait pas arrête-toi là tout de suite s’il te plait. Chaque parcelle de peau hurlait de douleur. Vous somatisez expliquait mon généraliste. Peut-être. Sûrement même. Je ne sais pas ce que je somatisais mais ça ne ressemblait en rien à ce que j’avais connu avant.

En scrutant le plafond je voyais les défauts de la peinture, les moulures et le lustre. Le téléphone vibrait toujours. Je me suis levée. Calmement. J’ai attrapé le téléphone et l’ai projeté contre le mur qui donnait sur la salle de bain. Le bruit du smartphone qui explose n’a pas son pareil, c’est le bruit de l’absence et du trop, c’est la fin qu’on obtient, qu’on savoure, qu’on jouit. Le chien interloqué avait levé la truffe de son panier, mais guère plus. Je me suis assise sur le lit et j’ai compté les cachets de morphine dans leur emballage. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit. Jusqu’à quarante-sept avec plusieurs boîtes. En les étalant les uns à côtés des autres, j’ai compris ce dont j’avais besoin. Cette coupure, ce nécessaire, cette respiration, cette fuite. J’ai regroupé les comprimés et les ai entassés dans mon pull relevé de sorte que ça leur faisait une petite cuvette de laine. Quand on regarde depuis le velux de la salle de bain, on peut voir les arbres du parc en bas et le clocher de l’église. Un à un j’ai jeté chacun des comprimés de morphine dans la cuvette des toilettes. Après chaque chute, j’ai tiré la chasse d’eau, satisfaite. Quarante-sept fois. Cette merde ne traverserai plus jamais la moindre parcelle de mon corps.

J’étais prête à somatiser pour quelque chose de plus douloureux encore. La souffrance du manque.

L’armée de petits soldats

C’est l’histoire d’une armée de petits soldats disloqués, les membres mous, les gestes las d’être répétés aussi souvent du soir au matin. Qui gobe les pubs autant qu’elle avale sa peine et la boit cul sec attablée avec d’autres petits soldats. La même armée instaure une position défensive. Face à l’amour même pas peur ! On se fera jamais avoir hein. Face à la mort jusqu’à la première perte c’est loin c’est rien. Ils avancent tête baissée le matin dos courbé le soir, attrapant le dernier métro le premier bus de nuit ou les clefs de la voiture après une soirée avec un petit groupe de l’armée. Souriants, optimistes et volontaires, asservis à la cause d’une vie épanouie et chargée, remplie de tout mais surtout de rien. Rêvant de ne jamais marcher sur leurs idéaux pourtant piétinés en douceur avec toute la violence que la société leur accorde alors qu’ils veulent penser différent sans faire partie de la masse. Ils sont nombreux ils sont des milliers à avancer à gober à boire à sortir à rire à travailler avec pour aucune autre injonction que celle de ne pas marcher dans le rang en même temps que le reste de leurs congénères. Toujours un temps d’avance toujours plus vide ce qui est vieux de quelques jours n’a d’autre valeur que celle qui est assénée à celui qui est en retard. En retard sur quoi ? Où vont-ils ?

La petite armée de soldats disloqués aux gestes nonchalants brasse l’air aussi rapidement qu’elle le peut, aussi promptement qu’on le lui demande. Parfois elle se retourne et retrouve ses souvenirs anciens où elle pensait révolutionner le monde et changer la planète, sauver les populations de la famine et les enfants malnutrits au ventre gonflé, faire cesser les guerres. Et puis c’est la loi de proximité ou le mort kilométrique qui ouvre les journaux de 20 heures. Il est loin le temps insouciant où elle pouvait penser l’armée sans se prostituer socialement pour pouvoir de loger. Il est loin aussi le temps chez papa et maman où le seul souci de la diversité dans l’assiette primait sur le reste. Depuis, l’armée de petits soldats disloqués a pris le chemin de sa vie d’adulte responsable.
Alors elle gobe les pubs et avale sa peine en buvant cul sec attablée avec ses semblables.

Un jour je partirai

Monter les marches en sortant du métro et penser à elle. Doucement, sourire, un peu tristement aussi, à cause de la distance. Tu es loin et je me sens vide. Se voir une fois par an. Ou deux. Mais c’est toujours insuffisant en réalité. Refaire le monde, sur la terrasse, là, dans le jardin, au soleil et sous le vent qui fait bouger les plantes fleuries.

Les deux chaises en bois, le café qui refroidit dans nos tasses, les clopes roulées et les blondes toutes faites, nous ont accueillies de nombreuses heures depuis toutes ces années. Nos années un peu folles, nos entrées dans l’âge adulte, celui qui montre bien que tu ne pourras jamais revenir en arrière. Les premiers impôts que tu paies alors qu’on avait avant une seule idée en tête, ne jamais oublier de respirer. Marie tu me manques. J’aimerais partager avec toi ce que je ne partage avec presque personne d’autre. Les versions édulcorées que je leur sers suffit amplement pour ce que je partage avec eux, personne ne mérite que je leur raconte mes cris, mes rires et mes larmes avec la même intensité que celle qui t’est réservée. Alors en dehors de nous, je ne parle plus. Avec toi c’est sans détours, sans omettre le moindre détail.

Avec nos sourires et la pluie, petit crachin breton qui manque à mes jours parfois. Souvent en ce moment. J’ai peur d’oublier les lignes de ton corps, les contours de ton visage même si les photos que je peux voir me font penser que jamais je n’oublierai la moindre ridule d’expression de tes mimiques ou de tes grimaces. Nous faisons toujours les mêmes promesses que la candeur de notre adolescence nous permettait. Nous évoquons toujours nos amours et nos emmerdes, comme si c’était hier.

Je viendrai, pour qu’on puisse marcher le long de l’eau, au soleil ou sous le pluie, qu’on écoute de la musique dans la voiture, qu’on puisse boire un verre de vin non loin du port. Je quitterai le gris de Paris pour te rejoindre. Je partirai loin d’ici pour quelques heures saines à tes côtés, en versant quelques larmes sur le quai de la gare. La distance est injuste alors je partirai pour la réduire, je prendrai une place en première et tu riras sans doute quand je te raconterai ma vaine tentative de goûter à la plaisante solitude des wagons de première classe : depuis tous ces aller-retours, tu sais que le train en seconde est aussi bruyant que la première et que « ceux qui payent plus cher ne sont pas toujours ceux qui sont les mieux élevés« .

On passera des moments heureux.

Et puis elle me ramènera à la gare, jusqu’à la prochaine fois. « Je reviendrai » je pleurerai dans ses bras. En montant dans le train, j’aurais du sable plein les poches et des coquillages dans le sac à main. Un jour je partirai, pour ne plus jamais avoir à revenir. Pour ne plus jamais être loin.

C’est un texte sur le Go de FranchRedFrog.

Tu vois chère amour

Tu vois mon amour, je ne suis guère en phase avec la névrose, le temps, la mort, les gens. Je n’ai que faire de ton ingratitude et de cette incapacité tenace à remplir le vide que tu crées autour de toi. Tu vois chère amour, je m’envole de plus en plus avec le vent et avec moi cette conviction qui chaque jour grandit de celui qui ne veut compter ce et ceux qu’il aime. Je trace des sillons avec chaque pas que je fais pour que quand je me retourne à la manière du Petit Poucet et de ses cailloux je sois en mesure de retrouver un semblant de chemin. Pour savoir pourquoi et comment j’en suis arrivé là. À vrai dire tendre amour, nous ne sommes finalement l’un pour l’autre rien d’autre que celui et celle qui marchent à côté sans rien se dire, sans maudire. Nous n’étions pas comme ça, nous nous sommes aimés, vraiment, sincèrement. Et puis j’ai changé tu sais.

Tu vois mon amour, je ne souffre presque plus de ta présence incertaine et de tes réponses laconiques. On dit les hommes torturés et enfantins, loin de la réalité. Incapable de s’engager dans autre chose qu’un compromis à la légère. C’est mal me connaître chère amour. J’aurais voulu construire, j’aurais voulu t’aimer autant que toi. Mais j’ai changé tu sais. J’ai posé ma valise, j’ai cessé de partir pour un oui. Pour un non. Je me suis construit au moment où tu commençais à détruire tout ce que avais voulu de nous. Alors je me suis assis de plus souvent à côté de toi, ma main sur ta cuisse, j’ai regardé le blanc de tes yeux quand tu pleurais en regardant un film triste. Je n’ai plus jamais eu envie de pleurer. Tu m’avais montré ce que jamais je ne voulais faire de nous, un duo bancal. En m’asseyant sur le canapé en cuir qu’on avait acheté à deux, j’ai pris la mesure de ce que tu voulais dire par ta folie m’encombre. Ma folie c’est un pan de ma vie, c’est l’espoir d’être quelqu’un d’entier, quelqu’un à part entière, quelque qui aime, vit et rit sans compter. Tu vois je suis plein d’espoir. C’est un nouvel élan pour moi, j’espère que tu comprends.

J’attrape mon verre avant de clore cette missive, une gorgée d’un vin unique. On dit souvent que les écrivains sont alcooliques. Je n’y peux rien mon amour. Tu vois les doigts glissent sur le clavier à une vitesse folle, ce que je veux te dire, ce que je pense, le tout grouille dans mon cerveau, la musique dans ma tête n’est qu’un amas de mots qui s’alignent automatiquement. Cette tendresse ressentie pour toi s’est étiolée , elle a filé et j’ai peur de la contagion tu sais. Je t’aime mon bel amour. Ou peut-être que je t’ai seulement aimée.

PS : garde le chien.


Une certaine vision de l’espoir, mot glissé par Jean-Noël.

L’enfance inadaptée

Maxime m’a ramené son carnet de correspondance. Penaud. Du haut de son mètre vingt, il avait les yeux tristes et le fameux carnet corné à la main. Papa a murmuré le gamin, j’ai eu un mot. Un mot qui dit quoi j’ai demandé en continuant d’éplucher les carottes pour la soupe maison que j’étais en train de préparer. Manon se foutait de ma gueule quand je faisais ce genre de trucs, elle estimait que je perdais un temps fou à faire à manger alors que de mon côté c’était l’exutoire d’une journée de merde, encore une que je devais encaisser chaque jour ouvrable que Dieu nous pondait. Donc ce mot en réalité était l’énième que sa mère ou moi devions signer depuis qu’il était arrivé dans cette nouvelle école. Quitter le système scolaire auquel il était adapté, une sorte d’école d’enfants surdoués mais pas que, lui avait mis depuis la rentrée quelques bonnes claques. Non, on ne pouvait pas demander à faire ce que faisait les CM2 de sa classe à deux niveaux. Non, on ne pouvait pas ne pas suivre la méthode de calcul imposée par la maitresse, quand bien même elle ne convenait pas à mon fils. À vrai dire Manon et moi on commençait à être fatigués l’un et l’autre de ne pas savoir expliquer à la maitresse que notre fils était un peu différent, un peu autre que la majorité de ses camarades, et ce même si les 23 autres enfants avaient eux-aussi leurs particularités. On savait que gérer chaque enfant pour ce qu’il était et pour ce qu’il pouvait demander relevait de l’impossible. Mais de notre côté nous pensions que la maitresse ne récoltait que ce qu’elle pouvait semer : notre gosse ne faisait rien d’autre que d’essayer de s’occuper alors que l’ennui le guettait. Que voulez-vous faire de Maxime, un an d’avance mais plus petit que les enfants de son âge, qui terminait tout plus vite que les autres et qui de fait sortait parfois un livre une fois qu’il avait terminé l’exercice ? Ou qu’il posait son menton sur ses bras repliés en rêvassant ? Je ne m’étais pas vraiment trompé cette fois encore.

Le mot, là, c’est parce que j’ai dessiné sur mon cahier, là, la page de droite parce que je savais plus quoi faire. J’ai écrit aussi à côté. Mais Papa, j’avais terminé !
On fait quoi de mon gamin ?
Je sais Maxime. Je vais signer le mot. Avec Maman on a déjà vu la maitresse, je crois qu’elle n’aime pas trop que tu ne fasses pas comme les autres, que tu poses trop de questions auxquelles elle ne peut pas répondre, c’est pas qu’elle ne veut pas mais elle ne peut pas répondre à tout le monde, tu vois ? Quand tu t’ennuies, prends ton carnet que Maman t’a offert et écris et dessine dessus autant que tu veux, c’est le tien, d’accord ?
Mais je ne peux pas lire non plus ?

Que voulez-vous que je réponde à ça. Mon fils, 8 ans et son mètre vingt, cherchait à occuper les temps longs où il avait terminé l’exercice mais ne pouvait pas avancer sur la suite et me demandait si toutefois il ne pouvait pas lire. La dernière tentative avait provoqué chez la maitresse une ire affreuse : non seulement elle avait confisqué le livre de mon fils – un truc du style d’Harry Potter en plus moderne – mais elle nous convoquait en plus parce qu’elle avait pris ça pour de l’insolence. Nous étions allé au rendez-vous fixé, Manon avait pris une heure ou deux je ne sais plus sur son temps de travail puisque le samedi l’école est vide de ses maitres et maitresses, et moi mon après-midi, j’en avais profité pour faire des cookies pour le goûter des enfants et quelques courses pour le diner du soir. À reculons, nous avons pénétré la classe et nous nous étions assis sur les chaises des enfants devant la maitresse sur son bureau démesuré. Nous avions l’air ridicule et j’étais à deux doigts de pouffer : je mesure à peu près 1m90 et Manon un bon mètre 70 voire 75 avec des talons. Autant dire que nous étions dans cette classe des intrus. La maitresse a commencé par expliquer que Maxime ne faisait aucun effort pour suivre ses camarades, qu’il ne participait pas à la vie de la classe, tout ça parce qu’il se sentait supérieur. Pour avoir vu Maxime rentrer en larmes plus d’une fois depuis qu’il était arrivé dans sa nouvelle école, je doutais sincèrement de son sentiment de supériorité. Il ne parlait pas avec les autres, d’ailleurs il ne parlait quasiment pas tout court. Quant au fait de suivre ses camarades, elle expliquait qu’il ne se mettait jamais au même rythme que tout le monde pour terminer en même temps qu’eux. Manon commençait à bouillir, je le sentais tellement que j’ai pris sa main avant de prendre la parole.

Chère madame je lui ai dit. Plusieurs fois Maxime est rentré malheureux de l’école, vous comprenez, malheureux, à en pleurer et refuser de manger parce qu’il s’ennuie et parce qu’il ne comprend pas pourquoi il ne peut pas avancer à son rythme. C’est là que je me permets de vous demander madame pourquoi, je dis bien pourquoi, il devrait ralentir le rythme pour suivre le même que ses camarades ? Qui dérange-t-il en lisant son livre alors même que, visiblement, vous ne lui reprochez pas de ne pas avoir terminé mais d’avoir terminé trop tôt ?

La maitresse, ennuyée par ma réponse mais pas tellement s’est alors tournée vers Manon pour lui demander ce qu’elle pensait de tout ça. J’ai entendu Manon lui répondre que Maxime venait d’une école au fonctionnement différent et qu’il fallait du temps pour qu’il s’adapte à une école qui ne prenait pas en compte les individualités de chacun et que c’était bien dommage mais que c’était comme ça. De notre côté, je ne forcerai pas mon fils à être moins stimulé et plus lent parce que ses camarades le sont moins que lui, c’est absurde a-t-elle ajouté.
Manon qui d’ordinaire détestait tout ce qui ressemblait à un conflit entre la parole d’évangile d’une maitresse ou d’un maitre et celle d’un parent ignare se rebellait. Je n’en revenais pas.
N’y avait-il pas des possibilités d’adaptation pour Maxime, comme de suivre le niveau supérieur ? J’ai demandé naïvement.
Si vous pensez par exemple à ce qu’il suive le programme des CM2 au lieu de suivre celui des CM1, je ne trouve pas ça absurde. Seulement, comprenez qu’il y a des chances pour qu’il ne parvienne pas à se mettre à niveau et qu’il soit malheureux.
Madame c’est aujourd’hui qu’il est malheureux, qu’il se sent en marge des autres enfants et qu’il pleure en rentrant parce qu’on lui refuse de lire un livre alors qu’il a terminé ce que vous lui aviez demandé de faire. Mon fils s’ennuie et demande d’avoir des choses plus difficiles à faire. Il mettra sans doute moins de temps qu’il n’en met aujourd’hui pour des exercices qu’il termine trop tôt par rapport aux autres.

La maitresse avait l’air plutôt convaincue par nos arguments et je comprenais les siens : s’adapter à autant d’enfants n’était pas possible. Mais Maxime pouvait bien se gérer seul, calmement, sans ennuyer les autres et le bon déroulement de la classe. Il n’était pas adapté mais il n’était pas chiant non plus. Bref après cette petite réunion, la maitresse était rassurée sur notre envie que ça se passe bien – en même temps on avait pas vraiment le choix, près de chez nous il n’y avait pas d’école de type Montessori ou Steiner – et nous pensions qu’elle avait pu comprendre que les difficultés de Maxime venait surtout du fait qu’il était différent et essayait de s’adapter dans un univers bien étrange que celui du formatage. Habitué à la liberté dans l’apprentissage il était à présent obligé de s’inscrire dans un programme précis, cadré et sanctionné. Alors même que la liberté lui avait donné l’envie d’apprendre et d’aimer apprendre il fallait qu’il renonce et rentre dans les rangs. C’était du temps dont il avait besoin. En sortant, Manon a repris ma main, je lui avait lâchée un peu quand même et m’avait fait un signe de tête. Elle a compris a-t-elle souri.

Visiblement non, puisque d’autres mots avaient fleuri sur le carnet de correspondance de Maxime. Celui-là venait couronner le reste. Pas de bras croisés sur la table, pas de livre sorti non plus. Ne parlons pas d’entretenir l’imaginaire de Maxime en le laissant crayonner et dessiner à loisir sur un cahier appartenant à l’école. Manon lui avait offert , en prévention elle avait bien eu raison, un petit carnet noir à spirale avec une page blanche et une page avec des lignes. Mon gamin n’était ni turbulent, ni bavard, ni pénible, ni insolent, il n’était juste pas fait pour l’école telle qu’elle existe. Est-ce un crime ? Dans l’école précédente il était différent de tous les autres mais aucun des gamins ne ressemblait à un autre. Pas plus de moyen, juste une pédagogie différente. La norme c’était d’être différent, ne pas obéir aux règles mais les comprendre en amont pour pouvoir les appliquer, penser aussi par soi-même. Maxime avait été épanoui ses premières années de scolarité. J’ai bien l’impression qu’on se dirige vers des années de galère avec ce gamin en avance. Quelque part j’étais fier qu’il soit différent, j’étais fier de le voir réfléchir à tout et sur tout. Parfois j’en avais un peu marre. Sa soeur ainée avait fonctionné dans le système classique. Mon fils passait pour un extra-terrestre. Et c’était parfois fatigant.

Lui & moi

Lui et moi. On avait décidé qu’on allait s’aimer. Lui & moi. Pour une fois j’avais pas décidé d’aimer toute seule, comme une pauvre conne à gratter à sa porte la nuit à 4 heures du mat’ parce qu’il m’avait envoyé le texto qui faisait que je prenais rapidement une douche et attrapais un taxi. Et débarquais fraîche devant cette fameuse porte close, un paillasson Bienvenue juste devant. Le paillasson aurait dû me mettre la puce à l’oreille et pourtant j’accourais comme un chien (une chienne ?) qu’on sifflerait. Ce sombre con avait partagé quatre mois, peut-être cinq ? Ou six ? Je ne sais plus. De ma vie. Un type adorable je disais à tout le monde. Adorable mais qui a fini par jeter mes affaires un matin, mon sac, mes chaussures, mon manteau, sur ce fameux paillasson en me disant « putain j’ai peur de l’engagement laisse tomber, je peux pas te faire subir ça ». Au suivant.

Même principe, ce suivant. Sauf que c’était à mon tour de jeter ses chaussures sur mon propre paillasson pour ce problème d’engagement. À croire qu’ils s’étaient donné le mot. Tocard. S’engager pour quoi ? Qu’est ce que j’avais bien pu montrer qui a fait qu’un jour l’un puis l’autre puis les autres avaient cru que je m’engagerai dans quoi que ce soit. Tenir un agenda c’est compliqué pour moi vous savez. Prévoir d’un mois sur l’autre ce que je vais bien pouvoir faire de ma vie, encore plus. Projeter des vacances six mois avant pour booker des réservations, comment dire. Donc l’engagement.

Et puis Lui. Lui & moi. L’amour avec un grand A j’aurais pu expliquer à ma grand-mère si elle avait été encore de ce monde. L’amour. En vrai on avait pas décidé de s’aimer. On n’avait rien décidé du tout, ça nous est tombé dessus sans que ni lui ni moi ne s’attende à quoi que ce soit. Les premiers verres, les premiers émois, les joues qui rougissent, les heures devant la glace à se changer, se frôler le bras et retirer sa main un peu trop proche de la sienne. Rencontrer sa soeur sans avoir effleuré ses lèvres. Rougir encore. Et puis s’embrasser, doucement, prudemment un peu comme si on allait fondre l’un et l’autre comme deux cons sur ce bout de trottoir. On a pas fondu, on a continué d’avancer à deux. Une semaine, puis la deuxième, et la troisième et ainsi de suite jusqu’à six semaines. Je cherchais toujours le vice caché. Je ne le trouvais pas. Lui & moi on a revu sa soeur alors que nos corps s’étaient entremêlés. Après un temps fou donc. Je ne voulais pas revivre le coup de la porte qui se claque sans avoir vu venir les choses.

Semaine sept, la première dispute. Pour une couleur de pull. Je ne parvenais pas à assortir un superbe pull avec des chaussures pour sortir. Une heure après, j’avais changé de pull et enfilé de grosses chaussettes en laine sur un legging : je n’avais plus envie de sortir, il faisait froid et lui commençait à m’emmerder. Donc je me suis posée devant une série pourrie. Et lui est sorti. Un peu énervé mais pas tant que ça.

Donc lui & moi. L’engagement c’est aussi accepter de l’autre sans rechigner qu’elle porte un legging pourri et des chaussettes dans un état similaire. Avant lui – et après les autres – j’avais enlevé le paillasson, il devait porter malheur. On avait décidé de s’aimer. Et comme je tombe amoureuse dix fois par an, peut-être un peu moins, six fois si on compte l’an passé, la moitié de mes amis se foutait de mon aventure quand l’autre se demandait dans quel état ils allaient me retrouver (en l’occurrence comme souvent, une cuillère dans le pot de miel et toujours ce fameux legging, devenu gris avec les innombrables lavages). Je ne leur en tenais pas rigueur. Fin de la semaine sept, j’angoissais de savoir s’il allait m’appeler pour me demander si je pouvais acheter du pain. Pas une baguette mais du pain pour faire des hot-dogs mais cette question du pain à aller acheter m’angoisse, je ne fréquente plus les boulangeries autrement que pour acheter un pain au chocolat pour mon goûter si j’ai trop faim à 17 heures. Acheter du pain – même pour des hot-dogs – me ramène sans cesse à ma mère s’arrêtant tous les soirs acheter une baguette pour le dîner. Je suis comme ça.

Lui & moi pourtant on ne se prenait pas vraiment la tête pour ce genre de petits rien. il n’empêche, moi, cette organisation me plombait le moral à tel point que j’ai guetté avec une boule au ventre le moment où il appellerai pour me le demander. On en était au septième mois de l’année et j’étais tombée amoureuse de deux connards, un type malchanceux et d’un mec plutôt sympa. Tombée amoureuse de deux connards en sept mois c’est déjà un beau challenge à relever, je vous mets au défi de rencontrer trois personnes, de vous amouracher à chacune d’entre elle et de vous ramasser à la petite cuillère une fois le coup de foudre passé, terminé, fini, on passe à autre chose de toute façon il/elle était trop con/conne pour savoir reconnaître que je suis quelqu’un de bien. Trois connards donc, et lui. C’était inquiétant de tomber sur un type comme lui en réalité. Inquiétant parce que trop doux pour être vrai.

Avant ces deux histoires de je te mets tes affaires dehors alors qu’on habite pas ensemble et qu’un « finalement je crois que j’ai pas envie » aurait suffi compte tenu de l’attachement volatile que je pouvais avoir – même si oui j’avais été amoureuse à me façon de ces deux mecs-là – nous avons le numéro un de l’année, palme d’or de la lose tellement il a cumulé les merdes en trois semaines. Pas de paillasson dans l’histoire mais un chat que je haïssais et qui m’avait fait découvrir un allergie aux poils de chats. De chien aussi peut-être mais je n’avais pas testé encore. La première semaine charmante, le lieu de rencontre dont tout le monde rêve, enfin pas tout le monde mais moi peut-être pour ce côté très publicité pour les transports en commun. Quinze jours après, j’avais fait trois crises d’asthme, il avait développé un eczéma géant au contact de mon shampoing premier prix et avait été renversé à vélo. J’avais perdu mon job et ma grand-mère était en train perdre la tête. On avait découvert un cancer à son père et le fisc lui annonçait le montant de son redressement. En trois semaines, je me suis dit qu’à tout moment ma vie pouvait basculer. Il était donc bien plus sage que chacun continue sa route, loin l’un de l’autre. On est tombé d’accord. Je suis restée prostrée un bon moment. Non pas parce que nous nous étions séparés – trois semaines de relation, est-ce être ensemble – mais parce que je flippais à présent pour tout ce que je faisais. Traverser la rue était pour moi synonyme de danger à partir de ce moment-là.Et donc ensuite les deux histoires de paillasson. Et de carpette de mon point de vue. Lui & moi. J’ai cherché ce qui n’allait pas, fermant les yeux pour mieux réfléchir sur ce nous deux qui me faisait peut-être un peu peur. J’associais beaucoup le nous deux à ce magazine avec des romans photos.

Donc j’ai fouiné. J’ai réfléchi. Et il m’a appelée pour me demander d’aller acheter le pain pour les hot-dogs en rentrant. Je ne viendrai pas je lui ai dit, je ne viendrai plus.

La haine.

T’as l’air con avec ce pansement sur la joue je lui ai glissé en lui attrapant un verre d’eau.
Quoi ? Comment ça ? Il m’a répondu l’air intrigué.
L’air con. Enfin quand on connait les circonstances… T’étais pas obligé de te raser, l’infirmière aurait pu le faire…

Dans un coin de la chambre, l’infirmière attendait qu’il ait terminé son plateau repas.

Tu sais j’ai un truc à te confier, j’ai jamais autant haï, c’est un sentiment terrible quand tu ne l’as jamais ressenti, un sentiment que tu ne comprends pas nécessairement mais qui est là, qui colle à chacun des mouvements que tu fais.

Pourquoi ?

Parce que. Je ne sais pas d’où il vient. Il est là, c’est tout. Il partira comme il est arrivé, comme ça, sans que je ne sois en mesure de comprendre pourquoi. Mais la haine, c’est ma première fois.

Je lui nettoyais le visage avec une lingette humide, il souriait. Moi aussi. L’infirmière nous écoutait d’une oreille. Je ne sais pas ce qu’elle attendait à présent qu’il avait terminé de manger. Elle n’osait pas approcher de notre conversation.

C’est quoi pour toi haïr, je t’ai demandé.

C’est quand tu as une nausée indescriptible, des mots qu’on ne dit pas, un sentiment indicible en vrai.

Et tu as déjà haï toi ?

Oui, ça m’est arrivé oui. J’étais un peu plus jeune que maintenant. Je travaillais dans une imprimerie et un de mes collègues insistait auprès d’une femme pour qu’elle aille diner avec lui. Elle était déjà mariée à l’époque et elle refusait toujours. Ses avances me foutaient la gerbe. Elle en savait plus quoi faire pour le repousser. Un jour elle lui a collé une gifle. Une belle gifle. Moi du haut de mes 20 ans, je jubilais, elle avait réussi. Elle l’avait renvoyé d’où il venait, avec tout le mépris dont elle était capable. Mais à partir de ce jour là, il avait changé d’un coup. Devant tout le monde elle avait osé le gifler. Elle le paierai cher murmurait le type un peu rougeaud de l’alcool qu’il consommait.

Comment ça elle le paierai cher ?

Il avait décidé de la faire partir. Il l’a harcelée jusqu’à ce qu’elle fonde en larmes dans l’atelier une fois, puis deux, puis trois. Il n’était même pas son supérieur, non, ils étaient au même niveau, simples sous-fifres de cet imprimeur plutôt sympa. Elle a craqué. Dans son dos, je travaillais à côté de lui, il la méprisait, l’insultait, la sifflait quand elle passait. Et j’ai commencé à haïr. Haïr ce que moi je ne faisais pas pour la soutenir. Je m’étais protégé derrière une fausse complicité mais je me haïssais de ne rien faire, de le laisser dire et de participer en me taisant à ce lynchage public. Elle est partie, le regard triste. C’est moi que j’ai haï. Je détestais mon reflet dans le miroir, je vomissais le jeune homme qui n’avait pas su aider cette femme. J’étais fiévreux, hagard. Le temps m’a aidé à comprendre que je n’avais rien pu faire de vraiment courageux. Et puis pour lui rendre un hommage de son vivant j’ai démissionné à mon tour, quelques semaines plus tard, ne supportant plus de travailler avec cet homme malsain.

Il reprenait son souffle, lentement, il ne me semble pas qu’il m’ait déjà parlé comme ça auparavant. Il ne m’avait jamais confié quoi que ce soit. De mon côté je savais que la haine qu’il avait ressentie n’était que mal dirigée. Je savais pour ma part à qui s’adressait la mienne. Qu’importe, tout ça ne durerait plus très longtemps maintenant.

Histoire courte.

J’ai allumé le four et y ai glissé les pommes de terre sous leur couche de fromage, machinalement, sans regarder ce que j’y mettais. Je n’avais que faire du plat qui allait cuire, à vrai dire je ne pensais à rien d’autre que ce que tu venais d’asséner à nos vies, ce coup qui faisait voler en éclat un quotidien que je chérissais depuis quelques années. Après ton retour.

Sans me prévenir tu as décidé de couper le fil qui nous reliait encore à cette famille que nous avions fabriqué de toutes pièces, avec les uns. Avec les autres aussi. Sans me prévenir toujours tu as appelé Mariane, et lui a demandé de t’héberger ces jours de transition, elle a dit oui après quelques secondes d’hésitation. Je n’ai pas compris pourquoi elle ne m’avait rien confié, à moi. Nous étions amies et tu venais saccager ce que nous avions mis des mois à construire, pourtant elle ne m’avait rien dit. Les raisons de ton départ étaient encore obscures mais honnêtement je m’en foutais pas mal. Tu étais revenu après des années de silence et le visage de maman qui se décomposait au fil des mois.

Nous, on avait juste besoin de toi, de tes rires à table, de tes coups de gueule quand on parlait trop fort alors que tu regardais la télé ou quand tu cherchais une chemise et que tu désespérais de ne pas la trouver. Nous, on pensait que jamais tu ne serais capable de repartir. Depuis que tu étais rentré, il y a peut-être cinq ou six ans, nous avions changé entre temps, nous nous étions renforcés, soudés les uns aux autres, nous cinq. Six. La porte du four était brulante mais je n’avais pas senti la chaleur sur ma main. Zazie chantait à tue tête dans la chaine-hifi du salon et j’aurais eu envie qu’elle se taise, parce que mon cerveau bouillonnait. Trop. J’aimais la vie que nous menions depuis que tu étais revenu et personne ici ne comprenait pourquoi tu repartais, personne ici n’avait anticipé ce nouveau départ. Tu passais d’une ville à l’autre depuis des années, mais tu avais réussi à nous faire croire à nous, que tu savais ici te stabiliser et aimer ce que nous étions. Ne repars pas. Le gratin sera meilleur ici qu’ailleurs. C’est une promesse.

Partir c’est renoncer à

J’espère que tout va bien m’a-t-elle écrit. Quelques jours sans donner de nouvelles, oscillant entre l’oubli qu’elle existe et l’absence d’envie véritable de lui en donner. Une part de temps qui me manque aussi. Tout va bien oui je lui ai répondu. C’était faux mais on s’en fout, elle n’a pas besoin de le savoir. J’ai remonté les marches pour sortir du métro, un pincement au cœur en apercevant l’avenue près de laquelle se trouve mon ancien appartement. Un petit truc dénué d’espace mais néanmoins bien agencé, assez pour y vivre plusieurs années et y ramener autant de filles que j’en ai eu envie. En face de moi dans le métro, une fille, brune les yeux marrons, qui avait posé sa tête contre la vitre du wagon flambant neuf. Elle pleurait. Emma pleurait-elle aussi dans le métro ? Était-elle triste que je réponde aux abonnés absents ?
Aucune certitude, hormis sa force de caractère, mélange de fierté et de bonheur. Ce n’était pas une fille à être mélancolique. Elle rit tout le temps et ça ne cache jamais rien d’autre qu’un appétit insatiable de vie. C’est comme ça qu’elle se décrivait : j’ai faim de liens riait-elle quand on lui demandait comment elle faisait pour être aussi dynamique. Et puis ces derniers temps pourtant elle pleurait plus souvent, pour qui j’étais, pour ce que je lui imposais de mes silence et à elle d’abnégation.

Je suis passé devant mon ancienne boulangerie. Emma et moi on y allait pour acheter le pain le dimanche. Une foule monstre à la sortie de la messe mais comme on était jamais levés avant 11 heures, on ne parvenait pas à ne pas s’emmêler dans la queue de sortie de messe. Ce souvenir de rituel m’a poignardé d’un coup, comme si c’était révolu tout ça, la boulangerie, la messe, la file d’attente sur le trottoir, les chapeaux de vieilles et les cannes des maris. J’ai quitté le quartier et y ai laissé un morceau de ma vie, mes premières attaches, mon premier amour, mes premières soirées muées en nuits interminables. Je me suis terni en quittant ce qui avait fait de moi l’homme que je suis, pétri de contradictions mais aimant sa vie plus que tout au monde. En quittant mon quartier j’ai abandonné Emma et notre vie, nos moments de complicité main dans la main le long de l’avenue qui emmène au RER, ces mêmes moments d’ivresse à dessiner sur les tables comme deux gosses à qui on offre une nappe en papier et des craies grasses. J’ai aussi quitté la femme que j’ai aimée. J’espère que tout va bien m’a écrit Emma. Je me noie Emma. Et ma vie sans toi ne veut plus rien dire. Pardon de t’avoir abandonnée. Je n’oublie pas que tu existes, je voudrais n’avoir jamais quitté mon nid. Le vent s’est mis à souffler, le ciel bien noir annonçant une ambiance bien humide. Rien n’est grave, Beirut sifflotait dans mes oreilles. Je voudrais qu’on recommence comme avant. Mais c’est trop tard. Je suis trop con Emma.

Devant la vitrine du Monoprix, un gamin jouait à la marelle, un deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, CIEL ! Il a refait une fois le tour et puis une autre, il ne se lassait pas. À côté de lui une jeune femme dont on ne saurait dire s’il s’agissait de la mère ou de la soeur le regardait en souriant. Certains passants me frôlaient quand d’autres me bousculaient franchement. Pourtant je ne sentais plus rien d’autre que le vent qui s’engouffrait dans mon col et glaçait ma peau. Je suis resté un moment à regarder le gamin. Une minute, peut-être deux ou trois. La jeune femme me fixait du regard. En baissant les yeux, j’ai compris que mon attitude pouvait paraitre incongrue. Quand j’ai relevé la tête, des larmes s’étaient immiscées sous mes paupières. Le quartier, le vent, Emma, le reste, ce que je n’aurais jamais et ce que j’ai perdu. Un peu de tout. Un peu de rien. J’ai continué à marcher sous le vent, la pluie arrivait, je le sentais, comme la cerise sur le gâteau d’une mélancolie mêlée à de la nostalgie. Mon ignorance crasse de comment les gens fonctionnent m’a porté cet énième coup, celui de trop, celui qui veut dire plaque tout et ne te retourne pas. Vivre ensemble sans faire de nos amours des mélodrames je ne sais pas faire Emma, je suis désolé. Beirut avait laissé place à d’autres à mesure que je marchais jusqu’au parc. La pluie tombait à présent et trempait ma veste. Je n’en avais plus rien à foutre. Je n’avais aucune idée de ce que je ferai au parc, pourquoi j’avais fait quarante-cinq minutes de métro pour y parvenir, ni même pourquoi maintenant. Au loin on apercevait les grilles, une grande porte en ferraille derrière laquelle des poneys se baladaient avec des gamins quand il faisait beau, derrière laquelle aussi de jeunes couples avec ou sans poussette s’allongeaient sur l’herbe le dimanche pour pique-niquer. Avec ce temps, il n’y avait personne. J’ai franchi l’entrée, tremblant de froid sous les gouttes de pluie. Et je suis allé m’échouer sur un banc.

Je suis trop con Emma. Je te demande pardon.

Ce sont quatre femmes

Attablées autour d’un verre chacune. Quatre femmes, quatre vies qui se ressemblent, quatre situations dans un même monde, de l’absence au manque, du retour au départ, de la culpabilité à l’angoisse et des clins d’oeil aux larmes. Des sourires qui fusent à travers les anecdotes de chacune. De celles qu’on tait aussi, de celles que l’on sent et d’autres que l’on entend. Le serveur tend une soucoupe de chips, les fonds des clients qui n’avaient terminé d’avaler les leurs. Elles sourient toutes les quatre, liées par la même chose, liées par le même plaisir et la même douleur, liées par l’éloignement et le partage. Liées par le sentiment d’abandon autant que celui de dépendance et celui du rire à deux ou plusieurs. Des coeurs qui battent en choeur, les doigts attrapent une chips ou deux, informes pour faire passer le vin choisi un peu au hasard. Quatre femmes. Et des rires et des mots que les gorgées délient. Des confidences sur la table au milieu d’un brouhaha de couples et d’amis. Qu’allons-nous devenir ou où allons-nous sinon dans notre propre mur. Rien d’autres que ce que nous sommes, une génération désengagée et désabusée, des trentenaires un peu merdiques. Quatre avenirs incertains, sur le fil, quatre avenirs remplis d’espoir, d’envie, de folie. Et le serveur ressert un verre en tendant la carte « vous voudrez bien un carpaccio » demande-t-il. La folie dis-tu c’est ce qui guette quand il ne reste plus rien de l’espoir qui te tient encore debout, plus rien de celui avec qui tu es non plus. Rien non plus de l’amour qui remplit tes jours, pas le grand amour, le simple amour de l’échange, c’est cette force qui fait de toi celle que tu es aujourd’hui dit la rousse. La blonde répond que non. La folie c’est ce qui guette celui qui ne sait plus pourquoi il se lève le matin. Disserter sur la folie, plier sa serviette en papier et attraper le verre à pieds mal lavé où des traces de doigts se mélangent à des traces de rouge à lèvres de la précédente buveuse de vin blanc, rosé ou rouge. Nous ne sommes que quatre parmi tous les autres. Nous ne sommes que nous parmi le reste. Nous ne sommes rien d’autre que cela mais c’est ce qui vaut tout. Peu importe que nos vies amoureuses soient bancales. Peu importe aussi que nos avenirs soient incertains du moment qu’ils existent. On ne dit pas tout de la souffrance mais elle se lit facilement quand on aime. On ne dit pas tout de la souffrance parce que c’est inutile. C’est aussi pour ça qu’elles ne parlent pas beaucoup ce soir finalement. À quoi bon verser ses craintes dans un verre à moitié vide puisque nos avenirs sont dans un verre à moitié plein. Ils sont encore là pour faire aimer ce qu’il reste de leurs vies. Oui, reprenons un verre voulez-vous. Elles sont quatre mais pourraient être dix, douze ou même vingt.

La jeune triste

Dans le métro, elle doit avoir la trentaine, pas plus pas moins. Le regard noir, le visage fermé, de celui qui ne donne pas envie d’être pris entre ses mains, ni les doigts qui pourraient glisser dans ses cheveux noués en un chignon un peu foutraque. Rien de ce qui pourrait en moi susciter le moindre désir de réconfort. Ni même de désir tout court je crois. Quelque chose d’immuable dans sa façon de se ternir, recourbée sur elle-même, son sac à mains posé sur ses genoux, enfermés dans un jean slim. Elle ne regarde rien ni personne, enferrée dans son monde, la lune pas très loin. Je me suis demandé qui elle était pour se permettre de distiller le terne dans cette rame de métro bondé de la ligne 12 alors qu’un violoniste jouait un air connu d’Amélie Poulain et qu’une gamine le mangeait du regard, accrochée à sa mère, le cartable à ses pieds. La jeune femme portait le poids du monde sur ses épaules et j’ai voulu savoir pour qui, pour quoi, de quel droit elle donnait l’impression d’avoir vécu cent vies en une seule. De quel droit pouvait-elle se permettre ostensiblement de faire dire à ce sourire qu’elle n’avait pas « Je vous emmerde, vous et vos vies faciles, je vous emmerde et je suis souffrance autant que déchirures ». Pourquoi certains se relèvent quand d’autres restent à mi-chemin entre le désir et la mort. Mon intransigeance. Celle qui fait que j’ai porté le même poids du monde, lourd et qu’à un moment mon père m’a dit « mon fils, ici, soit tu marches, plus ou moins bien, à ton rythme, avec tes propres valeurs, soit tu crèves. Mais si tu crèves fais-le pour de bonnes raisons, une enfance compliquée et des parents bien pénibles, ça n’a rien d’une bonne raison ». Mes raisons, que je croyais bonnes – le départ de ma copine de l’époque et des difficultés à montrer aux gens que je les aime, façon de voir le couple et l’amitié bien particulière, je l’avoue – n’étaient basées que sur du rien. J’ai remercié mon père quand il est mort. Je m’étais ramassé sur mon propre nombril et j’avais brillé par mes absences et mes égoïsmes. L’égo sur-dimensionné, je n’étais capable de rien d’autre que d’être utile pour l’autre, pour pouvoir me situer dans un monde qui glissait entre mes doigts. Revenu de tout ça, j’avais ouvert mes volets et cessé de chercher la noirceur quand elle n’avait plus lieu d’être et de donner sens à ma vie. Se rendre malheureux, on a pas le droit. Croyez-vous que cette jeune femme soit ainsi à ce point de désespoir d’être identique à tous les marginaux et les inadaptés ou se donnait-elle la possibilité de l’être de peur de rester dans la masse ? Croyez-vous que son absence de sourire ne cache rien d’autre qu’une personnalité qu’elle aurait perdu ou qu’elle n’aurait jamais croisé ?

Mon intransigeance. Le type avec son violon mal accordé passait à présent entre les voyageurs, avec une boite en plastique. La gamine avec sa mère cherchait une petite pièce ou quelque chose à lui glisser. Une sucette au coca dépassait de son manteau, elle la glissa dans la boite avec un sourire à moitié édenté. Des petites nattes sur le sommet de la tête et des perles au bout. Depuis que j’étais sorti de ma torpeur, j’admirais les petits trucs du quotidien. Les perles de couleur par exemple.

La jeune femme, le visage crispé, s’était levée et d’un bond, elle avait sauté de la rame alors que les portes s’ouvrait. C’est con je lui aurais bien dit qu’elle n’avait pas le droit. Et aussi d’être ici. Et maintenant.

Qu’avons-nous fait de nos rêves ?

En passant devant la station de métro, il s’est souvenu qu’elle habitait là. Qu’elle lisait sûrement, allongée sur le canapé pourri du salon, les pieds en l’air et les lunettes dans les cheveux. Qu’allons-nous devenir lui avait-elle demandé ? Que deviendrons-nous une fois que tu auras franchi cette limite de l’acceptable. La première main levée sur elle, le premier poing contre sa cuisse, le premier coup de folie dont elle ne se remettrait pas. Il y a des violences que l’on ne maitrise plus, des fantasmes qui deviennent une réalité. Ses sourires pour parer les coups. Elle habitait là, peut-être encore, peut-être plus, peut-être aussi qu’elle avait fui Paris, perdue dans les souvenirs de chaque humiliation qu’elle avait vécue. Ou bien elle était lovée dans les bras de son nouveau compagnon. Il l’avait croisé un soir qu’il épiait le pas de sa porte, depuis le café en face. Il sortait de l’entrée et la lumière du 4ème étage au salon s’était éteinte. C’était lui, il en était sûr. Il lui avait volé Lola. Il l’avait extraite de ses poings. Il n’aurait pas dû, c’était une erreur il avait expliqué à Lola. Il allait se soigner, panser ses plaies pour éviter de lui en faire, il devait aller bien pour qu’ils puissent aller mieux à deux. Mais il n’avait finalement rien fait. Un soir qu’il était à jeun, il avait essayé de l’étrangler, comment pouvait-elle rester aux côtés d’un monstre pareil. Elle s’était débattue, lui avait broyé les couilles en lui jettant un coup de pied pour se défendre et elle avait fait un sac, rempli de babioles, ses carnets de croquis et ses feuilles d’écritures, son déodorant, son parfum, sa brosse à dents, des sous-vêtements – il avait vérifié chaque chose qu’elle avait emportée ce soir-là – et son ordinateur. Il gémissait encore de douleur quand elle avait claqué la porte en hurlant qu’il n’était qu’un dingue. Elle aurait pu le traiter de connard que ça n’aurait rien changé, elle était partie et c’est la plus grande insulte qu’elle avait pu lui faire. Sale type. Il avait rampé jusqu’à la porte d’entrée pour essayer de la retenir mais elle était déjà bien loin.

Maintenant elle dormait dans les bras d’un autre. C’était une erreur, elle devait revenir, il le savait, pour lui montrer qu’il allait mieux, qu’il était guéri de ses névroses, qu’il les avait laissées de côté, rangées bien délicatement, il avait rendu les armes et fait ses comptes. Lola, reviens. Quelques pas et il pourrait sonner chez elle, le code n’a pas changé il en était sûr, c’est un syndic de merde qui ne change jamais le code, elle lui disait depuis cinq ans qu’elle habitait là. Un an avait passé depuis son départ. Elle était revenue chercher ses affaires un jour qu’il était en conférence à Lille, un jour pluvieux, gris, comme le Nord sait en construire depuis la nuit des temps. Quand il était arrivé devant ce qui avait été leur appartement, la porte d’entrée était entrouverte, elle avait gardé le sien, au cas-où sait-on jamais ce que la vie nous réserve. La salle de bain était vide de ses précieux objets, le placard était vidé de moitié, la cuisine ressemblait à un champ de bataille et sa cafetière avait disparu. L’appartement ne ressemblait plus à rien sans elle avait-il pensé. « L’absence a des vertus que ta présence ne connait pas », ce sont ces quelques mots d’une artiste qu’elle avait laissés, écrits au feutre noir sur une simple page blanche. Il avait trouvé ça injuste, ce départ, cette fuite, infondée. Il n’avait rien fait d’autre que de lui signaler qu’elle prenait parfois trop de place dans une vie qu’il avait rendue toute petite, qu’il avait amoindrie, réduite à sa présence et celle de son père.

Elle l’aimait encore, il le savait, il le sentait. Lola, je t’en supplie, reviens.

Paris est tout petit pour ceux qui s’aiment.

Quelques regards échangés autour d’un verre, imprévu, laissant toi et moi déborder nos quotidiens, l’imprévisible « oui » de ma réponse à ta question. Aussi intense qu’un « oui » peut l’être. Dans ce bar du 19ème, serrés l’un à côté de l’autre sur une table minuscule, un peu comme un guéridon chez ma grand-mère, nous avons ri, l’ivresse d’un coca sans doute. Je me moquais de tes maladresses, enchainées les unes à la suite des autres. Nous ne comptions simplement plus le temps qui passait, nous regardions moqueurs les passants, une dame avec son chien, un grand-père en charentaise. Il était tard pourtant. « Il n’y a pas d’heure pour se promener ici » tu m’as répondu. Tu avais raison. Paris est une ville sans heures fixes, Paris vit la nuit et le jour, 24 heures de folie et de décadence, de taxi, de paillettes et d’attachés-case. Ma main dans la tienne. Nous n’en avions rien à foutre, le monde tournait et la foule allait et venait quand nous laissions passer le temps. Mes yeux ont croisé les tiens, j’ai retiré ma main, les joues rouges. Tu l’as reprise. Ni toi ni moi n’étions familiers de ce genre de démonstration. Tu as souri. N’aies plus jamais peur tu as pensé. Je l’ai vu dans tes yeux. Je n’aurais plus jamais peur, invincible dans ce monde devenu fou. Il n’y avait que toi pour me sortir de là. Il n’y avait que toi pour me soulever de cette folie de la surenchère, que toi aussi pour arrêter le temps comme ce soir. Je n’ai pas enlevé ma main. Je l’ai glissée plus fort encore dans la tienne. Comme pour te dire regarde, je te crois. Il a commencé à pleuvoir, nous étions en terrasse et l’eau tombait dans nos verres à présent vides. Le ciel nous signalait qu’il était temps de rentrer, il nous hurlait qu’il fallait se séparer. J’ai payé nos verres, cette fois sur deux, régulation naturelle comme promesse de nous revoir très vite, quand que l’un de nous réglait l’addition. Tu avais déjà enlevé la chaîne du scooter et enfilé ton casque. Il pleuvait des cordes. Imitant ta nonchalance, j’ai aussi glissé ma tête dans le casque de ta petite soeur. Elle n’en aura plus besoin maintenant qu’elle est partie pour Nantes tu m’avais dis il y a quinze jours au moment où je te l’ai tendu. Je l’ai gardé, posé chez moi dans l’entrée, parfois le chat y range des choses, des bouchons de bouteille en liège, des briquets, des stylos. Tout son petit butin amassé les heures d’absence.

Nous avons filé à travers les rues de la ville, accrochée derrière toi, le coeur battant et la peur de la pluie et de la chaussée humide. J’avais cette impression d’avoir quinze ou seize ans, à écouter de la musique après avoir embrassé un amoureux transi devant le portail de la maison familiale. Les feux tous verts et le scooter qui roulait entre les deux files de voitures. Nous étions les invincibles, nous étions les indivisibles. Et j’aimais cette douceur forte qui en découlait.

Dans Les enfants du Paradis, Garance disait « Paris est tout petit pour ceux qui s’aiment d’un aussi grand amour ». C’est ce que tu m’as glissé à l’oreille en me déposant devant chez moi. J’ai embrassé tes lèvres, délicatement, sur la pointe des pieds, tu avais ce goût salé des olives du bar, j’ai souri. J’ai fermé la porte d’entrée et je me suis assise sur la première marche de l’escalier. Des larmes. Jacques Prévert avait raison, Paris est tout petit pour nous.

Ton départ pour elle

Personne n’aurait pu dire. Personne n’aurait pu penser que. Et c’est arrivé. Il est parti. Comme nous étions arrivés l’un et l’autre dans nos vies, avec cette effraction en douceur qui a fait de nos premiers moments quelque chose qui ressemblait à une conquête animale ou une drague adolescente. C’est arrivé vite. Sans que je ne puisse le voir. Sans que je ne puisse ressentir autre chose que du soulagement, une respiration qui m’avait quittée finalement, une pause que je n’avais pas eue depuis quelques mois, presque un an sûrement. Ces absences de disputes et ces fuites, cette odeur particulière d’une douche en rentrant du bureau, celle aussi de l’alcool, doucereuse, embaumant l’air de ton entrée dans le salon, un baiser déposé sur mes lèvres. Ces horaires inconstantes, autant que ta personnalité. Ces « je t’appelle » qui n’étaient plus suivis de ce coup de téléphone. J’aurais dû le voir venir, le sentir, le penser, l’anticiper. Tes mensonges n’avaient d’égal que ton incapacité à être adulte, un enfant aurait prétexté la perte de sa montre quand tu arguais l’oubli de ton téléphone dans le tiroir de ton bureau. J’aurais voulu ne pas souffrir, mais c’est impossible de ne pas souffrir quand on aime. C’est impossible de ne pas pleurer quand on sent que tout s’en va, les dernières semaines après ces dix années heureuses. Après dix ans sans tâche, sans autre souffrance que le jour où j’ai perdu ma mère, tu fuyais avec une femme qui te donnerai ce que je n’avais sans doute pas su te donner.

Qui elle était, pourquoi, comment, j’en avais rien à foutre. Tu partais parce que tu étais mieux avec elle qu’avec moi. Qu’importe que les conséquences soient si lourdes à payer, si terrible à cicatriser. Il ne reste rien de toi en moi. Tu t’es glissé chez elle avec la dextérité d’un chat qui cherche à sauter sur un oiseau, à pas feutrés, m’a raconté ta soeur. Tu n’existes plus chez moi. Tu n’es qu’un souvenir, une trame, quelques glorieux tuteurs dans ma vie.

J’ai dit « Ne reviens plus jamais ». Quand il est parti, pendant des heures et des heures après la dernière valise attrapée sur le paillasson, je me suis mise au piano et j’ai joué, tout, tout, tout ce que je pouvais être en état de jouer. Avec cette sensation que tout s’écroulait, que je perdais la vie, que mes veines jamais ne pourraient retrouver cette vigueur et la solidité que je pensais avoir avec l’homme qui me préparait ces plats que je ne savais pas faire. Je venais de terminer un roman dans le train, quelques jours avant. J’ai cessé de jouer et ai écrit notre histoire, aussi fidèlement que j’ai pu, de peur de l’oublier un jour, avec cette pudeur qui a caractérisé tout ce que j’avais pu vivre à tes côtés, ce temps passé à faire ce que je n’avais jamais fait auparavant et cet air que j’avais su respirer alors que mon environnement était jusqu’alors irrespirable. J’ai écrit jour et nuit pendant presque un mois, dormant par à-coup, quelque fois, buvant plus que de raison. Il en est sorti ce qu’il en est sorti. J’ai cessé d’ouvrir ces bouteilles. Je me suis guérie de ton départ avec une pute.

En la suivant, j’ai compris que

Le casque sur les oreilles, la jeune avançait, elle fendait l’air, on aurait dit qu’elle sautillait tellement elle irradiait de légèreté, si tant est qu’on puisse irradier de légèreté. Je la suivais, matant sa démarche, ses pieds dont les talons ne touchaient presque jamais le sol. Terriblement sensuelle, elle avait la queue de cheval qui se balançait de droite à gauche, de gauche à droite, ostensiblement, fonction de son déhanché. À quelques mètres j’aurais pu sentir son parfum. J’imaginais un truc fruité, haut de gamme, que sa mère lui avait offert à Noël ou à son anniversaire, ou très différent, quelque chose qui ressemble à un parfum patchouli directement acheté chez Monoprix Beauté, j’imaginais beaucoup.

Je suivais ses pas, je suivais des gestes, je suivais ses cheveux, je suivais ses hanches, ses fesses et les talons de ses ballerines. Elle portait des chaussures plates noires, celle avec un noeud sur le dessus. Je ne l’avais pas vu mais je l’imaginais très bien ce noeud, des ballerines du chausseur de la rue du Faubourg du temple, juste avant la rue Bichat, dix euros la paire, quinze euros les deux. Ou alors elle avait été jusqu’à rue de la Paix pour y acheter une paire de Repetto. Je n’y pouvais rien, j’inventais beaucoup de vies à ceux que je croisais, comme ça, à travers Paris et ce que je faisais de mes jours et de mes nuits. Je n’avais rien d’autre à faire que d’errer et d’errer encore. Je n’écrivais plus depuis deux lustres. Marion m’aurait dit que ça ne faisait pas si longtemps que ça, que ça reviendrait, que c’était temporaire. C’est ça que j’avais dit à tout le monde. En réalité je n’avais plus envie de chercher chez les autres de quoi dépeindre ma vie. Elle me paraissait suffisamment pitoyable comme ça. Je vivais à travers les autres ce que je n’étais pas capable de vivre. Et astucieusement, je pouvais répondre que quelques morceaux de moi se trouvaient dans des textes qui n’avaient rien d’autre en commun qu’une admiration pour ce que pouvait vivre l’autre.

Là cette jeune devant moi, elle vivait ce que je n’étais pas, elle était légère, elle était vivante. Je n’étais pas mort, simplement inapte, là, à prouver à la terre entière que je pouvais être moins ce poids que j’étais. La vie n’est pas une question de temps, elle est une question du poids que l’on donne aux choses, du poids qu’on se donne à soi me répondait mon psy. Et l’apitoiement était ma seule qualité et le plaisir mon seul défaut. Elle avançait plus vite que moi depuis que je la suivais et avait pris cette avance qu’ont les gens heureux sur leur vie, cette avance qui faisait que chaque épreuve, chaque déception n’était pas un retour en arrière mais une simple chose à surmonter, un petit tas à balayer devant la porte, quelques jours quelques mois quelques semaines et puis s’en vont. Moi j’en restais bloqué et malade pendant des semaines. Va te faire soigner me disait Marion. Pour tout pour rien rien n’allait jamais bien. Si je me bloquais le dos, il m’était impossible de prendre le moindre cachet, le moindre anti-douleur. Tu sais Marion je lui disais, on ne peut qu’écrire dans la douleur. Sauf que l’argument valait ce qu’il valait il y a dix ans. C’était vrai, je ne pouvais faire autrement, l’ivresse de la douleur me faisait pondre des textes à la vitesse d’une Amélie Nothomb, l’accouchement en moins. Aujourd’hui même la douleur ne m’aidait plus à écrire, il y avait ce blocage, cette vie que je ne menais pas, et l’idée – fausse – que je me faisais de celle des autres.

 

La jeune s’est arrêtée pour traverser, remontant l’avenue de la République, elle cherchait à rejoindre le trottoir d’en face, avenue Parmentier, la librairie dont le nom rappelait qu’il y avait des gens qui guettaient le vent. Elle s’appelle Les guetteurs de vent. Je joue à pile ou face je me suis dit. Pile je la suis jusqu’au bout. Face je la suis jusqu’à ce qu’elle passe devant la librairie et je m’y arrêterai. Lire la prose des autres me rendra peut-être mes lignes manquantes, ces pans de vies que je n’écris plus. Face. Elle a traversé et je l’ai suivi encore. Pour la regarder marcher. Pour la regarder être. Quelques mètres. En regardant une dernière fois ses fesses, j’ai aperçu sa manche droite, elle avait un trou. Elle est passée devant la librairie. Je m’y suis arrêté.
(Si vous saviez comme j’aimerais pouvoir prendre le temps d’écrire plus souvent, y’a tout qui prend vie !)

Dans ce tube

Le regard pétillant, je te regardais jouer avec les mots comme on joue avec des perles. Tu enfilais une à une des sonorités qui formaient, associées les unes aux autres, de jolis morceaux de musique. Tu vivais ta vie à cent à l’heure. Le week-end breton semblait avoir eu lieu il y a une éternité alors que quelques jours seulement avaient passé et j’avais mal vécu ce retour à la terre ferme, loin de cette pause que nous avions fait toutes les deux. Ta vie reprenais son cours, un peu sinueux, un peu fou, jamais très droit mais qui te passionnait tellement.

De loin on pourrait croire à une grande tirade, une belle déclaration d’amour, telle qu’on ne voit plus. De loin, ça ressemblait à ce que font les amoureuses quand elles s’aiment beaucoup trop fort. De près, j’étais simplement là et toi aussi. C’était fluide, c’était simple, c’était juste évident. Nous étions rentrées en voiture le dimanche soir, loin de considérer que dimanche était un bon jour pour rentrer mais avions-nous le choix ? La foule de parisiens sur le périphérique m’avait donné cet urticaire, caractéristique d’un blues de veille du lundi, exacerbé par ce week-end passé à regarder l’océan et à rire sur nos vies qui allaient se séparer, les larmes coincées au fond de nos gorges. Rien de très méchant, rien de nostalgique, beaucoup de « comment vais-je faire sans toi une fois que tu seras partie ? ». Tu me répondais que j’avais une famille, que je délaissais en ce moment et que mes enfants m’attendaient certainement quand je ne venais pas les chercher à la sortie de l’école. « Ils t’attendent pas seulement physiquement. Ils t’attendent aussi dans leurs têtes. Ils pensent peut-être que tu ne reviendras pas, que tu les as oubliés à vie. » Je n’aimais pas ta façon de dire les choses crûment, comme ça. Oui peut-être que mes enfants ne comprenaient pas la manière dont je m’occupais d’eux ces derniers temps. Mais j’en perdais la tête aussi. À force. Et puis toi aussi. Tu avais abandonné les tiens. On avait bu, on avait mangé, on avait ri aussi. Ces deux jours loin de tout m’avaient fait le bien que je cherchais dans le lit des autres. Et puis toi aussi.

J’avais ramené les enfants chez leur père après l’école et avais été directement dans le parc te chercher, perchée sur ton banc. Ma fille m’avait parlé quelques minutes dans la voiture, je n’avais pas écouté, je ne parvenais pas à l’entendre, ses phrases n’arrivaient pas à mon cerveau. Tu étais déjà assise à brasser de l’air avec un monsieur à côté de toi. Il ne manquait qu’un pigeon à vos pieds et le tableau aurait pu être complet. Je ne pouvais pas savoir de quoi tu lui parlais mais il buvait tes paroles, comme moi je pouvais le faire et comme tous les autres aussi. On avait des choses à faire et je n’étais pas en avance, tant pis pour les excès de vitesse dans les rues de Paris même si tu avais horreur de ça. « Il vaut mieux arriver en vie qu’à moitié mort sur un brancard », tu disais.
Je t’ai fait signe, de loin, pour que tu me rejoignes et en moins de trente secondes tu as quitté le vieux monsieur sur votre banc, je t’ai serrée contre moi. Avant d’aller vérifier l’état de ton cerveau.

Dans la voiture tu n’as pas arrêté de critiquer l’homme que j’avais quitté quelques mois plus tôt, pour des raisons qui te paraissaient obscures mais qui n’étaient que clarté chez moi. Tu n’appréciais pas ce que j’avais vécu avec cet homme empêtré dans ses contradictions. « Peut-être qu’il n’aime pas tes enfants, mais sinon à quoi bon s’acharner à vivre avec quelqu’un d’aussi égoïste ? Combien de fois Emma m’a dit qu’elle n’aimait pas ce type ? ». Emma a quatre ans et ne peut pas décider pour moi de ce que je dois faire ou pas et qui je dois aimer ou pas. C’est un autre problème que ça, autre chose que son aversion pour mes enfants, ça n’a rien à voir j’essayais de t’expliquer. « Alors il est juste trop con » tu as répondu. J’ai souri. Parce que tu avais raison dans le fond. Le rire d’Emma était trop cristallin et trop enfantin pour être la cause de nos malheurs. « Passe à autre chose, sérieusement, retrouve ton équilibre d’abord, mais passe à autre chose. Tu as les enfants, un boulot, un appartement plutôt sympa. Je ne vois pas pourquoi tu te forcerais à être malheureuse avec lui. Si Emma avait été la cause de vos problèmes, la laisser chez son père aurait été une solution. Vous avez essayé, ça n’a pas marché. CQFD ». Ta clairvoyance m’agaçait, c’était pénible parce que l’esprit radical dans lequel tu évoluais te permettait de faire glisser sur toi ce qui pouvait t’atteindre et au premier rang des problématiques, les ruptures sèches passaient comme l’attachement était arrivé : bien vite. Je ne fonctionnais pas comme toi, mais alors vraiment pas. « Tu es un peu attachiante parfois », je t’avais dit alors que nous arrivions sur le parking de l’hôpital. « Pas qu’un peu ! Mais je suis comme ça. On m’accepte ou pas mais je suis comme ça ». Tu n’avais pas regardé la vitesse du compteur de la voiture et c’était tant mieux.

En descendant, j’ai regardé l’heure, nous avions deux heures devant nous avant que je ne sois en retard pour aller chercher les enfants chez leur père. Pas plus de trois heures m’avait-il précisé, il attendait sa nouvelle compagne pour diner et ne voulait pas gérer les enfants quand elle arriverait. Finalement, les petits étaient trimballés d’une demie famille à l’autre sans que jamais ni lui ni moi ne montrions un attachement assez fort pour qu’ils ne passent pas après le reste. C’est triste j’ai pensé. Je t’ai laissée aux admissions dans le hall pour fumer dehors, près du panneau « hôpital sans tabac » et tu es revenue rapidement vers moi avec tes étiquettes autocollantes à fixer sur le dossier du service radio. « On va attendre là-bas », tu as dit en montrant du doigt une salle pleine de néons au plafond. C’était la première fois que je remettais les pieds dans un hôpital après la mort de mon grand-père. C’était temporellement très loin. Nous nous sommes assises. Aucune de nous deux n’avait le coeur à parler. Tu avais une peur qui remontait dans tes yeux. Je t’ai serré la main. Tu t’es allongée sur mes genoux et tu as fait mine de dormir en attendant qu’on t’appelle. Le temps s’était étiré, les minutes n’avaient plus de sens. Je n’avais pas envie, égoïstement, d’être là. Ce que j’ai pensé là, à ce moment là, c’est que je n’aurais jamais voulu te connaitre, pour ne pas avoir à vivre cette attente-là, avec toi, je l’ai regretté aussitôt pensé. C’était ma façon à moi de me défendre, pardonne-moi.

Les patients comme toi attendaient leur tour, les uns lisant les magazines datés posés près de nous, les autres jouant avec leur téléphone. On captait la 3G, j’avais vérifié. J’aurais bien tweeté, mais quoi ? Qu’est ce que j’aurais pu raconter de notre attente, qui aurait pu comprendre ce que nous vivions et surtout comme préserver le fait que tu abhorrais les réseaux sociaux sous toutes leurs formes ? J’avais bien essayé de t’initier à Instagram, « pour l’instant » j’argumentais, pour le partage des moments, mais tu m’avais rétorqué que ces moments nous appartenaient à l’une et à l’autre et que rien ne justifiait que j’en fasse partager mes 159 « amis » sur Instagram. Alors je suis restée bloquée avec le téléphone à la main, à lire les courts messages de gens que je suivais. J’avais pourtant envie de leur dire. De leur expliquer. Je n’aurais que parlé dans le vide.

Et puis l’infirmière a fini par t’appeler et tu t’es glissée dans une autre salle pour être perfusée. J’avais l’impression que tu avais disparu et que nous ne nous reverrions jamais. J’ai appelé le père de mes enfants.


À l’origine de ce texte, il y a ce texte-là. Finalement, comme les idées sont venues les unes à la suite des autres, le tout deviendra quelque chose de plus long. Ou peut-être pas.

Les jeux de plage

Elle a pris cette serviette, toujours la même depuis cinq ans qu’elle vient ici. L’endroit ne bouge pas, pas plus que les rares vacanciers qui tous les ans repeuplent le coin. Des dunes et du sable, quelques pins et une plage qui n’en finit pas. Dans son sac, quelques magazines futiles puisqu’elle ne sait pas lire autre chose que les conseils beauté et mode. Des témoignages peut-être mais la vie des gens l’ennuie profondément. De la crème solaire aussi, un petit indice seulement, histoire de se dire qu’elle conserve un peu de capital solaire pour les jours et les ans à venir, et même si l’indice en question est trop faible. L’important c’est qu’elle puisse avoir cette marque délicate du maillot de bain, autour du cou, et qu’elle montre ostensiblement son passage près de l’océan.

Un stylo et des cartes qu’elle écrira le dernier jour, un signe d’amitié et d’amour sororal penseront les destinataires, la simple preuve qu’elle est partie et qu’ils sont retournés dans le camping triste et glauque de leur enfance pensera-t-elle. À la simple évocation du mot camping, elle frissonne. Les soirées d’accueil, la boom des enfants, la piscine collective et l’odeur des frites et des sardines grillées de la tente d’à côté, tout ça lui donne des nausées. Elle aime le confort de son petit appartement acheté seule, à crédit sur vingt ans « parce que le taux est intéressant » lui a dit son banquier. Elle apprécie aussi la tranquillité du voisinage. L’été dernier, les voisins étaient venus avec leur chien. Attaché toute la journée, il pleurait et faisait le tour du jardin avec sa laisse, le tout petit jardin. Un labrador sable. Elle avait fini par descendre leur dire. C’est pas humain de laisser un animal tout seul tout le temps leur avait-elle sèchement souligné. En réalité, elle voulait juste qu’il arrête de geindre et de perturber le calme du bord de mer.

Elle avançait sur le sable, se brûlant les pieds à chaque pas ou presque. On ne met pas de sandales l’été, au risque d’avoir de sales traces sur le dos des pieds. Encore quelques mètres et elle pourrait poser sa serviette, prune avec un petit logo orange en bas. Cette année encore, elle ne changerait pas de place, son petit ilot de plaisir, entre deux rochers et loin des autres serviettes, habitées par des familles et des couples. Depuis cet endroit, elle était bien assez près pour les regarder et bien assez loin pour ne pas être vue. Encore une année où elle partait seule. En descendant du train, elle s’était risquée à penser qu’elle aurait pu inviter quelques amis, l’appartement était grand et pouvait permettre à cinq ou six personnes de vivre, un peu tassées mais cinq ou six personnes quand même. Et puis elle avait fait rapidement le tour des connaissances qui pouvaient accepter. Elle n’en avait pas. Personne de suffisamment proche à qui proposer une quinzaine à la mer. Personne avec qui elle se sentait de vivre plus de trois jours. Il y avait bien sa soeur, mais ce camping lui collait à la peau. Et puis elle avait deux enfants en bas âge, c’est l’horreur pour les vacances avait-elle songé. Non seule c’était très bien. Pas de compte à rendre, pas de sourires à faire, pas de courbettes non plus. Pas de « tu veux quoi pour le petit déjeuner ? », pas de « vous voulez faire quoi ce soir ? « . Une belle solitude peut-être mais ça lui suffisait. La compagnie des autres pouvait devenir assez vite pénible.

À mesure qu’elle approchait de la mer, elle se sentait de plus en plus légère : la place sur laquelle elle s’allongeait lui permettait chaque jour d’observer d’abord les uns et les autres, puis intérieurement les critiquer – il n’y avait que la plage et les tenues légères pour décomplexer – détailler la plastique de ses voisines aux seins nus et marqués par les deux grossesses qu’elles avaient fait subir à leurs corps, le ventre des maris, bedonnants, à l’image de la vie d’opulence qu’ils devaient mener avec leur 4*4 et leur maison en banlieue. Peu de gamins par ici ou en très bas âge, comme ça, pas de risque de tomber nez à nez avec un parasol qui héberge la prunelle des yeux de ses parents. Il n’y avait pour elle rien de pire que des parents extasiés devant leur progéniture. Regarder les pères construire des châteaux de sable avec leurs enfants lui rappelait combien elle était bien tout seule, loin des préoccupations enfantines et des couches à changer. On lui disait parfois qu’elle n’était qu’un monstre d’égoïsme, c’est sa soeur qui s’était permise de lui faire remarquer qu’elle n’était guère normale à ne vouloir ni mari ni enfant. En réalité elle était bien trop pénible pour être supportée. Elle n’aimait que la compagnie d’un amant ou deux la semaine, parfois le week-end mais rarement. Alors de là à penser être en couple régulier et partir en vacances à deux…

Elle étalait délicatement sa serviette pour éviter que des grains ne s’y glissent quand elle aperçut deux petites filles main dans la main qui marchaient sur le sable, la plus grande avait les chaussures de la plus jeune à la main. Elles chantonnaient une comptine qu’elle ne connaissait pas, quelque chose qui disait « à un à deux à trois on saute, à trois à quatre à cinq on court ». Un truc sans sens, un peu comme toutes les comptines dont elle avait le souvenir. Ou était-ce le souvenir qui rendaient les chansonnettes vides de logique ? Elle espérait que les fillettes s’en iraient bien vite mais au moment de sortir le magazine de l’été – un peu à la con, certes – elle comprit que la plus jeune pensait avoir trouvé le meilleur coin pour creuser un trou et aidée de la plus grande, elle avait attrapé la pelle. Son maillot de main deux pièces était trop grand pour elle et sa poitrine inexistante n’était plus recouverte par les triangles du haut, remontés vers son cou. Les petits noeuds rose du bas tenaient encore, par on ne sait quel miracle. La plus grande devait avoir cinq ou six ans. Elles avaient toutes les deux les mêmes couettes sur le côté de la tête, attachées avec des rubans rose comme leurs maillots de bain. Elles en étaient presque touchantes. Elle s’allongea sur sa serviette prune et oublia les fillettes quelques minutes, les yeux fermés, face au soleil, les paumes des mains posées bien à plat sur le sable et les jambes à peine écartées pour bronzer aussi l’intérieur des cuisses. On ne pense jamais à l’intérieur des cuisses. À tort. La musique dans les oreilles, elle n’entendit pas les petites qui s’étaient rapprochées pour jouer. Une tape sur l’épaule l’avait tirée de son monde. Elle avait senti le sol vibrer mais n’avait pas fait le rapprochement et avait pensé à quelqu’un qui passait près d’elle seulement. Elle ouvrit les yeux, la petite était presque collée à son visage et elle eut un mouvement de recul.
« Tu viens jouer avec nous ? » lui demanda la gamine.
« Euh … je me repose là. Ta maman ne t’a jamais dit qu’il ne fallait pas parler à des gens que tu ne connais pas ? »
« Si mais juste à des garçons » répondit la petite.
« Tu devrais faire attention à tout le monde. Je pourrais être aussi méchante », dit-elle.

La gamine recula de quelques centimètres, abasourdie, elle ne comprenait pas qu’elle ne veuille pas jouer avec elles.
« T’as l’air gentille mais je veux plus jouer avec toi, t’avais qu’à dire oui tout de suite » conclut la petite.
« Viens-là, tu parles à qui ? » cria sa soeur qui jouait toujours un peu plus haut.
« À la dame. Elle veux pas jouer avec nous », répondit sa soeur en courant vers elle.

Elle était gênée de ne pas être sympa avec les enfants. Ils n’y pouvaient rien. Enfin elles n’y pouvaient rien. Parfois elle se posait la question de l’origine de son aversion et puis elle laissait tomber. À quoi bon aller chercher pourquoi alors qu’elle n’avait pas dans sa vie des raisons qui rendait obligatoire la réflexion sur le sujet « pour ou contre les enfants ». Elle était égoïste, point. Elle les observait du coin de l’oeil, ne parvenant plus à dormir avec cette présence, plutôt joyeuse et bruyante. La petite avait déjà oublié la dame gentille mais qui avait refusé sa charmante invitation et elle traçait des coeurs dans le sable. Sa soeur la regardait faire avec un air d’inspecteur des travaux finis, les poings sur les hanches. Finalement, elle les trouvait touchantes de sincérité, dans leurs maillots de bain avec des noeuds roses. Après tout elles ne faisaient que vivre. Un peu comme si elles ne savaient pas ce que c’était de grandir et de souffrir. Elle ne pouvait que s’attendrir en les regardant jouer.

Elle prit son magazine et retourna à sa lecture.